Art contemporain

50 artistes de la nouvelle scène française

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 13 mars 2023 - 9593 mots

Brosser un « portrait » des peintres et des dessinateurs de la « nouvelle scène française » : l’ambition est grande mais, avouons-le d’emblée, vouée à l’échec, tant cette scène est plurielle et dynamique.

Apolonia Sokol, « Marina & Max » (détail), 2019, 65 x 42 cm. Courtesy The Pill Gallery, Istanbul
Apolonia Sokol, Marina & Max (détail), 2019, 65 x 42 cm.
Courtesy The Pill Gallery, Istanbul

On nous rétorquera qu’il manque telle et tel artiste, et, de fait, ces artistes manquent. On nous dira que telle tendance esthétique ou technique n’est pas suffisamment représentée ou, au contraire, qu’elle est surreprésentée. Cela est également vrai. On discutera, reprenant un débat ancien mais récurrent, des frontières de cette « scène française », de la parité ou de la diversité… Toutes ces questions sont légitimes, et nous nous les sommes préalablement posées. Mais portraiturer – les artistes le savent mieux que quiconque –, c’est faire des choix. Ces choix, nous les assumons. Les 50 artistes qui suivent sont toutes et tous nés à partir de 1980 – le plus jeune est né en 1997. Ils sont nés en France ou ont choisi de s’y installer pour travailler. Certains sont défendus par des galeries, parfois prestigieuses, d’autres pas encore. Si plusieurs noms ont déjà été repérés par les institutions et le marché, d’autres sont de véritables découvertes. Mais toutes et tous composent, ensemble, « un » portrait de la création actuelle ; une création qui se fait la porte-parole des enjeux qui dominent le monde d’aujourd’hui, tant esthétiques qu’éthiques. Une création inventive et enthousiasmante.

Giulia Andreani

[née en 1985, à Venise]
Représentée par la Galerie Max Hetzler

Voilà plus de dix ans que cette peintre et sculptrice constitue un corpus d’images et de documents historiques destinés à nourrir régulièrement son œuvre. Sur le plan pictural, celle-ci se caractérise par l’usage du gris de Payne (un gris sombre tirant sur le bleu) conférant un aspect spectral à ses représentations. Pensionnaire à la Villa Médicis, Académie de France à Rome, en 2017-2018, Giulia Andreani a fait partie en 2022 des quatre artistes nommés pour le prix Marcel Duchamp. Cette année, on verra notamment son travail dans l’exposition « Chronorama. Trésors photographiques du XXe siècle », au Palazzo Grassi, à Venise, où elle montrera un très grand triptyque inspiré des archives de Condé Nast.

Anne-Cécile Sanchez
Farah Atassi

[née en 1981, à Bruxelles]
Représentée par la Galerie Almine Rech

Farah Atassi s’inscrit dans la continuité du modernisme et d’une figuration géométrique. Dans ses scènes d’intérieur stylisées, souvent des ateliers, le motif apposé au scotch, selon la perspective, recouvre toute la toile. Celle-ci prend pour sujet récurrent la relation, cadrée par un rideau de scène, entre le peintre et son modèle. Moins vive qu’à ses débuts, sa palette tend vers les pastels et les tons sourds. Au croisement revendiqué de Matisse et de Picasso (auquel, invitée en 2022 par le musée parisien de l’artiste, elle s’est confrontée dans un exercice d’admiration très libre), elle revendique une approche conceptuelle de la peinture et s’intéresse ces temps-ci au thème du déjeuner sur l’herbe.

Anne-Cécile Sanchez
Marcella Barceló

[née en 1992, à Palma de Majorque]
Représentée par la Galerie Anne de Villepoix

S’il y a une chose dont Marcella Barceló est certaine, c’est de l’impermanence du monde, et c’est ce qui transparaît dans ses œuvres, jamais univoques. Des paysages idylliques, auxquels l’intensité chromatique confère une dimension fantastique, sont habités par des silhouettes adolescentes qui semblent évanescentes. Considérant parfois« l’acte de peindre comme un art divinatoire », l’artiste franco-espagnole mêle dans ses œuvres pétries de symbolisme des souvenirs de son enfance passée sur l’île de Majorque, des références à l’esthétique de la mode des années 1960, ainsi que des réminiscences de spiritualités orientales, comme le shintoïsme. Dessinatrice et peintre, elle utilise l’aquarelle ou l’encre sur papier, l’acrylique, l’huile et souvent une touche de vernis à ongles pour ses toiles.

Anne-Charlotte Michaut
Marion Bataillard

[née en 1983, à Nantes]
Représentée par la Galerie Paris-B

« J’ai souvent le vertige, et je voudrais partager ce vertige à travers ma peinture. Au début, j’ai commencé par regarder juste autour de moi, comme un geste d’ancrage. C’est pour ça que j’ai fait beaucoup d’autoportraits au miroir et de scènes d’atelier, pour savoir où j’étais. Je peins d’après modèle. Peindre quelqu’un qui me donne sa pose, c’est une magie spéciale, toujours renouvelée. Mais je tiens aussi à construire mes sujets. Je tiens à avoir une attention pour le monde, même si je ne comprends toujours pas bien ce que c’est. Aujourd’hui, mes sujets centraux sont moins les figures elles-mêmes que les rapports entre les figures. Que diable faisons-nous ensemble dans cet espace-temps ? Toute fantaisie autorisée. Lumière-ombre, joie-souffrance, verticalité-horizontalité : j’assume parfois une forme de lourdeur symbolique et de pathos émotionnel. Je peignais à l’huile, je suis passée à l’œuf, sur panneaux de bois. Cela me permet beaucoup plus de densité et de nervosité. Ma peinture idéale est rigoureuse autant que lyrique. Bien modelée autant qu’explosée. Je pensais auparavant que la couleur n’était qu’une question de rapports ; je découvre aujourd’hui ce que d’autres savaient déjà, à savoir que les couleurs ont chacune leur force propre. Je mélange moins. Je trouve que la peinture a profondément à voir avec une théologie de l’incarnation. Question de présence. Et de double nature : les choses sont ce qu’elles sont et aussi autre chose que ce qu’elles sont.

Amélie Adamo
Julie Beaufils

[née en 1987, à Sèvres]
Représentée par la Galerie Balice Hertling

Comment Julie Beaufils s’y prend-elle pour faire entrer un peu d’infini dans l’espace de ses toiles ? Peut-être faut-il y voir l’effet de son expérience du désert californien – après les Beaux-Arts de Paris, elle est en effet partie un an à Los Angeles pour intégrer le MFA Art Program de l’USC Roski School of Art and Design. La peinture est, avec le dessin, son principal médium et une façon pour elle de communiquer des émotions en stimulant notre mémoire visuelle. Glissant de la figuration vers des représentations abstraites, elle travaille avec une toile très fine dont elle conserve, en l’encollant, la teinte écrue originale. Ses couleurs diluées y gagnent en matité, tout en créant une impression de profondeur qui aimante le regard. Couche après couche, les teintes se combinent entre elles par association. « Puis, lorsqu’un équilibre apparaît, le but est de trouver quelle couleur peut justement le détruire […]. La façon dont elle fait vibrer les autres mène le tableau dans un entre-deux où la composition ne représente plus quelque chose en particulier, mais diffuse une atmosphère », expliquait-elle dans un entretien avec l’historienne de l’art Zoe Stillpass. Julie Beaufils a exposé dans des institutions telles que la Kunsthalle, à Mulhouse, et la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, à Paris.

Anne-Cécile Sanchez
Jimmy Beauquesne

[né en 1991, à Courcouronnes]

L’artiste consacre une série de portraits fictionnels à Justin Bieber, pop star planétaire avec laquelle il partage les initiales, et qui incarne pour lui à la fois un double et un fantasme. Dans ses dessins texturés aux dominantes pastel, les corps adolescents masculins s’enchevêtrent et sont comme contaminés par des motifs ornementaux, souvent floraux, parfois baroques. Les frontières – entre l’objet et le sujet, entre les êtres et les décors – sont ainsi brouillées dans ces œuvres desquelles se dégage une grande sensualité, toujours teintée d’un halo mystérieux. Sur des feuilles de papier, sur du papier peint ou encore sur des cartes de tarot, le travail graphique de Jimmy Beauquesne démontre que, pour une génération biberonnée à la pop culture et aux nouvelles technologies, fiction et intimité vont désormais de pair.

