Politique culturelle

RENCONTRE

Philippe Daverio, le « Monsieur Patrimoine » italien

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 13 février 2020 - 1290 mots

Le professeur d’université et directeur de revue s’est toujours confronté à la réalité du terrain. Du commerce à la politique en passant par la télé, il n’a eu de cesse d’éduquer le regard et de promouvoir le patrimoine.

Milan.« Passepartout ». Impossible pour le grand public italien d’appeler Philippe Daverio autrement. Pendant dix ans, de 2001 à 2011, celui-ci a animé avec un incroyable succès d’audience le programme culturel qui porte ce nom sur la télévision publique Rai 3. Une véritable gageure au cours de la décennie du berlusconisme triomphant et de ses télévisions commerciales. Un pari hasardeux qui s’est révélé gagnant comme dans le roman de Jules Verne. Si Philippe Daverio affiche la gaieté et la loquacité française du domestique du Tour du monde en quatre-vingts jours, il rivalise d’une élégance toute britannique avec Phileas Fogg. Le costume en tweed et le gilet sont de rigueur, mais surtout le nœud papillon dont il ne se départ jamais. En pénétrant dans son bureau situé à quelques encablures du Duomo de Milan, on a l’impression qu’il vient d’ouvrir ses malles à l’issue d’un long périple dans l’histoire de l’art : un portrait de Napoléon III et uu autre de Louis Philippe, des masques africains, une horloge XVIIIe, des meubles Empire… Un véritable bric-à brac d’antiquaires. « Excusez le désordre, il est physiologique comme disent les vieilles dames !», lance ainsi d’une voix caverneuse le sémillant septuagénaire dont l’œil frise derrière ses lunettes rondes.

Philippe Daverio est né en 1949 à Mulhouse d’un père italien et d’une mère alsacienne. Dans les collèges d’Alsace, il reçoit « une éducation du XIXe siècle » : « j’ai connu une France qui savait qui était Bossuet », se souvient celui dont l’éloquence est aujourd’hui l’une des principales caractéristiques. À l’époque c’est plutôt l’impétuosité. Il se fait renvoyer de ces établissements et part à Milan avec ses parents alors qu’il a 14 ans. Il ne parle que le français et l’alsacien. « J’ai dû apprendre l’italien. Je voulais ensuite passer le concours d’une grande école en France, mais un associé de mon père lui a conseillé de m’envoyer faire du droit. » Il ne finira pas l’université. En cette fin des années 1960, on passe plus de temps dans les manifestations que dans les amphithéâtres. Philippe Daverio préfère chiner. « J’ai commencé avec mon frère pour me payer des caprices d’étudiant. Un jour on achète une boîte à Strasbourg et on la propose à une antiquaire milanaise. Sachant que l’on venait d’Alsace, elle nous demande des vases de Gallé. On a dû regarder dans le dictionnaire, on pensait que c’était des vases faits avec des galets. On en a acheté dans une vente aux enchères à Milan et on les a tout de suite revendus. Ça a commencé comme ça. »

Un spécialiste autodidacte

L’idée d’ouvrir une galerie commence à mûrir. De passage chez un client à Trieste, Philippe Daverio achète une sculpture de Rembrandt Bugatti pour un prix dérisoire avant de la revendre en France où il se rend régulièrement pour écumer les stands des Puces et les salles des ventes de l’hôtel Drouot. Avec la somme obtenue il loue un espace via Montenapoleone à Milan, dans le quartier le plus luxueux de la ville. « C’était un autre monde. Ce serait impossible aujourd’hui. À 26 ans, j’avais ma galerie et j’en ouvrais une autre à New York en 1986. Je me suis dit “la verrerie française marche bien, pourquoi ne pas essayer avec l’italienne qui n’intéresse personne ?”. Elle était encore dans les dépôts des années 1930 avec les prix en lires de l’époque. C’est à ces prix-là que je l’ai achetée avec des lires des années 1970 ! »

