Urbanisme

Un plan gouvernemental pour « la France moche »

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 20 novembre 2023 - 871 mots

Le plan du ministère de la Transition écologique pour transformer les zones commerciales de périphérie laisse perplexes les défenseurs des centres-villes.

Projet de renaturation de la zone commerciale de Mérignac-Soleil dans l'agglomération bordelaise. © La Fab
Projet de renaturation de la zone commerciale de Mérignac-Soleil dans l'agglomération bordelaise.
© La Fab

France. Rarement la couverture d’un périodique avait autant fait de bruit que celle du magazine Télérama en 2010, titrée « Halte à la France moche ! ». Associée à l’image d’un parking devant une zone commerciale, elle parvenait à désigner en peu de mots ces lieux dans lesquels une grande majorité de Français se rendent pour faire leurs courses. Dans le même temps, la question de ces zones périphériques a émergé au sein des collectivités locales, sous l’expression moins clivante des « entrées de villes ». C’est au tour du gouvernement, une décennie plus tard, de se pencher sur les problèmes que pose cette forme d’urbanisme commercial, problèmes qui dépassent le simple critère esthétique. Avec un plan de transformation des zones commerciales doté de 24 millions d’euros, le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, et la ministre déléguée chargée du commerce, Olivia Grégoire, dévoilaient leurs annonces début septembre.

Un appel à manifestation d’intérêt

La supposée laideur (qui inspire pourtant certains photographes) de ces zones cache d’autres maux : une isolation thermique défaillante pour ces constructions en matériaux légers ; une artificialisation des sols importante, ainsi qu’un modèle calqué sur le déplacement en voiture individuelle. Relier ces zones excentrées à travers des mobilités douces et des transports en commun, remplacer les parkings par des espaces verts et créer une mixité d’usage (commerces, logements, services) sont les pistes dessinées par le gouvernement. Le plan prend pour l’heure la forme d’un appel à manifestation d’intérêt, à l’issue duquel 30 projets seront sélectionnés (sur 1 500 zones commerciales en France). Le budget de 24 millions d’euros sera destiné à financer les études préalables sur les territoires sélectionnés (dans la limite de 150 000 € par projet), et surtout à absorber le manque à gagner des commerçants durant la période de restructuration.

Loin d’apparaître comme la liquidation de la « France moche » et du nombre de mètres carrés commerciaux dans les espaces périurbains, l’annonce du gouvernement a ravi les foncières immobilières : « Vous avez réalisé mon rêve ! », déclarait ainsi sans détour Antoine Frey, P.-D.G. de Frey, à Olivia Grégoire lors de la présentation. Derrière ce plan, les acteurs du commerce indépendant et de la revitalisation des cœurs de ville entrevoient une poursuite de la rivalité entre commerces de périphérie et centres-villes. Dans le diagnostic posé par ce plan, les dommages causés sur les centres urbains par le développement de ces zones commerciales ne sont d’ailleurs pas mentionnés. « Après vingt ans d’efforts pour revitaliser les centres-villes, est-il déjà l’heure de faire machine arrière en venant au chevet des grandes surfaces pour leur donner une deuxième chance ? », s’interroge ici Pierre Creuzet, directeur de l’association Centre-Ville en mouvement.

Fer de lance de l’action du gouvernement pour la revitalisation des centres-villes, le programme « Action Cœur de ville » (ACV) se voit ainsi complété par un plan « périphéries » dont les objectifs peuvent sembler contradictoires. ACV se voit même dévié de ses objectifs premiers, avec l’extension du second volet du programme (2023-2026) aux zones périphériques, comme à Grasse (Alpes-Maritimes) ou Poitiers (Vienne). D’un côté, une action favorisant le réinvestissement du patrimoine ancien désaffecté en centre-ville, de l’autre, une annonce qui ressemble à une subvention des acteurs privés pour transformer les zones commerciales qui ont détourné habitants et consommateurs des cœurs de ville. Ainsi, selon le géographe Nicolas Lebrun, qui s’exprimait fin septembre dans les colonnes du quotidien Libération, le plan « contribue à enfoncer un peu plus les autres espaces, à commencer par les centres-villes, qui perdent leurs avantages comparatifs ».

Déjà bien entamée par certaines agglomérations, cette réflexion sur les entrées de villes porte ses fruits, comme à Bordeaux où la métropole finance l’opération de « renaturation » de la zone du centre commercial Merignac-Soleil. Mais dans les villes de taille plus modeste préretenues par le plan (Grasse, Barentin en Seine-Maritime), l’investissement dans les zones excentrées pourrait engendrer des déséquilibres bien plus importants que dans la métropole bordelaise.

Les Centres commerciaux en voie de patrimonialisation ?


Labels. En encourageant leur transformation, le plan du gouvernement portant sur les zones commerciales relègue clairement ces constructions à leur statut d’architecture du passé, témoignage obsolète des « trente glorieuses ». Au point d’en faire un objet de patrimoine ? Si le regard de certains artistes (comme les photographes Éric Tabuchi ou Jürgen Nefzger) fait de ces lieux des monuments de notre paysage, les labels patrimoniaux s’intéressent peu à cette forme d’architecture qui a déjà 70 ans. Il faut un grand nom pour qu’un hypermarché obtienne une protection : ont ainsi été inscrits au titre de monument historique l’Intermarché de Ris-Orangis (Essonne) en 2015 et le Carrefour de Sens-Maillot (Yonne) en 2011, deux édifices conçus par Claude Parent à la fin des années 1969.
Celui qui cherchait à rompre avec les principes du modernisme a trouvé dans l’architecture commerciale un terrain d’expression favorable à ses innovations, dont la plus fameuse, la fonction oblique. Avec leurs façades aveugles en béton brut et un dessin tout en pente, ces constructions voulaient placer le consommateur au centre de l’architecture, mais aussi s’inscrire dans le paysage. Le label « Architecture contemporaine remarquable » a distingué, lui, deux centres commerciaux de centre-ville (les Halles de Paris et les Galeries Lafayette d’Annecy, en Haute-Savoie).

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°621 du 17 novembre 2023, avec le titre suivant : Un plan gouvernemental pour « la France moche »

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