Anne-Charlotte Michaut
Léa Belooussovitch

[née en 1989, à Paris]
Représentée par la Galerie Paris-B

« Le dessin sur feutre textile est au cœur de ma pratique, que je développe depuis dix ans. Chaque œuvre part d’une photographie de presse, sélectionnée de manière souvent instinctive au cours d’une longue phase de recherche, de récolte et de comparaison d’images. Je choisis des images violentes et subies, où la distance entre le photographe et le sujet est relativement réduite, mettant en scène une vulnérabilité extrême. Elles sont déjà le résultat d’un choix de cadre par le photoreporter, et j’y opère ensuite un recadrage en sélectionnant ce qui m’intéresse – un visage, par exemple. À partir de l’image numérique nette, je dessine à main levée sur le feutre et la friction des crayons de couleur très secs sur la matière, composée d’un mélange de fibres de laine et synthétiques pressées à l’extrême, floute l’image. J’essaye d’être à la limite entre le très reconnaissable et l’abstraction pure, en respectant notamment la composition et les teintes, pour qu’on puisse se raccrocher à certains éléments (des arrière-plans, des corps, etc.), car les coloris en appellent à notre imaginaire. Les sujets sont graves, comme le massacre de Houla pendant la guerre de Syrie, dont nous sont arrivés des portraits d’enfants martyrs. Le feutre apporte une tenue, du corps et du sens à ces images, qui représentent des chairs vulnérables, des événements sensibles, auxquels nous avons accès uniquement via le numérique. À mon sens, c’est une manière de faire exister les âmes de ces personnes dans l’espace physique, de lutter contre leur disparition, leur oubli, et, en même temps, le flou apporte une sorte de pudeur qui modifie la temporalité : on peut regarder longtemps l’œuvre sans être complètement parasité par la violence crue. Les titres sont très importants, ce sont les seuls ancrages dans le réel ; ils ne livrent pas toujours la nature de l’événement, mais ils ancrent l’œuvre dans un lieu géographique et une date, sollicitant ainsi notre mémoire collective. »

Anne-Charlotte Michaut
Mireille Blanc

[née en 1985, à Saint-Avold]
Représentée par la Galerie Anne-Sarah Bénichou

De « La Sommation des images » (2018), première exposition personnelle dans une institution que lui avait dédiée le Frac Auvergne, à l’exposition collective « Immortelle », organisée au printemps par le Mo.Co., à Montpellier, en passant par « Voir en peinture », à l’abbaye Sainte-Croix des Sables-d’Olonne, Mireille Blanc est identifiée comme l’une des représentantes de la jeune peinture figurative en France. Imprimés vestimentaires, gâteaux d’anniversaire, épluchures de fruits, bibelots, etc. : les sujets choisis par la peintre sont à la fois banals et inattendus, observés de si près, leurs reflets si luisants ou cadrés de façon si décalée qu’ils en paraissent même parfois bizarres. Entre le méconnaissable et le familier, l’œuvre de Mireille Blanc maintient l’incertitude liée à toute tentative de représentation. « Mireille Blanc s’attache à montrer l’écart irréductible qui séparera toujours une peinture de son sujet, celui-ci finissant souvent […] par affleurer une forme d’abstraction ou, plutôt, une espèce d’étrangeté, qui finalement n’est que l’émanation la plus naturelle d’un regard porté avec insistance sur les choses », analysait Jean-Charles Vergne, directeur du Frac Auvergne et critique d’art, dans la monographie de l’artiste.

Anne-Cécile Sanchez
Anne Bourse

[née en 1982, à Lyon]
Représentée par la Galerie Crèvecœur

Après ses études aux Beaux-Arts de Lyon, Anne Bourse est partie s’installer à Berlin avec quelques artistes amis, dans un ancien hangar de l’armée de l’air où ils vivaient et travaillaient. « Pas très à l’aise avec l’idée que l’art se fabrique dans un atelier », comme elle le confie lors d’une conférence agréablement décousue donnée dans une école d’art basque, Anne Bourse s’installe sur la table de la cuisine pour remplir des carnets. Car, à la base, Anne Bourse dessine des microfictions « sarcastiques », des bouts d’images ou des collages nés de son environnement, mais aussi de fantasmes d’habits ou de revues. Autant d’éléments qui trouvent ensuite place dans des installations en trois dimensions. Meublées de matelas peints à la main (un élément sculptural récurrent de son travail), ces installations évoquent des espaces domestiques fictionnels, décorés de bouts de papier, de tissus imprimés et de panneaux de Plexiglas coloriés. « Ne pas être clair, c’est important », écrivait l’artiste en préambule de son exposition à la Galerie Édouard Manet (« Gens qui s’éloignent », 2022). Le geste patient et obsessionnel, comme le tracé répétitif d’un motif pastel au stylo-bille, habite cette œuvre entêtante et insaisissable, quelque part entre Raoul Dufy, Irma Blank (pour l’écriture de soi) et les artistes conceptuels Paul McCarthy ou Mike Kelley.

Anne-Cécile Sanchez
Guillaume Bresson

[né en 1982, à Toulouse]
Galerie Nathalie Obadia

Au début des années 2010, Guillaume Bresson s’est fait connaître par sa peinture d’histoire en grisaille, qui réactivait le répertoire classique à l’aune de la violence urbaine et des émeutes en banlieue. Plus récemment, les toiles réalisées dans son atelier new-yorkais marquaient un tournant dans son travail, glissant de scènes de rue hyperréalistes vers des contrées plus imaginaires. La base toujours demeure, liée aux enseignements classiques : séances de pose de modèles, études préparatoires ou grilles de perspective. Mais à cette base classique l’artiste greffe une expérimentation nouvelle : l’apport des transferts photographiques comme supports aux peintures à l’huile. De même, si l’on retrouve l’habituel goût pour la mise en scène et la gestuelle de corps-à-corps chorégraphiés, l’artiste opère de nouvelles déclinaisons. Les espaces se diversifient : zone de périphérie urbaine, Lavomatic, intérieur de cuisine, mais aussi sous-bois enneigé et paysage de mer agitée. L’ensemble s’est chargé d’une forme d’onirisme lyrique, de par les couleurs ou de par les déséquilibres de composition que crée l’usage du vide et de zones laissées vierges. Cet onirisme teinte les toiles d’une profondeur et d’un silence particulier. Il donne aussi un caractère moins explicite, plus symbolique, à la violence de la réalité sociale qui sous-tend l’œuvre de Guillaume Bresson. Nos solitudes existentielles n’en demeurent que plus manifestes.

Amélie Adamo
Hugo Capron

[né en 1989, à Bois-Guillaume]
Représenté par la Galerie Semiose

Crevette, citronnier ou vague : les titres et les thèmes choisis par Hugo Capron, qui les décline en séries, selon des variantes (fraise, orange, océan, Pattaya) sont autant de prétextes pour jouer avec la peinture. Le plaisir pris par ce jeune peintre (lauréat 2021 de la Bourse Révélations Emerige) à manier la couleur et les stéréotypes atteint d’une toile à l’autre une sorte de paroxysme performatif, qui souligne les limites mêmes du procédé répétitif. C’est notamment le cas avec sa dernière salve de Feux d’artifice, où le motif explosif et jubilatoire s’estompe pour servir de canevas à un alignement de points colorés, entre déclinaison pointilliste pop et détournement ironique de la grille moderniste.

