Justice

Une nouvelle affaire Poussin ?

Par Alexis Fournol (Avocat à la cour) · Le Journal des Arts

Le 23 mars 2018 - 667 mots

PARIS

Vendue en 2003 à Paris sous l’attribution « entourage de Rubens », une toile réattribuée au maître néerlandais a été cédée 250 fois plus cher aux enchères en 2013 à Londres.

Pierre Paul Rubens, Portrait d'homme, huile sur toile, 58,4 x 45,4 cm
Pierre Paul Rubens, Portrait d'homme, huile sur toile, 58,4 x 45,4 cm
©Sotheby's

Paris. En 1968, Me Maurice Rheims cédait un tableau modestement attribué à l’école des Carrache, que le Louvre préemptait avant de l’exposer un an après comme une œuvre de Nicolas Poussin. Quinze ans plus tard, la Cour de cassation, saisie pour la deuxième fois, confortait les droits des vendeurs, les époux Saint-Arroman, en retenant la nullité du contrat de vente pour erreur sur les qualités essentielles. L’arrêt fit grand bruit, tant au sein du marché que dans la communauté des juristes pour ses précieux apports. Il est depuis lors acquis qu’un vendeur peut rechercher la nullité d’un contrat pour erreur, apport désormais consacré par le Code civil, et que la preuve de cette erreur peut résulter d’éléments d’appréciation postérieurs à la vente. Près de trente ans après cette décision pivot, une nouvelle affaire s’insère dans le sillage de la jurisprudence Poussin tout en illustrant les mutations que le marché de l’art a connues durant au cours des trois dernières décennies.

De l’entourage à la main de Rubens

La dispersion de la succession du baron Hottinguer constitua un des temps forts pour Christie’s France en 2003, avec près de 97 % de lots vendus pour un total de 9,5 millions d’euros. Parmi l’ensemble des lots, l’attention des enchérisseurs s’était peu portée sur celui affichant le numéro 140, un Portrait d’homme à la fraise attribué à l’entourage de Rubens. Estimée 5 000-7 000 euros, l’œuvre est finalement adjugée au-delà de l’estimation, pour un montant supérieur à 17 000 euros. Un résultat qui aurait pu être satisfaisant si la même toile n’avait atteint un prix de 4,3 millions d’euros chez Sotheby’s Londres en 2013.

Peu après son adjudication, l’œuvre a de nouveau changé de propriétaire et surtout d’attribution. L’entourage n’existe plus ; la toile est bien du maître. Des analyses aux rayons X ont permis la réattribution du portrait à Rubens et une datation précise : la toile aurait été réalisée lors de la seconde visite du peintre en Espagne, aux alentours de 1628-1629. Mieux, l’œuvre constituerait la dernière preuve matérielle des liens entre Rubens et Vélasquez, le maître néerlandais ayant repeint une toile du maître espagnol. Quant au pedigree du portrait, celui-ci est étoffé. Acquise par Benjamin Delessert (1773-1847), l’œuvre est ensuite transmise à son frère François-Marie et est répertoriée dans deux catalogues d’époque. La toile restera entre les mains d’une autre grande dynastie de banquiers, grâce à son acquisition par Caroline Hottinguer, née Delessert, et ce jusqu’au décès du baron Hottinguer et à la vacation organisée par Christie’s.

Prévenus en 2015 de la destinée du portrait, les héritiers du baron ont engagé une procédure judiciaire contre la maison de ventes et les acquéreurs de l’œuvre afin d’obtenir la nullité du contrat et la restitution corrélative de l’œuvre.

Mais si le Poussin des Saint-Arroman était acquis par le Louvre, le Rubens des Hottinguer était lui entré en possession d’une Fondation culturelle, le Fórum Filatélico (entre 2003 et 2013), grâce à l’entremise d’un courtier madrilène réputé, spécialisé en tableaux anciens. Si le nom de cette fondation est inconnu de ce côté des Pyrénées, il s’accompagne chez nos voisins espagnols d’un triste goût de scandale. Plus importante société de philatélie ibérique, Fórum Filatélico a fait miroiter à des centaines de milliers d’épargnants des taux de rentabilité annuels très intéressants avant que des enquêtes menées en Suisse et en Espagne ne dévoilent l’existence d’une pyramide de Ponzi. La liquidation judiciaire de l’entreprise a alors conduit le tribunal de commerce de Madrid à autoriser la vente aux enchères de quatorze œuvres chez Sotheby’s Londres, parmi lesquelles le Portrait d’homme rebaptisé ainsi par la maison anglaise en référence à la dénomination choisie par le catalogue de la Galerie Delessert en 1869. Le « regard intelligent » de l’homme peint par Rubens, ainsi décrit dans le catalogue de l’époque, doit assurément s’ébahir des perpétuelles vicissitudes du marché de l’art.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°497 du 16 mars 2018, avec le titre suivant : Une nouvelle affaire Poussin ?

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