Mercredi 21 février 2018

Profession libraire : à la recherche de l’exception (part II)

Un portrait de quatre figures singulières du marché parisien

Le Journal des Arts

Le 18 février 2008

Serge Plantureux
L’aventurier du livre perdu
Lorsqu’il y a vingt-cinq ans, Serge Plantureux commence à acheter et à vendre ses premiers livres sur les marchés de Châteauroux, il est âgé d’à peine treize ans. Le commerce l’attire, et, même s’il considère que ce n’est en aucun cas une fin en soi, celui des livres est sans conteste l’un des plus agréables. Il réussit ainsi à concilier deux de ses passions tout en poursuivant des études de mathématiques. De plus en plus impliqué dans ses activités extra-scolaires, il  essaie, une fois passée son agrégation, de se rapprocher de son domaine de prédilection en préparant un DEA d’Histoire sur les Eléments d’Euclide. Après une brève période d’enseignement, il choisit de se consacrer complètement à sa quête : “Je m’étais fixé un but : trouver le livre qui, me semblait-il, serait le plus rare et le plus difficile à trouver, le Manuscrit trouvé à Saragosse, dont on ne savait pas s’il existait un exemplaire ordinaire. Je l’ai malheureusement trouvé durant un de mes premiers voyages”, raconte-t-il. Qu’est-ce qui fait l’intérêt ou la valeur d’un livre ? Les spécialistes vous répondront sans doute : l’importance de son auteur, l’importance du texte, son état de conservation, la qualité de sa reliure ou encore sa provenance. Pour Serge Plantureux, c’est aussi son histoire, et le voyage qui l’a conduit jusqu’à nous. Cette envie de parcourir le monde pour dénicher de petites merveilles inconnues a sans doute été héritée de son père qui ne lut aucun livre et voyagea beaucoup sans jamais lui faire le récit de ses expéditions. Si son port d’attache se situe désormais au cœur de Paris, dans la galerie Vivienne où il vient d’inaugurer sa nouvelle librairie, la capitale est loin de composer son unique horizon. Le marchand ambulant des débuts s’est certes sédentarisé, mais sans renoncer toutefois à ses échappées. L’Amérique latine, la Russie et l’Asie centrale constituent quelques-unes de ses nombreuses étapes. Séduit par ces lieux du bout du monde dont les noms évoquent un lointain exotisme, il a choisi d’y créer des antennes, comme c’est le cas à San Juan de Arama en Colombie où il a inauguré une galerie en 1999. “J’essaie d’aller là où les autres ne vont pas. La bibliophilie est présente pratiquement partout, et lorsque je trouve un endroit où il n’y a pas de livres, je tente d’y remédier”, dit-t-il. Serge Plantureux est aujourd’hui libraire et éditeur, mais il est peut-être avant tout un conteur qui construit un récit entre fiction et réalité, et se nourrit de tous les ouvrages qu’il a choisi de mettre en lumière. Les catalogues, objets destinés à faire connaître aux éventuels acheteurs les livres dont disposent le libraire, sont à l’image de leur auteur : atypiques. Plus qu’un outil de vente ou une vitrine, ils peuvent être considérés comme des ouvrages à part entière dans lesquels on trouve non seulement des notices descriptives mais aussi des illustrations et des extraits de textes. L’originalité réside également dans le choix de maquettes très créatives et ludiques. “L’idée qu’une fiche ne soit rédigée que pour une seule personne et qu’une fois la vente terminée elle disparaisse me déplaît. Je conçois des catalogues en espérant qu’ils seront appréciés et conservés même si cela se révèle parfois risqué d’un point de vue commercial”, ajoute-t-il. De par sa formation, Serge Plantureux aurait pu se spécialiser dans les ouvrages scientifiques, mais il a choisi d’explorer les marges et refuse de se cantonner dans un domaine réservé. Parmi les thèmes abordés, on trouve, entre autres, Crimes et légendes, catalogue qui réunit des ouvrages sur les criminels et les théories pénales, Mathématiciens et magiciens, qui rassemble des livres sur la vanité des sciences et la passion du jeu, mais aussi Les Cinq Sens, dédié à l’érotisme. Il publie également depuis 1998 un catalogue périodique intitulé Rhinocéros féroce qui propose un ensemble de livres rares et de photographies insolites. La photographie ancienne a fait en effet depuis quelques années une apparition remarquée dans l’univers du libraire, qui vient de consacrer son dernier catalogue aux œuvres de Manuel Alvarez Bravo. “Boudée pendant près d’un siècle par les institutions et les conservateurs, la photographie est un médium aujourd’hui très valorisé. Les rares collectionneurs à s’y être intéressés prennent à présent une aura incroyable”, précise-t-il.