Anne-Cécile Sanchez
Carlotta

[née en 1984, à Paris]
Représentée par la Galerie Praz-Delavallade

Parmi les séries les plus récentes réalisées par Carlotta Bailly-Borg, on trouve un étonnant ensemble associant chacun, côte à côte, le dessin d’un moine copiste et une impression numérique de fleurs séchées transférée sur toile. Témoignant de la variété de ses références, des manuscrits médiévaux aux mythologies, en passant par la botanique ou l’estampe japonaise, ces œuvres montrent également l’intérêt de l’artiste pour la représentation du corps humain, dont elle s’attache à affirmer la fluidité et la malléabilité. Car, si les moines représentés par Carlotta Bailly-Borg sont reconnaissables à leur tonsure et leurs vêtements, leur corps tend vers une certaine indéfinition de genre, voire une forme d’androgynie qui caractérise la plupart des figures représentées par l’artiste. Ces moines, à la fois grotesques et touchants, incarnent un mode de vie ascétique et chaste, tandis que les fleurs qui les accompagnent peuvent symboliser le renouveau ou la fertilité. Ce jeu de face-à-face ambigu, où les niveaux de lecture sont multiples, est voulu par l’artiste, qui aime laisser planer un certain trouble sur ses œuvres et leur signification. Carlotta Bailly-Borg, qui aime expérimenter et diversifier les techniques, médiums et supports, réalise aussi bien des dessins de petit format que des peintures murales ou autoportantes, et développe également une pratique de céramique.

Anne-Charlotte Michaut
Ymane Chabi-Gara

[née en 1986, à Paris]
Représentée par la Galerie Kamel Mennour

Il est question d’intériorité et d’identité dans les œuvres d’Ymane Chabi-Gara. En témoigne une série débutée en 2019, qui représente des hikikomoris, un terme né dans les années 1990 au Japon pour désigner des jeunes sujets à une phobie sociale, qui vivent reclus chez eux pendant plusieurs mois. Ymane Chabi-Gara réalise ses tableaux à partir d’images glanées sur Internet, dont elle respecte la composition tout en s’autorisant des libertés quant à la représentation des objets et des figures humaines, parfois changées en autoportraits. Elle porte une attention particulière à la perspective et aux détails des intérieurs encombrés, rendant palpable l’isolement des personnages, dont la présence n’est parfois que suggérée : les corps se fondent dans l’espace, les visages sont absents ou esquissés. Elle confère ainsi une dimension universelle à l’enfermement et à la solitude inhérente à notre monde saturé d’objets et d’images. Ymane Chabi-Gara passe beaucoup de temps à réaliser ses tableaux : après une mise au carreau à partir de la photographie choisie, elle peint à l’horizontale sur des panneaux de bois avec une laque acrylique épaisse. Pour celle qui affirme ne jamais savoir précisément à quoi ressemblera l’œuvre finale, cette technique lui permet de retoucher sans cesse, de superposer des couches, de créer des contrastes et des jeux de matière. Parallèlement à ces grandes œuvres, elle réalise des « one day paintings », de petits tableaux pensés comme des expérimentations et tendant vers l’abstraction.

Anne-Charlotte Michaut
Xinyi Cheng

[née en 1989, en Chine]
Représentée par la Galerie Balice Hertling

Après des études d’art à Pékin et une résidence à la Skowhegan School of Painting and Sculpture (Baltimore), Xinyi Cheng est venue s’installer à Paris. Distinguée par le Bâloise Art Prize 2019 lors de la foire Art Basel, exposée en solo au Hamburger Bahnhof l’année suivante, puis sélectionnée parmi les peintres montrés lors de l’ouverture de la Bourse de commerce – Collection Pinault en 2021 et, enfin, à l’affiche de la Fondation Lafayette Anticipations en 2022, elle est devenue en quelques années une artiste de premier plan. Sa peinture a ceci de remarquable qu’elle parvient à conjuguer la délicatesse de rencontres fugaces et leur caractère contemporain avec la technique des maîtres, dont elle dit s’inspirer, de Georges de La Tour à Gerhard Richter. Ainsi, dans ses toiles, le clair-obscur est-il employé pour magnifier un visage tendu, cigarette aux lèvres, vers la flamme d’un briquet. Une sensualité et une mélancolie discrète émanent de cette ode en demi-teinte à une génération, hipsters au volant sur fond de ciel d’orage (Incroyable [En route], 2021), éphèbe la tête posée sur un rebord de table (Pomegranate, 2017) ou sur un oreiller (Stijn in the Red Bonnet, 2020). Après une exposition remarquée à la Matthew Marks Gallery, à New York, la peintre fait une pause pour produire de nouvelles toiles.

Anne-Cécile Sanchez
Claire Chesnier

[née en 1986, à Clermont-Ferrand]
Claire Chesnier a commencé fin 2022 une collaboration avec la Galerie Ceysson et Bénétière

« Ma peinture est une peinture d’encre et d’eau qui résulte d’un processus très physique, mais rien ne le laisse deviner. Je travaille avec un papier marouflé sur Dibond® – une plaque d’aluminium et de carbone utilisée par les photographes –, ce qui donne au tableau cet effet de planéité, comme un écran. L’important, c’est que l’on ne perçoive ni le support ni le geste, afin que ce mystère soit une invitation à entrer dans la peinture. Celle-ci se donne immédiatement, sans pour autant se résumer à une image. Je procède par voiles d’encre : ils s’intriquent et se tissent les uns avec les autres. En se mêlant, ils créent cette sorte de brume, d’exhalaison de couleur lumineuse. À chaque fois, j’essaie de me rapprocher d’un seuil, d’un point de bascule où tout peut vaciller. Afin de faire vibrer la couleur, je dois trouver un équilibre entre la densité de la charge de pigments, qui crée cette tactilité et cette matité, et l’écueil d’une surface opaque, surchargée, incompatible avec la respiration de l’œuvre. Cependant je n’ai pas l’impression d’avoir de règles. Je travaille sur un temps long, qui participe de cette sensation d’épaisseur, de perspective presque atmosphérique qui se dégage de mes œuvres. Quand on regarde un tableau de Monet, pour moi un maître absolu, on perçoit que, grâce à sa grande acuité d’observation, il parvient à créer un monde où les choses se touchent, se pénètrent. La peinture, selon moi, c’est cela, c’est toucher et être touché. »

Anne-Cécile Sanchez
Jean Claracq

[né en 1991, à Bayonne]
Représenté par la Galerie Sultana

En quelques années, Jean Claracq s’est imposé comme un représentant incontournable de la nouvelle peinture figurative française, et les collectionneurs sont nombreux sur la liste d’attente. Car les œuvres de l’artiste sont le résultat d’un processus long et minutieux – un tableau prend de quelques semaines à quelques années. Principalement de très petit format, les œuvres de Jean Claracq sont réalisées à l’huile sur bois, avec une incroyable profusion de détails, parfois microscopiques. Ses tableaux peuvent se lire comme des scènes de genre ultracontemporaines, qui dressent un portrait de sa génération – les millenials. Souvent nonchalants et l’air pensif, les jeunes hommes peints par l’artiste, vêtus de survêtements et de baskets, en boîte de nuit ou dans la rue, smartphone à la main ou sur une trottinette, semblent incarner les contradictions de la jeunesse d’aujourd’hui, ultraconnectée mais solitaire. C’est le monde perçu à travers nos écrans que Jean Claracq dépeint, tandis qu’il réalise lui-même ses peintures à partir de visuels numériques. En effet, il glane des images sur Internet ou dans des livres, puis les assemble sous forme de photomontages qui deviennent la base de ses compositions, dans lesquelles se mêlent nombre de références allant de Jérôme Bosch à la culture médiatique. Puisant ses sources et son inspiration aussi bien dans l’enluminure médiévale que dans la peinture flamande, la photographie contemporaine ou les estampes japonaises, Jean Claracq digère les grandes leçons de l’histoire de l’art pour développer un œuvre d’une rare singularité.

Anne-Charlotte Michaut
Neïla Czermak Ichti

[né en 1996, à Paris]
Représentée par la Galerie Anne Barrault

Au stylo-bille ou à l’acrylique, sur toile, sur papier ou sur drap, Neïla Czermak Ichti représente son cercle intime (sa famille et ses amis) dans une esthétique marquée par de multiples références à la mythologie, à la science-fiction, à la bande dessinée ou encore à la culture numérique. En résulte un univers composite peuplé de créatures fantastiques, d’êtres chimériques, qui évoluent dans des scènes de genre dès lors teintées d’une dimension magique, surnaturelle. Les œuvres de Neïla Czermak Ichti témoignent des influences culturelles majeures de sa génération, tout en portant une réflexion sur l’identité et l’importance de la communauté qui caractérisent la création actuelle.

