Lundi 10 décembre 2018

« Sa-e-y-ama » de Bénin

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2007 - 746 mots

À travers des chefs-d’œuvre de bronze et d’ivoire puisés dans les collections du Musée d’ethnologie de Vienne, le Musée du quai Branly, à Paris, évoque l’art de l’ancien royaume africain.

« En visitant aujourd’hui cette exposition, vous allez découvrir certaines des œuvres les plus précieuses de l’art africain. Mais rappelez-vous qu’à l’origine elles n’étaient pas destinées à être de simples pièces de musée livrées à l’admiration des amateurs d’art. Pour mon peuple, elles avaient une valeur religieuse et archivale. Elles n’étaient exécutées que sur l’ordre du roi. » Les visiteurs du Musée du quai Branly, à Paris, sont prévenus. Et ce, par la voix de l’actuel roi de Bénin, Omo n’Oba Erediauwa, dans la préface au catalogue accompagnant « Bénin, cinq siècles d’art royal », consacrée à l’art de cour de l’ancien royaume de Bénin (sud-ouest de l’actuel Nigeria). Spectaculaires objets de bronze et d’ivoire, les quelque deux cent quatre-vingts pièces réunies proviennent pour laplupart d’entre elles du Musée d’ethnologie (Museum für Völkerkunde) de Vienne, qui a organisé cette exposition à l’occasion de sa réouverture au printemps dernier. Après cette étape autrichienne, et avant Berlin puis Chicago, Paris accueille des collections dont l’histoire est marquée par le destin tragique de Bénin.
C’est au XVe siècle que les Européens découvrent ce royaume situé sur les routes commerciales portugaises et sa fabuleuse production artistique : plaques sculptées en bas relief, têtes de rois commémoratives et défenses d’éléphant ornées de scènes relatant la vie royale, les exploits militaires des souverains et des guerriers. Le royaume de Bénin commerce d’abord avec le Portugal puis avec la Hollande, la France et la Grande-Bretagne. Les échanges commerciaux avec le pays africain se détériorent peu à peu et les Britanniques imposent un contrôle du marché avant d’anéantir l’empire et de détruire sa capitale en 1897. Après la dissolution du royaume, plus de 3 000 objets sont spoliés par les troupes britanniques et essaiment le marché de l’art européen où ils suscitent l’engouement de nombreux collectionneurs privés mais aussi des conservateurs de musée. Outre Vienne, le Musée d’ethnologie de Berlin et le British Museum, à Londres, en furent les principaux bénéficiaires. Il faudrait citer aussi, entre autres, les musées ethnologiques de Dresde, de Leipzig et de Hambourg, le National Museum of Scotland à Édimbourg, le Brooklyn Museum (New York), qui, tous, participent aujourd’hui à la manifestation. Jusqu’à l’actuel roi de Bénin qui a accepté pour la première fois de prêter des objets pour une exposition à l’étranger. Une démarche qu’il souhaite voir un jour récompensée : « Nous espérons que le peuple et le gouvernement autrichiens feront preuve d’humanité et de magnanimité et nous restitueront certains des objets qui ont abouti dans leur pays. » Ces objets à caractère sacré marquent les grandes étapes de la vie à la cour, puisque, pour chaque événement important, l’oba (le roi) faisait appel à la guilde des bronziers. En edo (langue de Bénin), se souvenir se dit sa-e-y-ama, littéralement « couler un motif dans le bronze ». L’art de la fonte, un matériau indestructible, offre ainsi l’occasion de figer l’Histoire. Installées dans les sanctuaires des ancêtres royaux, les têtes de roi en bronze prenaient une marque divine. La production de ces œuvres (le plus souvent réalisées en laiton bien que regroupées sous l’appellation « bronzes ») était strictement réservée au roi et à la reine mère (iyoba). Les fonctionnaires royaux et les chefs de haut rang avaient également le droit de placer sur leurs autels des têtes commémoratives, en bois cependant. Autre production fondamentale de l’art de Bénin, unique en Afrique, les reliefs en bronze représentent les figures des rois superbement parés et, parfois, des scènes de batailles marquantes. D’après les historiens, ces pièces ornaient les colonnes des cours du palais royal. Datant essentiellement des XVIe et XVIIe siècles, il en existe plus de mille exemplaires à travers le monde. Les défenses d’éléphants sculptées sont pour leur part apparues au XVIIIe siècle, et remplissent les mêmes fonctions : célébrer l’oba jusque dans sa dimension sacrée. Des pièces plus communes sont également présentées dans cette exposition itinérante : vases en bronze, ornements, parures, éléments rituels et objets du quotidien – ceux-là mêmes qui sont reproduits sur les œuvres d’art. L’ensemble montre l’extrême variété de l’art de Bénin et la grande maîtrise technique de ses artistes et artisans qui, aujourd’hui encore, travaillent à la postérité de leurs ancêtres.

Bénin, 5 siècles d’art royal

Jusqu’au 6 janv. 2008, Musée du quai Branly, 222, rue de l’Université, 75007 Paris, tél. 01 56 61 70 00, www.quaibranly.fr, tlj sauf lundi, 11h-19h et 21h jeu. -vend. -sam. Catalogue, 536 p., 55 euros, ISBN 978-2-915133-62-2.

Bénin

- Commissaires de l’exposition : Barbara Plankensteiner, directrice des collections d’Afrique subsaharienne au Musée d’ethnologie de Vienne ; Yves Le Fur, directeur adjoint du patrimoine et des collections au Musée du quai Branly à Paris - Nombre de pièces : 280

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°267 du 19 octobre 2007, avec le titre suivant : « Sa-e-y-ama » de Bénin

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