- Librairie Serge Plantureux, 6 rue Vivienne, 75002 Paris, tél. : 01 53 29 92 00.

Frédéric Castaing
Le limier
Chaplin, Freud, Fellini, Flaubert, Kafka, Proust... Frédéric Castaing, marchand d’autographes, sait s’entourer de gens de bonne compagnie. Il réunit ainsi artistes, écrivains, dessinateurs, cinéastes et poètes selon des “affinités électives” qu’il avoue complètement subjectives. Les traces de ces augustes personnages disparus épousent des formes variées – portraits dédicacés, dessins ou lettres manuscrites –, et habillent les cimaises de son élégante galerie, située sous les arcades du Palais-Royal. Issu d’une fameuse lignée de marchands – la Maison Charavay, créée en 1830 et dirigée par son père depuis 1944, est la plus ancienne spécialisée dans les autographes au monde –, Frédéric Castaing n’a pas échappé à la tentation de faire d’une passion transmise de père en fils son activité principale. Et même s’il a, pendant une courte période, enseigné l’histoire, ses cours sur la Révolution française étaient illustrés par des manuscrits originaux de Danton ou Robespierre que ces élèves pouvaient parcourir avec incrédulité. Dans l’atmosphère feutrée de sa boutique, il parle, sur le mode de la confidence, de ce qu’il considère comme l’un des attraits majeurs de sa discipline : “Prenez cette lettre de François Ier. Elle a cinq cents ans... Elle a résisté aux guerres, aux épidémies, aux inondations, aux ultraviolets... Magie de l’autographe, François Ier, le personnage est là. L’autographe est une formidable machine à remonter le temps.” À cette part de rêve contenue dans le document manuscrit s’ajoute un autre aspect, plus ludique, qui s’apparente à une chasse aux trésors. Ainsi de la divine surprise de découvrir une pièce originale inconnue d’un personnage célèbre, comme la mythique lettre de Christophe Colomb dans laquelle il annonçait la découverte de l’Amérique, jetée à la mer dans une bouteille alors qu’il croyait périr dans une tempête. Mais, au-delà de ces trouvailles aléatoires, l’activité du marchand d’autographes peut se confondre avec celle du détective. L’authentification des signatures, de l’écriture, la détermination de la provenance, de l’identité du destinataire et la datation sont quelques-uns des éléments incontournables que le marchand tente de découvrir grâce à l’étude des moindres indices que recèle le document. Frédéric Castaing est donc non seulement marchand, mais aussi expert. Il est d’ailleurs l’auteur d’un dictionnaire des signatures qui fait autorité. Ce goût pour l’enquête l’a amené presque naturellement à devenir lui-même écrivain de série noire chez Gallimard. Mais ce qui constitue, selon lui, l’utilité majeure de son métier, c’est le lien qu’il peut tisser entre les générations en transmettant la mémoire écrite. “Il y a une part de jeu dans cette passion... Utile cependant car le marchand, le collectionneur, anticipent souvent sur les goûts du moment. Mais cette passion n’a de sens que si, à terme, tous ces autographes reviennent à la collectivité, à ses musées. Or, aujourd’hui on assiste au mouvement inverse. La relativisation de la notion d’inaliénabilité des collections publiques, la dilapidation programmée du patrimoine... C’est effrayant”, ajoute-t-il. Paradoxalement, les collectionneurs se montrent peu enclins à dévoiler leurs collections, et ce n’est parfois qu’après plusieurs générations qu’on les découvre. Considérés comme l’aristocratie de la collection, les autographes demandent en effet un examen attentif, une vision rapprochée, une intimité jugée peut-être ingrate par les amateurs de fastes. Leur hiérarchie est établie en fonction de différents critères : la rareté, l’auteur, le destinataire, l’importance historique du contenu, la date, le support... Leur prix peut varier considérablement. Un petit billet de Victor Hugo, qui a laissé de nombreuses traces écrites, peut s’acquérir entre 1 000 et 1 500 francs ; une lettre d’amour du même, ou un de ses dessins, peut valoir dix, vingt ou cent fois plus. Dans l’avenir, les autographes seront probablement amenés à prendre une valeur croissante inversement proportionnelle à la disparition de l’écriture manuscrite au sein de notre société, ce qui fait craindre aux professionnels une inflation galopante et le développement de la spéculation. De même, la captation d’œuvres d’art par les grands groupes privés et la dérive qui consiste à inscrire de plus en plus les musées dans une logique commerciale inquiètent énormément le marchand qui y voit la remise en question de la philosophie de sa profession.