Anne-Charlotte Michaut
Diane Dal-Pra

[née en 1991, en France]
Représentée par la Galerie Derouillon

Effet de mode ? Il y a un emballement pour la production de Diane Dal-Pra. Celle-ci a intégré en 2021 la Galerie Massimo de Carlo et ses œuvres ont été acquises par d’importantes collections privées. Les peintures à l’huile de cette artiste passée par une formation de design sont précédées par des dessins qui lui permettent d’élaborer ses compositions où textiles, drapés et plissés tiennent une place importante, en référence aux maîtres de la Renaissance. Mais on peut aussi voir dans sa palette de bleus, de verts et de blanc opalin, ainsi que dans ses assemblages surréalistes, une affinité avec Magritte, en regard duquel elle sera exposée en avril, dans une exposition de groupe chez LGDR New York.

Anne-Cécile Sanchez
Nicolas Daubanes

[né en 1983, à Lavaur]
Représenté par la Galerie Maubert

Nicolas Daubanes présentait cet automne à la Biennale de Lyon l’installation Je ne reconnais pas la compétence de votre tribunal, une reconstitution à l’échelle 1 d’une salle du tribunal militaire de Lyon où ont été prononcées d’innombrables condamnations à mort pendant la guerre d’Algérie. Profondément politique, cette œuvre concentre de nombreuses caractéristiques du travail de l’artiste, qui explore depuis des années des sujets liés au système judiciaire et carcéral, et donc interroge l’enfermement, la coercition et l’injustice, tout autant que le désir de révolte et la capacité de résilience qui en découlent. À partir d’événements historiques ou de faits divers, Nicolas Daubanes développe un œuvre porteur de réflexions sur la responsabilité collective face à l’histoire, les processus mémoriels et, plus généralement, sur les dynamiques de pouvoir qui régissent notre société et la condition humaine. Ses dessins, Nicolas Daubanes les réalise avec de la limaille de fer fixée par aimantation, un matériau qui « renvoie aux barreaux des prisons, mais aussi aux limes qui permettent l’évasion ». L’utilisation de cette poudre métallique, volatile, confère une certaine fragilité au dessin, qui contraste avec les sujets représentés, des bâtiments carcéraux ou encore un portrait des sœurs Papin. S’il déploie son œuvre dans divers médiums, l’originalité de son travail de dessinateur a notamment été récompensée par le prix Drawing Now en 2021.

Anne-Charlotte Michaut
Mathilde Denize

[née en 1986, à Sarcelles]
Représentée par la Galerie Perrotin

Mathilde Denize opère un va-et-vient constant entre la peinture et le travail en volume, peut-être parce qu’elle a peint un temps des décors pour le cinéma. Jouant sur une toile de peintre transformée en toile à patron, elle conçoit ainsi des sculptures à partir de tableaux jugés inaboutis, libérés de leur châssis et mis en pièces, auxquels elle offre une nouvelle vie en les réassemblant et en les rehaussant de quelques objets glanés au hasard. Ces « costumes de peinture », comme elle les appelle, se prêtent à des rituels et des performances. Ils inspirent à leur tour de nouveaux tableaux, pleins de transparences et de repentis, comme si la dissection servait de préalable à la libération de l’œuvre.

Anne-Cécile Sanchez
Julien Des Monstiers

[né en 1983, à Limoges]
Représenté par la Galerie Gaillard

Peintre, il l’est. Sur toile. Sur bois. Au sol ou au mur. Dans le temps long de l’atelier où sa cuisine se fait par d’innombrables allers et retours. Mécaniques gestuelles répétées. Précises ou lâchées. Avec des pinceaux ou outils divers. Mais aussi, sa marque depuis les débuts, des empreintes par transfert. Avec une grande liberté, par emprunts et expérimentations, Julien Des Monstiers construit son propre territoire. Pas de hiérarchie, pas de style. Tout n’est que possibles picturaux que l’artiste manipule et superpose. Par strates, couches disparates, recouvrements. Aucune étiquette ne peut définir la peinture de Julien Des Monstiers, parce qu’elle se situe aux frontières. Elle est tout à la fois. Classique, moderne, expressionniste, matiériste, figurative, abstraite… Libre, elle absorbe et digère. Et les grands noms de la peinture, de Velázquez à Sigmar Polke. Et les motifs traditionnels, scènes de chasse, natures mortes, portraits, décors floraux et tapisseries. Palimpseste de manières et de motifs disparates, l’œuvre de Julien Des Monstiers suscite des lectures multiples, crée des sensations contraires, entre répulsion et fascination. Elle est magie de la matière contre l’image, de l’épaisseur contre la surface. En elle, quelque chose d’archaïque. Un besoin primordial. Un fantôme surgi du fond des grottes.

Amélie Adamo
Mathieu Dufois

[né en 1984, à Chartres]
Représenté par la Galerie C

Le travail de Mathieu Dufois est tout entier tourné vers l’exploration de la mémoire – la sienne, mais aussi celle de lieux ou d’événements –, à partir de souvenirs, individuels ou collectifs, ou de documents d’archives. Après plusieurs années à travailler dans les cours d’assises pour réaliser des portraits d’accusés pour la presse locale, Mathieu Dufois fait son entrée sur la scène de l’art contemporain à la fin des années 2000. Singulière et virtuose, sa pratique graphique se déploie en deux ou trois dimensions avec des figurines ou des maquettes. Passionné de cinéma, et notamment du film noir hollywoodien, Mathieu Dufois fait de ses dessins à la pierre noire les décors de films d’animation expérimentaux.

Anne-Charlotte Michaut
Matthias Garcia

[né en 1994, à Paris]
Représenté par la Galerie Sultana

Face aux œuvres de Matthias Garcia, il est difficile de distinguer ce qui relève du rêve ou du cauchemar. L’univers fantasmagorique déployé par l’artiste est en effet toujours ambivalent : des figures humaines ou hybrides (nymphes, sirènes ou adolescentes) peuplent une nature luxuriante aux couleurs profondes. Influencé par les mythes et les contes, notamment celui de La Petite Sirène, mais également par les mangas ou l’histoire de l’art, Matthias Garcia réalise des dessins et des peintures sur toile. Un temps long d’observation est nécessaire face à ces dernières, extrêmement chargées, où les éléments humains, végétaux ou aquatiques se mêlent : ici, une tige se confond avec un corps, là des fleurs sont dotées de visages… Un œuvre aussi ravissant qu’inquiétant.

Anne-Charlotte Michaut
Cecilia Granara

[née en 1991, en Arabie saoudite]
Représentée par la Galerie Exo Exo

Son œuvre la plus vue, Transformant (2021), placée en façade de l’ancien bâtiment de la résidence d’artistes Poush, était une sculpture constituée de néons, une fresque lumineuse d’yeux et de papillons. L’œil, symbole ésotérique, est un motif récurrent dans les tableaux de la plasticienne où le corps, avec ses fluides et sécrétions diverses, joue un rôle central. La digestion, la gestation, la sexualité, mais aussi le fait de se purger d’un trop-plein (Crying in the Chiottes, 2021), sont des thèmes récurrents dans une œuvre exutoire, qui revendique cependant également un versant spirituel. Entre Miriam Cahn, pour l’expression d’une forme de colère et de résistance, et Francesco Clemente, dont elle fut l’assistante, pour l’amour de la poésie et de l’Italie, Cecilia Granara ne choisit pas. Son trait souligne les contours dessinés, tandis que ses couleurs, vives et intenses, deviennent les vecteurs liquides de toutes les émotions, de l’inquiétude à l’exaltation. Ses représentations au style naïf sont parfois réalisées à même les murs, à la façon de paraboles. La croyance dans le pouvoir de l’art s’y affirme avec ferveur, de même que la célébration métaphorique de la vie, flux d’énergie jaillissant tel un arc-en-ciel ou animant des créatures d’essence divine nous reliant avec le monde de la magie.

