Profession

Émailleur sur lave

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2006 - 998 mots

Exerçant dans le domaine des arts du feu, cet artisan perpétue une technique d’émaillage réputée pour sa durabilité et la diversité de ses applications.

Contrairement à d’autres techniques, la lave émaillée n’a pas une histoire multiséculaire. C’est en 1820, alors qu’il est devenu préfet de la Seine, que le comte Chabrol de Volvic décide en effet de promouvoir l’économie de sa ville natale. Située au pied des volcans d’Auvergne, Volvic (Puy-de-Dôme) est depuis le XIIe siècle un centre d’extraction de la pierre de lave, mais celle-ci est alors presque exclusivement destinée à un marché régional. Ingénieur de formation, Joseph Gaspard Chabrol de Volvic décide donc d’influer sur le cours des choses et de développer une filière, en s’appuyant notamment sur la création d’un centre de formation aux métiers de la lave : l’École départementale d’architecture de Volvic (Edav). Les travaux de modernisation de la capitale, sur lesquels le préfet de la Seine garde la haute main, constitueront ainsi un débouché idéal pour cette andésite sombre très solide et ingélive. La pierre de Volvic fait alors son apparition dans les rues de Paris, où elle est utilisée pour la construction des trottoirs mais aussi, une fois émaillée, pour les plaques signalétiques des rues.

« Grande minutie »
Très résistante aux fortes températures, la lave est en effet l’une des rares pierres à se prêter à une cuisson aux alentours de 950 °Crequise pour l’émaillage. De plus, l’émail et la lave étant tous deux constitués de silicates, la cuisson produit une liaison parfaite et leur procure un très faible coefficient de dilatation, synonyme de résistance aux chocs thermiques ou aux acides, de même que de durabilité de la polychromie. Autant d’atouts favorisant une utilisation en milieu urbain, qui va connaître un essor remarquable avec l’Art nouveau, lorsque Hector Guimard, notamment, en fera usage pour égayer le décor de ses façades. Cela avant que l’industrialisation des procédés de construction ne sonne le glas du recours aux artisans d’art, cantonnant pour longtemps la lave émaillée à une utilisation dans les secteurs du mobilier urbain – par exemple les tables d’orientation –, de la signalétique ou encore de l’industrie chimique, consommatrice de bacs ou de paillasses émaillées. « Nous tentons aujourd’hui de réintégrer ce matériau dans le quotidien, explique Sophie Holzmann, consultante pour la lave émaillée, car la multiplication des nouvelles techniques d’impression a depuis quelques années considérablement réduit l’activité des émailleurs. »
Arrivé depuis un peu plus d’un an à la direction de l’Edav – qui demeure la seule école spécialisée dans les métiers de la lave –, Michel Tharan entend lui aussi promouvoir activement ce matériau quelque peu oublié. Car moins d’une dizaine d’élèves sortent chaque année des ateliers d’émaillage sur lave de l’Edav. « Nous sommes obligés de refuser des candidats, regrette ce dernier, car nous pratiquons une sélection en fonction du projet professionnel. » Les débouchés sont minces. L’émailleur sur lave travaillera en effet en libéral, en qualité d’artisan ou d’artiste, ou intégrera l’une des rares mais puissantes entreprises spécialisées du secteur. Ainsi de la société Pyrolave, créée en 1987 et installée à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) et qui, avec ses cinquante-huit salariés, domine le marché français. Son credo : la fabrication de pièces de dimensions importantes, notamment pour l’aménagement intérieur (essentiellement des plans de travail) et l’exportation, qui représente plus de 40 % de son activité. Capable de répondre à des commandes de grande ampleur grâce à sa structure industrielle (600 m2 ont été livrés récemment pour l’aéroport de Dubaï, aux Émirats arabes unis),  Pyrolave permet de faire rayonner ce savoir-faire tombé en désuétude.
C’est aussi l’ambition de Michel Tharan, qui a d’ores et déjà entrepris de constituer un réseau de compétences permettant à l’Edav de développer un compagnonnage avec d’autres centres de savoir-faire sur les métiers de la lave ou de l’émail : à Limoges (Haute-Vienne), à Longwy (Meurthe-et-Moselle), ou à l’étranger – Sicile, Hawaï, Japon… La qualité de l’enseignement de l’Edav est également l’une des préoccupations de son directeur.
Artisan du feu, l’émailleur sur lave doit en effet maîtriser à la fois la technologie de la pierre et les techniques de l’émaillage. Celles-ci sont similaires à celles qui sont pratiquées sur les autres supports (cuivre, céramique, tôle…) : cloisonné, peinture à l’émail, voire sérigraphie ou peinture au pistolet pour les pièces de grandes dimensions. « Pour ma part, je mélange les différentes techniques ! » avoue Corine Berry, artiste-émailleur qui travaille la lave depuis son installation dans le Puy-de-Dôme à quelques kilomètres de Volvic. Avant la phase d’émaillage, l’artisan se sera procuré des tranches de lave auprès d’un carrier, qu’il peut recouper lui-même s’il dispose de l’outillage adapté. La première étape du travail consiste ensuite à préparer la plaque de lave. Celle-ci est lavée puis parfois engobée avant de subir une première cuisson. Un dessin au graphite permet enfin de tracer les grandes lignes de la composition avant la dépose des émaux. « L’émaillage requiert une grande minutie, explique Corine Berry.
Il faut être aussi très méthodique, car une couleur d’émail se pèse au gramme près. Il n’y a donc pas de place pour l’improvisation. » La maîtrise des opérations de cuisson est en outre indispensable à la réussite de l’émaillage. L’enseignement de l’Edav insiste donc sur ces compétences techniques, de même que sur les aptitudes artistiques et graphiques qui permettront à l’artisan de transposer textes, schémas, inscriptions ou cartons d’artistes sur la plaque de lave. Avec une nécessaire adaptation aux données de la création contemporaine, qui, seule, permettra de réintégrer durablement la lave émaillée au secteur très prospère de la décoration.

Formations

L’École départementale d’architecture de Volvic (Edav) est la dernière école d’art appliqué en France spécialisée dans les métiers de la lave. Elle est la seule à délivrer le diplôme homologué d’émailleur. Niveau requis : BEPC. - Edav, 2, place de l’Église, 63530 Volvic, tél. 04 73 33 60 67, perso.wanadoo.fr/edav-volvic L’association PRO-Lave, créée en 1994, assure la promotion des métiers de la lave. - Prolave, Le Pigeonnier, 63530 Volvic, tél. 04 73 23 08 84, www.prolave-volvic.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°232 du 3 mars 2006, avec le titre suivant : Émailleur sur lave

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