- Frédéric Castaing, 149/150 galerie de Valois, 75001 Paris, tél. : 01 42 61 46 24.
- Frédéric Castaing, Signatures – isographie des hommes et des femmes qui ont fait notre histoire, Atout Éditions, 1998.

Rodolphe Chamonal
L’héritier
Véritable dynastie, les Chamonal exercent la profession de libraire depuis plus de cent ans. Rodolphe Chamonal, qui appartient à la quatrième génération, a désormais repris le flambeau en poursuivant l’œuvre initiée par ses prédécesseurs. Créée en 1890 par Rodolphe Chamonal (l’arrière-grand-père), la librairie, située alors rue de Grenelle, se spécialise dans les livres religieux. Les récits de missionnaires amènent probablement le fils de Rodolphe, Maurice, à s’intéresser plus spécifiquement aux livres de voyages, domaine qui demeure aujourd’hui encore une des principales spécialités de la librairie. La gastronomie, la médecine et les sciences élargissent au fil des ans la palette des propositions et enrichissent bientôt le fonds existant. Pionnier en la matière, François Chamonal est alors un des rares à s’intéresser aux publications scientifiques du XIXe siècle. Il publie en 1961 le catalogue Médecine et Sciences du XIXe siècle, qui figure à présent parmi les ouvrages de référence. Initié précocement à la bibliophilie par son père, Rodolphe Chamonal s’y consacre dès la fin de sa scolarité sans jamais songer à exercer une autre profession. Toujours passionné par les récits de voyages maritimes ou terrestres, il assume après vingt-trois ans de pratique le lourd poids de la tradition, tout en s’inscrivant résolument dans le présent. Conscient des obstacles qui freinent l’évolution de sa profession, il souhaite la faire connaître plus largement en communiquant mieux. Souffrant d’un réel déficit d’informations, la bibliophilie reste en effet un domaine inconnu de la plupart des gens. “Plus hermétique et moins ostentatoire, il est vrai, que les arts plastiques, la collection de livres anciens peut également être considérée comme un bel objet. Présenté sous une vitrine pour un exemplaire unique joliment relié ou déployé sur le mur lorsqu’il s’agit d’une bibliothèque, le livre n’est pas l’objet ingrat que l’on s’imagine”, aime-t-il à dire. Entourée de nombreux préjugés, la bibliophilie semble réservée à une élite malgré l’étendue des sujets traités susceptibles d’intéresser un large public. De plus, comme le précise Rodolphe Chamonal, il est possible d’acquérir un livre ancien à partir de 300 francs, ce qui devrait attirer les jeunes collectionneurs. Entre 2 000 et 3 000 francs, on peut déjà se procurer un très bel exemplaire, et dès 20 000 francs, on dispose d’un livre du XVIIIe siècle qui possède une provenance et une reliure originale. Obtenir pour une somme équivalente chez un antiquaire un objet de la même époque relève de la gageure. “Seules les ventes exceptionnelles ou polémiques recueillent la faveur des médias”, se lamente le libraire, qui déplore que la presse se focalise sur la flambée des prix. La spéculation, qui paraît avoir relativement épargné ce secteur, a tout de même fait une timide percée depuis une dizaine d’années. Si le livre ne peut donc pas expliquer à lui seul cette relative confidentialité dans laquelle il se trouve confiné, la librairie, ou plutôt la boutique, le peut certainement. Intimidant à l’extrême, ce temple de la culture rebute souvent les plus audacieux qui préfèrent fréquenter des lieux plus anonymes comme les salons, foires ou vide greniers. “Notre principale mission est de conseiller et de former le public. Nous apportons une compétence et un service qu’aucun intermédiaire, le commissaire-priseur par exemple, ne pourra jamais satisfaire”, ajoute-t-il. Impossible ou présomptueux en effet de se décréter bibliophile du jour au lendemain. L’expérience s’acquiert patiemment au contact des livres et des libraires. Marchands, conseillers, pédagogues, souvent experts, les facettes de ces derniers sont multiples.
“Il faut savoir qu’un livre incomplet perd 80 % de sa valeur. Il faut être très vigilant notamment dans notre spécialité – les livres de voyages – et savoir par exemple si l’ouvrage contient à l’origine une carte ou pas. Notre expérience et la somme d’informations et de bibliographies conservées par notre maison depuis des années garantissent à l’acheteur ce sérieux”, conclut-il.

- Librairie Rodolphe Chamonal, 5 rue Drouot, 75009 Paris, tél. : 01 47 70 84 87.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°126 du 27 avril 2001, avec le titre suivant : Profession libraire : à la recherche de l’exception (part II)

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