Anne-Cécile Sanchez
Corentin Grossmann

[né en 1980, à Metz]
Représenté par la Galerie art:concept

Graphite, pastel, crayon de couleur. Dans ses dessins, Corentin Grossmann déploie un univers surréaliste dont la poésie relève d’une libre mise en scène d’éléments disparates. Déflagration créée par l’association du grave et du léger, du grand et du petit, du réel et de l’imaginaire. Sans hiérarchie aucune. Sa technique réaliste et foisonnante s’est nourrie d’un goût certain pour l’art médiéval et renaissant, particulièrement les traditions flamandes. Mais ses sources sont vastes, de la peinture asiatique aux cultures populaires, des pochettes de disques aux produits de la modélisation 3D. Bien qu’onirique, cet univers fait écho au monde actuel, de la globalisation aux catastrophes naturelles.

Amélie Adamo
Miryam Haddad

[née en 1991, en Syrie]
Représentée par la Galerie Art : Concept

Magma, fusion, cosmogonie : ces mots viennent à l’esprit face aux toiles – certaines de petit format, d’autres gigantesques – de Miryam Haddad. Les couleurs y flamboient dans un maelström qui laisse cependant transparaître des ébauches de formes, animaux ou vestiges d’architecture, comme un monde dont on ne sait s’il est en train de s’engloutir ou d’advenir. Des disques nets comme des soleils artificiels s’y figent en pastilles pop, en oculi de ponctuation. Rien ne laisse plus deviner le mot, calligraphié en arabe, qui souvent précède la peinture avant que celle-ci ne le recouvre. Très exposée depuis 2019, notamment au Frac Auvergne qui lui a consacré un solo show en 2021, Miryam Haddad participera à l’exposition « Immortelle » au Mo.Co.

Anne-Cécile Sanchez
Dhewadi Hadjab

[né en 1992, en Algérie]
Représenté par la Galerie Kamel Mennour

Tantôt courbé, tantôt vacillant, parfois empêché, voire contraint, c’est le corps dans tous ses états – surtout les plus bancals – que Dhewadi Hadjab représente. L’apparent classicisme de ses toiles hyperréalistes est contrebalancé par la tension des corps, figés par l’image dans un moment d’instabilité extrême. En témoigne le diptyque monumental réalisé en 2021 pour l’église Saint-Eustache : sur chacune des deux immenses toiles, qui semblaient flotter dans la nef, était représenté un corps féminin renversé, dont l’équilibre précaire tenait à un léger appui sur un prie-Dieu. Profondément marqué par la danse depuis qu’une amie danseuse lui a ouvert les portes de ses répétitions à Alger, Dhewadi Hadjab représente des corps humains, souvent jeunes, dans des postures instables, toujours en tension. Car, dans la danse, c’est surtout « le moment d’échec, l’instant où la pose se défait, où la posture est cassée » qui l’intéresse. Tel un chorégraphe, ou plutôt un scénographe, son processus de création débute toujours par une mise en scène : il installe un modèle dans une position inconfortable soigneusement choisie, en portant une attention particulière au cadre et aux jeux de lumière. Intervient alors l’acte photographique, grâce auquel il capture un moment furtif, puis, enfin, la longue phase de transcription de cet instantané en peinture.

Anne-Charlotte Michaut
Aurélie de Heinzelin

[née en 1980, à Rouen]
Représentée par la Galerie Malebranche

Rêve : « Je suis devant un tableau représentant un chevalier allongé et ne peux m’empêcher d’admirer l’ambivalence qui se dégage de ce personnage en armure : sa féminité et sa juvénilité alliées à sa force masculine, à sa puissance guerrière. Sa grâce céleste, irréelle, et sa force tellurique. Je crie à qui veut l’entendre “Quelle ambiguïté ! Quelle ambiguïté !”. Et ces mots résonnent pour moi comme la plus belle des choses que l’on puisse faire en peinture. »

« Je peins, dessine et écris mes rêves. Peindre, comme rêver, c’est réagir au monde, le digérer, le réinventer. Je vois mon travail comme un carnaval, un lieu où tout est possible. Mon père spirituel est Otto Dix, ma mère spirituelle, Paula Rego. Dans mes tableaux, il y a sans cesse une tension entre le quotidien et le fantasmagorique. Mes amis sont mes modèles. Je leur fais vivre une “autre” vie, libre et affranchie de la réalité. Peindre, pour moi, c’est créer des êtres hybrides, un homme qui a des seins, une femme qui a trois jambes. C’est pouvoir être à la fois une bonne sœur et une mère maquerelle. C’est faire cohabiter dans le même espace-temps mon amie Célie et Pantagruel, le personnage de Rabelais peint par Doré. C’est faire un monde où lilliputiens et géants se côtoient. Un monde qui ne connaît pas la gravité terrestre. C’est avoir un visage bleu. C’est escalader à mains nues une montagne infranchissable sans être alpiniste. C’est trancher une tête et se balader avec à bout de bras sans risquer la prison… »

Amélie Adamo
Nathanaëlle Herbelin

[née en 1989, en Israël]
Représentée par la Galerie Jousse Entreprise I Art contemporain

« Il y a énormément d’intérêt pour la peinture en ce moment, c’est fantastique ; j’ignorais qu’on pouvait en vivre avant d’arriver à Paris ! Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’appartenir à une nouvelle génération de peintres. Nous sommes parfois exposés ensemble, comme cela a été le cas à la Fondation Pernod Ricard (« Entre tes yeux et les images que j’y vois », 2022). Pour ma part, mes tableaux naissent d’une vision, de l’envie de parler de quelqu’un. Mes modèles sont souvent les mêmes, la plupart sont des ami.e.s, des voisin.e.s, que je vais peindre à plusieurs reprises, à partir de séances de pose ou de photographies. Je prépare mes toiles avec un mélange au bain-marie à base de calcium, très sec, qui boit beaucoup. Je peins vite, le fond et les figures en même temps, car ils viennent dans le même mouvement, la même humeur, comme dans la vie, ce que traduit la gamme de couleurs. La composition, la forme, le sujet, la texture me tiennent vraiment à cœur. J’étudie beaucoup tout cela. Je peins énormément, mais je garde peu de toiles. Je cherche à faire surgir la contradiction qui peut naître entre une réalité extérieure et une intériorité. Mes tableaux font souvent référence à la sphère domestique et, en cela, ils s’inscrivent dans la continuité des nabis. Pour Elena dans la baignoire, par exemple, je me suis clairement inspirée de Bonnard. J’emprunte beaucoup à l’histoire de l’art – peut-être qu’un jour, je vais voir arriver la police du style ! L’important en peignant, c’est de s’amuser et de donner à voir un paysage mental. »

Anne-Cécile Sanchez
Yann Kebbi

[né en 1987, à Paris]
Représenté par la Galerie Martel

Passé par l’École Estienne et les Arts décoratifs de Paris, Yann Kebbi s’est essayé à la gravure, au monotype, aux crayons de couleur, etc. Dans Fondation Kebbi (Collection Lontano, Actes Sud, 2019), un ouvrage grand format proposant une immersion dans vingt dessins sur le principe d’une visite muséale, chaque double page est dédiée à une technique spécifique. Les personnages, parfois de simples silhouettes esquissées, vibrent en foule dans des images cadrées par de grandes lignes de force. Illustrateur compulsif, toujours armé d’un carnet, Yann Kebbi part de l’observation et ne gomme pas l’imperfection du premier jet, conservant les accidents spontanés pour les retravailler. « Si Fondation Kebbi est riche en mouvements, en éléments scénarisés, en agressivité jouée, c’est aussi que j’ai grandi à Paris. La ville m’a construit », expliquait-il dans le communiqué accompagnant l’exposition des planches originales à la Galerie Martel. Reconnu à l’international, ce dessinateur prolifique a multiplié les collaborations avec les titres de presse, dont le New Yorker. En 2020, il a accepté l’invitation du cinéaste Mike Mills à le rejoindre sur le tournage de son film (Nos Âmes d’enfants) pour le documenter en temps réel. Résultat, plus de 300 dessins, dont une centaine sont regroupés dans un livre (C’mon, C’mon, Drawings from the Set, publié par A24films).