Ne pas parcourir les sentiers déjà (trop) battus devient la boussole de Philippe Daverio. Il s’intéresse ainsi à l’art italien de la première moitié du XXe siècle et aux avant-gardes futuristes, une période négligée car contemporaine du fascisme. Cet autodidacte publie ainsi les catalogues raisonnés de Gino Severini et de Giorgio De Chirico de 1924 à 1929. Une activité éditoriale qu’il mène en parallèle à celle d’antiquaire. Une troisième occupation viendra les supplanter : la politique. En 1993, le nouveau maire de Milan, Marco Formentini, lui propose de devenir son adjoint chargé de la culture. « Ça a été une expérience formidable, se souvient-il. La possibilité d’influer sur la réalité, par exemple en étant à l’origine de l’actuel plan régulateur, est exaltante. Je pensais pouvoir mener tout de front mais j’ai dû fermer les galeries. Certains s’enrichissent avec la politique, mais ce n’est pas mon cas. La première année on vide son compte en banque, la deuxième on décroche un tableau du mur pour le vendre et la troisième on contracte des dettes. Quand mon mandat s’est achevé, en 1997, j’étais sans un rond. »

Mais pas sans une certaine chance, laquelle sourit une nouvelle fois à cet audacieux. Il croise au cours d’un week-end une amie qui travaille pour la télévision. Elle l’interviewe à l’improviste en lui demandant d’expliquer en deux minutes l’exposition d’un artiste conceptuel. C’est le début de son aventure sur le petit écran. « J’étais pourtant très timide en public à l’origine, d’autant plus que l’italien n’était pas ma langue. Le conseil municipal de Milan a été une merveilleuse école. » Avec son programme « Passepartout », il s’est efforcé d’« éduquer le regard » des Italiens à leur patrimoine. Lors de chaque émission il saluait ses téléspectateurs devant un texte dont les phrases, barrées, étaient illisibles à l’exception d’une citation de Xavier de Maistre : « Je dois apprendre au curieux ». « Aujourd’hui il y a un manque de curiosité transversale, déplore-t-il. Elleétait le fondement de l’humanisme de la Renaissance, des Lumières du XVIIIe siècle et du positivisme du XIXe. » Il essaie de la ranimer grâce à la revue Art e Dossier qu’il dirige depuis 2008, par ses cours d’histoire de l’art dispensés à l’université de Milan et de design industriel à celle de Palerme jusqu’en 2016, mais également dans ses ouvrages publiés chez Rizzoli. Parmi les tout derniers titres publiés : Le stanze dell’armonia. Nei musei dove l’Europa era già unita (« Les salles de l’harmonie, dans les musées où l’Europe était déjà unie »). « Il manque cruellement en Europe la conception d’un héritage commun qui est avant tout culturel », déplore-t-il.

« Save Italy »

C’est peut-être pour cette raison qu’il prépare un ouvrage destiné à célébrer l’an prochain le bicentenaire de la mort d’un personnage commun à toute l’Europe : Napoléon. « L’imagination gouverne le monde », aimait-il dire. Cela pourrait être la devise de Philippe Daverio. En 2011, à l’occasion des 150 ans de l’unité de la Péninsule, il fonde « Save Italy » un mouvement d’opinion en faveur de la préservation du patrimoine. Il a réussi l’exploit d’empêcher l’installation d’une décharge à proximité de la villa d’Hadrien à Tivoli. « Dans la crise de la pensée que nous connaissons,il y a une seule certitude : les idéologies ne fonctionnement plus, constate-t-il. La seule alternative est l’utopie, car elle n’a jamais fait de mal à personne. L’utopie ne doit pas se réaliser, elle indique le chemin. C’est une boussole. » Ou un passe-partout.

 

1949
Naissance à Mulhouse (Haut-Rhin). Rentre en Italie adolescent. Après des études de droit qu’il n’achève pas, il commence une carrière d’antiquaire.
1975
Ouverture de la « Galleria Philippe Daverio » à Milan, axée principalement sur les mouvements d’avant-garde de la première moitié du XXe siècle. Une seconde galerie ouvre en 1986 à New York.
1993-1997
Nommé adjoint au maire de Milan Marco Formentini. Il est chargé de la culture, du temps libre, de l’éducation et des relations internationales.
2001-2011
Anime le programme culturel « Passepartout » sur la chaîne de télévision publique italienne Rai 3.
2011
Lancement à l’occasion des 150 ans de l’unité d’Italie du mouvement « Save Italy ». Il vise à impliquer la société civile pour une meilleure gestion du patrimoine culturel et artistique de la Péninsule.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°539 du 14 février 2020, avec le titre suivant : Philippe Daveri, le touche-à-tout de l’art et du patrimoine

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