Anne-Cécile Sanchez
Xie Lei

[né en 1983, en Chine]
Représenté par la Galerie Semiose

Après des études d’art à Pékin, Xie Lei est passé par le Royal College of Art de Londres, puis aux Beaux-Arts de Paris, dont il est sorti avec les félicitations du jury. Autant dire que l’on est face à la peinture d’un virtuose. Une peinture aux accents magiques, qui convoque le feu (Exposure), la nuit, l’eau (Embrace II, 2022). Peuplées de personnages masculins, souvent les yeux clos dans des postures d’extase ou de souffrance, les toiles de l’artiste déclinent une palette sombre et un registre ambivalent, nourri de références littéraires et cinématographiques, dont Jean Genet auquel il emprunta le titre Chants d’amour, mais aussi puisées dans l’histoire de l’art – il a notamment regardé Velázquez et Goya lors de sa résidence à la Casa de Velázquez.

Anne-Cécile Sanchez
Mathilda Marque Bouaret

[née en 1992, à La Ciotat]

Dans ses carnets de dessin, Mathilda Marque Bouaret note des scènes qu’elle voit ou des images mentales. C’est le départ de ses peintures. Qu’elle déploie sur toile, sur carton, sur métal ou sur brique. Son univers est figuratif mais fondé sur un réalisme perverti. Bizarre. Le rendu semble maladroit. Les animaux, les nus et les figures déformés et fragmentés. Les espaces faussés. Y habitent des êtres aux postures contrariées, plongés dans des décors et des actions improbables, comme surgis d’un rêve. Tout semble à la fois familier et étrange, empli d’humour et de frayeur. Plongeant dans les antichambres de nos têtes, sa peinture sonde l’inconscient et ses cruautés. Intranquille elle est.

Amélie Adamo
Fabien Mérelle

[né en 1981, à Fontenay-sous-Bois]
Représenté par Wilde Gallery (Suisse) et Lara Sedbon(Paris)

Dessinateur dans l’âme depuis toujours, le dessin est le médium privilégié de Fabien Mérelle, bien qu’il développe aussi une œuvre sculptée parallèlement à sa pratique graphique. Au crayon, à l’aquarelle ou à l’encre, le dessin de Fabien Mérelle est toujours d’un réalisme très minutieux. Tout comme ses sculptures, d’ailleurs, qui déclinent en volume le répertoire dessiné. Ce goût de la ligne lui vient de son amour de la bande dessinée, qu’il dévore enfant et copie goulûment. Et, bien sûr, aussi du monde de l’art : des peintres traditionnels chinois aux maîtres classiques, dont il a su tirer de fécondes leçons. À l’origine de son univers, il y a sa vie, l’artiste puisant son inspiration dans une réalité intime et quotidienne. Ses modèles ? Lui, sa femme, ses enfants. De ce caractère autobiographique, l’artiste fait œuvre. Il mêle éléments réels et fictifs, tirant le récit intime vers une dimension plus archétypale qui interroge l’homme en général. Le réalisme est sans cesse détourné, manipulé pour tendre vers un monde fantastique où le petit et le grand cohabitent, comme hier et demain, le présent et le mythe. Volontiers hybride, reliant les êtres vivants aux éléments et aux saisons, cette part onirique et mythologique réenchante nos vies modernes et nous reconnecte avec notre nature profonde.

Amélie Adamo
Paul Mignard

[né en 1989, en France]
Représenté par la Galerie Poggi

Voilà plusieurs années que Paul Mignard, féru de philosophie orientale, pratique la marche comme une façon de mettre l’esprit en mouvement et de cheminer par la pensée dans des paysages imaginaires. Ces derniers se déploient sur des toiles dépourvues de châssis, parsemées de poudres de métaux volatiles, or ou cuivre, parfois soufflées à même la surface, et de pigments qu’il élabore dans son atelier-laboratoire. Peintre alchimiste, Paul Mignard (lauréat 2018 de la bourse Révélations Emerige) aime en effet se référer aux ouvrages historiques, citant volontiers les écrits de Théophraste, disciple d’Aristote, pour préparer lui-même ses couleurs. Cela laisse la place à une part d’imprévu et permet de cultiver une forme de préciosité, voire de toxicité : le lapis-lazuli, mais aussi le blanc de plomb ou l’arsenic peuvent ainsi apparaître en touches ou en mélange sur des compositions travaillées à l’acrylique. Le rond revient comme un motif récurrent dans ses toiles à forte connotation symbolique : cette forme évoque autant pour l’artiste les astres que le support vinyle de la musique qu’il écoute en peignant, circulation entre le cosmique et le quotidien à l’œuvre dans la création. Invité dans le cadre du programme IN/SITU d’Expo Chicago 2023, Paul Mignard y présentera une œuvre inédite.

Anne-Cécile Sanchez
Johanna Mirabel

[née en 1993, à Colombes]

Hybrides sont les peintures et les sculptures de Johanna Mirabel. Aux frontières du réalisme, de l’expressionnisme et de l’abstraction. Entre précision minutieuse et esquisse déliée. Les figures (l’artiste elle-même et ses proches) surgissent dans des espaces improbables à la végétation luxuriante et peuplés d’objets disparates. Entre apparition et disparition, tels des morceaux de rêves. Cette mise en scène d’éléments hétérogènes renvoie à la complexité du vivant et porte aussi l’empreinte de plusieurs cultures. Inspirée par la créolisation lyrique d’Édouard Glissant, Johanna Mirabel développe des formes picturales qui semblent toujours en mouvement. Les figures se retrouvent encastrées, emboîtées ou prêtes à fusionner avec cet environnement vivant. Incarnation du flux rhizomique de nos intériorités.

Amélie Adamo
Flora Moscovici

[née en 1985, à Paris]

La peinture de Flora Moscovici est hors cadre, la plupart du temps in situ et éphémère. Recoins ou plafond d’une salle d’exposition, murs d’une maison au bord d’une route ou devanture d’un centre d’art, les supports de Flora Moscovici sont multiples et toujours préexistants. C’est à partir de l’observation d’un lieu – ses caractéristiques architecturales (volume, matériau, etc.), ses usages, mais aussi son histoire et la mémoire qu’il porte – que Flora Moscovici pense ses interventions picturales. À l’aide d’un pinceau, d’une brosse, d’un spray ou d’un pistolet, elle appose sur ces espaces nus un mélange de pigments et de liant acrylique qu’elle réalise elle-même. Les couleurs, plus ou moins diluées, semblent alors se propager et se confondre avec le support, conférant à l’ensemble une dimension souvent vaporeuse et vibratoire. Les espaces se trouvent ainsi révélés, sublimés, et notre perception métamorphosée. Les œuvres de Flora Moscovici offrent une véritable expérience de la peinture, à la fois physique et mentale, et célébrant ainsi la puissance évocatoire du médium. Sa pratique fait écho à l’histoire de la peinture, depuis l’art pariétal préhistorique jusqu’au colorfield painting américain des années 1950, avec lequel elle partage surtout la primauté accordée à la couleur.

Anne-Charlotte Michaut
Eva Nielsen

[née en 1983, aux Lilas]
Représentée par Galerie Jousse Entreprise

La pratique d’Eva Nielsen se situe au carrefour de la peinture, de la photographie et de la sérigraphie. Au seuil de l’abstraction et de la figuration, ce qu’elle représente est également de l’ordre d’un entre-deux, des constructions oniriques surgissant dans une nature abandonnée. Cette démarche procède par collage et confrontations d’éléments hétérogènes. À partir de photographies, d’emprunts et de souvenirs personnels, l’artiste réalise des paysages intemporels, au caractère idyllique. Elle y superpose des structures industrielles, inspirées par les architectures modernistes et leurs vestiges, notamment les composants de systèmes souterrains de traitement des eaux et des déchets. Partant de l’observation de ces territoires abandonnés, en mutation, l’artiste prélève des fragments de réel pour ensuite les recomposer et les contaminer en interposant un écran ou un filtre. Eva Nielsen joue ainsi de la confrontation d’éléments hétérogènes, des lieux imaginaires et réels, visions de plein air et écosystèmes urbains ou ruraux. Une rencontre qui crée des mondes hybrides, intermédiaires où s’ouvrent de nouvelles manières d’appréhender le réel et de penser d’autres modes de vie.

Amélie Adamo
Maël Nozahic

[née en 1985, à Saint-Brieuc]

En peinture, dessin et gravure, Maël Nozahic déploie un univers surréel très coloré. Nourri de sources mythologiques et populaires, il est peuplé d’une ribambelle d’animaux et de créatures hybrides, masquées, costumées. Elles dansent, nous emportant dans de mystérieuses fêtes et contrées flamboyantes. Dans ce tournoiement de couleurs, dans cet Éden sauvage et carnavalesque, il y a l’inquiétude aussi. Les sourires se mêlent aux crânes. À la lueur apocalyptique des temps modernes. Comme le souligne l’artiste : « S’il peut être lu comme intemporel ou fuite vers une réalité autre, mon travail parle aussi de notre époque, de la place de l’homme dans la nature face aux enjeux écologiques actuels […]. C’est une sorte de métaphore de la condition humaine : rire alors que les choses vont mal. »

Amélie Adamo
Raphaël-Bachir Osman

[né en 1992, à Creil]

« La peinture à l’huile en atelier est le cœur de ma pratique, une cuisine quotidienne, gourmande, sensuelle. C’est très prenant, et c’est mental aussi. Je fréquente énormément les musées, c’est aussi un prétexte au voyage. Je suis curieux et m’intéresse autant à l’art contemporain qu’à la peinture moderne et classique, aux fresques d’enfants, aux traces accidentelles ou encore aux gestes techniques. J’aime lire aussi (les autobiographies, les écrits d’artistes, les ouvrages de cuisine ou encore les encyclopédies, des lectures qui me nourrissent au-delà de ma pratique en tant que telle). Je savoure les images et empile les cartes postales, les publicités, les photos. Je jongle entre des références anciennes et actuelles, de la culture savante et populaire. J’ai autant de tendresse pour la peinture animalière que pour la peinture abstraite, d’Oudry à Agnes Martin !Je prends plaisir à sourire ou à faire sourire devant une peinture. Je m’amuse avec les genres, les codes et l’histoire de la peinture, et j’essaye d’y intégrer de l’humour, une légère ironie, un regard malicieux. J’ai commencé par la nature morte en peignant des saucisses à Berlin, un genre qui m’a beaucoup interrogé sur la carnation, le sujet dans la peinture, de sa mise en scène à son arrière-plan. La matérialité de la peinture me préoccupe ; je mélange différentes écritures et procédés, des techniques d’empâtement à l’utilisation d’outils de confection pâtissière. Je m’interroge aussi sur le format de la peinture, sa planéité ou sa dimension objectale. Il y a souvent une histoire personnelle, des anecdotes derrière mes œuvres. Beaucoup de motifs ou d’éléments représentés sont autobiographiques : des objets qui ont attiré mon attention, des rencontres qui m’ont marqué… Pour moi, la peinture est une exploration, une aventure ! C’est un étrange terrain de jeu où je prends plaisir à me laisser surprendre. J’ai une pratique joyeuse, comme si la peinture était une cour de récréation ! »

Anne-Charlotte Michaut
Lucie Picandet

[née en 1982, à Paris]
Représentée par Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

L’artiste développe une pratique hybride qui mêle le dessin et la peinture, l’aquarelle et la broderie, l’image et le mot. L’écriture tient une place essentielle pour cette artiste qui rédige des fictions, en vers ou en prose, lesquelles sont parfois le départ de productions plastiques. Lucie Picandet a développé un univers surréaliste et poétique très dense, complexe, fait de prolifération de motifs aux échelles variées. Sorte de voyage dans l’intériorité.

Amélie Adamo
Nazanin Pouyandeh

[née en 1981, à Téhéran]
Représentée par la Galerie Sator

Son médium de prédilection ? La peinture. Bien qu’elle pratique aussi le dessin et la gravure. Un mot vient spontanément à l’esprit pour définir l’œuvre de Nazanin Pouyandeh : érotique. De par son choix des sujets, à l’évidence, mais encore et surtout de par son amour charnel de la peinture. Amour qui transparaît, entre autres, dans la jouissance colorée de l’œuvre et le plaisir à travailler la matière. La palette est riche, haute en vivacité. La technique réaliste est très écrite, fouillée. L’artiste n’a clairement rien à envier aux maîtres, ni la maîtrise de l’illusion picturale ni l’art de la composition. Ce réalisme, elle le manipule librement, de manière décalée. Variations d’échelles, espaces faussés, profusion de détails, scènes improbables : réel et imaginaire se côtoient dans les images mentales inventées par l’artiste. Bien qu’inscrites dans l’actualité et liées aux événements iraniens, ces images sont aussi des brassages de mythes et de rites. Elles demeurent intemporelles et ont pour sources l’inconscient collectif. Faisant surgir la tendresse et la fête sur les désastres du monde, ses télescopages de sources, au second degré ironique, demeurent libres d’interprétation. Sans jugement, sans réponse. Sans besoin de slogans féministes ou politiques. Engagé par nature, par son absolue liberté, l’art de Nazanin Pouyandeh nous interroge sur le sens de nos vies.

Amélie Adamo
Laurent Proux

[né en 1980, à Versailles]
Représenté par la Galerie Semiose

« Ma pratique est assez traditionnelle sur le plan technique : je travaille la peinture à l’huile sur toile de lin, à partir d’un dessin préparatoire réalisé au fusain. À l’origine, mes peintures d’usines étaient construites en copiant des photographies que je réalisais moi-même. Puis, à mesure que mes thèmes se sont ouverts et diversifiés, que la figure humaine, vulnérable et nue, a pris une place centrale dans ma production, mon dessin est devenu plus libre, moins référencé ; la photographie est passée au second plan. Depuis, j’ai souvent fabriqué des petits théâtres, des maquettes comme celles que faisait Poussin, dit-on. Sur cette scène de carton et de papier, je manipule de maladroites marionnettes pour arriver à la composition souhaitée. Naufragées dans une nature indifférente, la nudité de mes figures renvoie à un état asocial ou archaïque, qui s’oppose aux modèles habillés, déterminés socialement. Ces deux univers, nature et industrie, se succèdent de tableau en tableau, comme une scène et ses coulisses ou une vitrine et les rayons d’un grand magasin. Mon travail puise ses sources dans les impressions du quotidien, le banal, les échecs, les angoisses, l’amour, les extases. Cependant, il est marqué par la rencontre d’autres artistes anciens : Poussin, Courbet, Böcklin, Hodler, mais aussi d’artistes contemporains, comme les grandes peintures d’architectures sociales d’Yves Bélorgey ou, récemment, la peinture de Mathilda Marque Bouaret. »

Amélie Adamo
Arnaud Rochard

[né en 1986, à Saint-Nazaire]
Le travail d’Arnaud Rochard est transdisciplinaire, entre la gravure sous toutes ses formes, le dessin et la peinture. Ses visions sont celles d’une nature sauvage, mystérieuse, onirique. Une nature d’avant les lois, d’avant la civilisation, sorte d’allégorie de la liberté. Une réactualisation des mythes de l’âge d’or. Ses paysages et jungles sont luxuriants, foisonnants de mille détails. Aussi belles que cruelles, ses visions représentent des figures chevauchant, chassant, en quête. Un univers sauvage qui s’inspire autant de l’art extrême-oriental que du romantisme noir, de la bande dessinée que de la littérature ou du cinéma.

Amélie Adamo
Madeleine Roger-Lacan

[née en 1993, à Paris]
Représentée par la Galerie Frank Elbaz

La peinture très colorée de Madeleine Roger-Lacan se veut hybride, dense, foisonnante. Elle joue de confrontations d’éléments fragmentés et de natures hétérogènes. Ici, des souvenirs d’une réalité intime, profonde. Là des échos au flux incessant d’imageries populaires, au monde contemporain dans ce qu’il a de superficiel et de divertissant. Il y a dans le travail de Madeleine Roger-Lacan quelque chose qui est de l’ordre de la séduction, de la superficialité, du zappage permanent. Une sorte d’intensité colorée, de charge baroque, qui répond à une nécessité pour l’artiste de vivre intensément son rapport au monde. Intense amour des gens et attrait pour les objets. Mais cette prolifération exubérante porte aussi l’envers de l’absence, du vide, de la mort. « Quand je peins, je veux créer un choc perceptif qui s’adresse directement au monde intérieur profond du spectateur. La désorientation qui l’accompagne fait écho au mystère de chaque être », confie l’artiste. Hétérogène, morcelé, l’univers coloré de Madeleine Roger-Lacan se donne comme une rêverie qui travaille sur l’érotique de l’inconscient et la nature ambivalente du désir. Entre réalité physique des choses et illusion fantasmatique.

Amélie Adamo
Karine Rougier

[née en 1982, à Malte]
Représentée par la Galerie Espace à vendre

Au commencement, il y eut la pratique du dessin. Mais, en chemin, Karine Rougier a aussi cultivé un goût pour la sculpture, la peinture, le court métrage. Toujours sur de petits supports, l’univers se déploie en mille détails miniatures, qui foisonnent comme sur des enluminures. Ses récentes aquarelles sur papier et ses huiles sur bois tournent autour du thème universel de l’étreinte, de l’enlacement des corps, de l’allaitement. Seules ou en groupes, chevauchant librement, plongées dans des rituels magiques délicieux et inquiétants, nues, costumées ou masquées, les femmes représentées sont des amazones du grand vivant. Un peu déesses, un peu sorcières. Elles surgissent d’un imaginaire nourri par mille sources, voyages et contes populaires, tableaux et cartes divinatoires, goût de l’alchimie, de la cosmologie ou des manuscrits enluminés. Un imaginaire très inspiré par les cercles de femmes auxquels l’artiste participe. Pour Karine Rougier, l’amour est perçu comme une source d’énergie, tant personnelle que collective. Par ses figures hybrides, humaines et animales, à la fois corps réels et puissances invisibles, l’artiste convoque la création comme élan vital et désir de reconnexion des êtres vivants avec les éléments, le cycle des saisons et tout ce qui renvoie à notre nature véritable.

Amélie Adamo
Pierre Seinturier

[né en 1988, en France]
Représenté par la Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

Diplômé des Arts décoratifs en 2011, lauréat de multiples récompenses, du prix spécial du jury du Salon de Montrouge en 2013 au prix Jean-François Prat 2022, Pierre Seinturier est du genre peu disert quand il s’agit de parler de sa création, comme s’il voulait prolonger l’atmosphère de mystère qui la caractérise. Ce dessinateur ambidextre et doué brosse au fusain, au pastel et à l’encre le décor de saynètes qui restent à inventer. Facile, si l’on est, comme lui, nourri de westerns et de polars. Ses paysages graphiques, qui mêlent harmonieusement le dessin et la peinture, deviennent ainsi le cadre d’un suspense d’autant plus dramatique qu’il reste irrésolu, nous renvoyant à une absence de sens non dépourvue d’humour.

Anne-Cécile Sanchez
Apolonia Sokol

[née en 1988, à Paris]
Représentée par la Galerie The Pill (Istanbul)

Pour Apolonia Sokol, la question prédominante du portrait et de l’autoportrait est politique. Outil d’émancipation, elle est tentative de libération du sujet, tant reconquête de soi que de reconnexion avec les autres. Ses modèles ? Elle-même et ses proches, amis, amants, rencontres marquantes. À la base, des photographies, puis la métamorphose en peinture. Souvent reproduites à l’échelle 1, les figures du réel deviennent archétypes, allégories, muses, sorcières, amantes, saintes et autres figures mythologiques. Travaillées à l’huile, de manière brute ou minutieuse, elles prennent vie, isolées sur des aplats de couleurs franches. Hiératisme, nudité, présence immédiate. Une version archaïco-moderne féministe de notre humanité. Dans ce qui fait sa force, ses idéaux et ses perversités.

Amélie Adamo
Pol Taburet

[né en 1997, en France]
Représenté pa Balice Hertling

Pol Taburet déploie dans ses peintures un univers syncrétique nourri de croyances afro-caribéennes et de rites vaudous, mais également du monde des jeux vidéo ou du rap. Sur des fonds souvent sombres, toujours intenses et énigmatiques, évoluent des figures hybrides aussi terrifiantes que fascinantes. Elles semblent tout droit sorties du monde de l’imagination, voire de l’hallucination. À seulement 25 ans, l’artiste a déjà su se frayer un chemin sur la scène artistique contemporaine, et l’année 2023 marquera une nouvelle étape dans cette ascension, avec sa nomination au 24e prix Fondation Pernod Ricard et sa première exposition personnelle dans une institution, cet été, à Lafayette Anticipations.

Anne-Charlotte Michaut
Achraf Touloub

[né en 1986, au Maroc]
Cofondateur de la Galerie Parliament

« J’essaie, dans mon travail de dessin et de peinture, d’échapper aux standards de l’image, à ce qui la rend identifiable, prévisible et donc exploitable par l’intelligence artificielle qui se nourrit de toutes les créations disponibles sur Internet, de Van Gogh à Peter Halley. Je me sens d’une certaine façon proche de mouvements tels que le futurisme ou le cubisme, dans la mesure où ces avant-gardes accompagnaient, en la pensant, la révolution industrielle. Nous vivons une révolution technologique et je pense que les œuvres peuvent avoir une dimension fonctionnelle, devenir des outils d’émancipation du regard, en suggérant un raisonnement paradoxal qui déjoue la consommation des images. Je puise dans la tradition des miniatures persanes et dans celle des estampes japonaises, que j’ai longuement étudiées. J’essaie de gérer le détail et la composition générale de l’œuvre en même temps. J’aime beaucoup ce rapport qui s’établit entre la ligne et une texture, une profondeur, comme dans les représentations immersives. Le fait de concevoir simultanément l’ornementation et les bases crée une vibration, une restitution de l’énergie du croquis, de sa spontanéité. Mes dessins ressemblent à un inconscient qui s’exprime, en empruntant des détours, mais aussi à un schéma. Je crois que la pratique artistique est un laboratoire pour penser des choses et inspirer des actions. Plutôt que témoigner, l’art pourrait proposer une alternative. »

Anne-Cécile Sanchez
Romain Ventura

[né en 1989, à Nîmes]
Représenté par la Galerie Samira Cambie

Romain Ventura puise ses thèmes et ses outils dans les flux et les mutations de nos vies modernes. Sa peinture prend pour base des photos captées avec son téléphone portable. Ses proches ou des inconnus, travailleurs ou S.D.F., saisis dans leur vies quotidienne, essentiellement dans des intérieurs ou des paysages urbains. Ensuite, vient le travail à l’atelier. La peinture à l’huile. Avec son temps long de réflexion, d’analyse, de corps-à-corps physique, de sublimation du réel. Jeux des cadrages, fractures du motif, effets de lumière : la peinture de Romain Ventura révèle la banalité de nos vies et nos solitudes multipliées à l’heure de la mondialisation. Révélateur de l’envers des choses, de leurs noirceur et beauté cachées.

Amélie Adamo
Où voir la jeune scène française ?

« Immortelle », jusqu’au 7 mai 2023. Mo.Co. Panacée, 14, rue de l’École de Pharmacie, Montpellier (34). Du mercredi au dimanche, de 11 h à 18 h. Tarifs : 8 et 5 €. Commissaires : Numa Hambursin, Amélie Adamo et Anya Harrison. www.moco.art
« Immortelle », jusqu’au 4 juin 2023. Mo.Co., 13, rue de la République, Montpellier (34). Du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h. Tarifs : 8 et 5 €. Commissaires : Numa Hambursin, Amélie Adamo et Anya Harrison. www.moco.art
« Voir en peinture, la jeune figuration en France », jusqu’au 28 mai 2023. Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, rue de Verdun, Les Sables-d’Olonne (85). Du mardi au vendredi de 14 h à 18 h, le week-end de 11 h à 13 h et de 14 h à 18 h. Tarifs : 5 et 3 €. Commissaire : Anne Dary. www.lemasc.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°762 du 1 mars 2023, avec le titre suivant : 50 artistes de la nouvelle scène française

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