Photographie

L'actualité vue par

Martin Parr, photographe et commissaire invité des Rencontres d’Arles 2004

« La différence entre les types de photographie va disparaître »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 16 avril 2004 - 1358 mots

Né en 1952 au Royaume-Uni, Martin Parr a débuté la photographie à la fin des années 1960. Il a d’abord développé un travail ancré dans la tradition du documentaire social tout en touchant à des domaines variés tels que la publicité et la mode. Depuis 1994, il est membre de l’agence Magnum. En 2002, le Barbican Art Center, à Londres, lui a consacré une rétrospective qui, après plusieurs étapes, sera présentée en juin 2005 à la Maison européenne de la photographie à Paris. Commissaire invité des Rencontres photographiques d’Arles 2004, il commente l’actualité.

La Tendre Albioned. Phaidon (2000)

L’Angleterre et la France viennent de fêter le centenaire de l’Entente cordiale. Quel regard portez-vous sur notre pays ?
La France a toujours été un pays très important pour moi. L’attention dont bénéficie la photographie est plus importante ici qu’en Angleterre. C’est d’ailleurs en France que s’est construite une large partie de ma carrière. Ma première exposition internationale s’est déroulée à Arles en 1986.

Selon vous, d’où vient cet intérêt pour la photographie en France ?
Malgré ce que peuvent dire les Anglais, ce sont les Français qui ont inventé la photographie ! Ensuite, si les deux pays ont été très actifs tout au long du XIXe siècle, l’Angleterre s’est assoupie alors que la France est restée très active dans le domaine. Des gens comme Man Ray et Kertész sont venus à Paris, Bill Brandt aussi. Paris a toujours été un centre où convergent les photographes et celui-ci s’est renforcé au fil des années, le pouvoir de la photographie y a été reconnu. Regardez comme Paris a pu être si bien photographiée par des gens de toutes nationalités. C’est finalement une association naturelle. On ne peut pas dire la même chose de Londres.

La Grande-Bretagne dispose pourtant d’un musée consacré à la photographie, le National Museum of Photography, Film and Television, et ses institutions font une large place à ce médium.
Oui, il existe une activité, mais elle n’est pas arrivée au même stade qu’en France. En Angleterre, la presse généraliste ne compte qu’un critique de photographie. Ici, il y en a bien plus, plus de galeries, plus de festivals, plus de manifestations… Tout cela reflète finalement l’importance accordée à la photographie en France. Ces dix dernières années, le monde de l’art a découvert la photographie et, finalement, la Tate Gallery, qui n’avait jusque-là jamais porté un intérêt majeur à la photographie, a fait la grande exposition, « Cruel and tender ». Elle devait le faire, car le monde de l’art a rejoint celui de la photographie. Pensez au succès des élèves des Becher : Gursky, Struth et Ruff. L’attention pour la photographie est croissante aujourd’hui en Angleterre, alors qu’elle a toujours été la même en France. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’école allemande dont je parlais a été exposée assez tardivement en France, tandis qu’elle jouissait déjà d’une large reconnaissance dans le reste du monde. Gursky a été montré à Londres bien avant Paris.

Vous évoquez l’école allemande et son succès. Existe-il également selon vous une école anglaise de la photographie ?
Il y a une tradition documentaire très forte, à laquelle j’appartiens. Ces trente dernières années, il y a eu une renaissance de la photographie en Angleterre. Vous devez vous rappeler que, à quelques exceptions près, la photographie en Angleterre s’est endormie de la fin de la Première Guerre mondiale au début des années 1960. Dans le même temps, la France avait une telle activité ! C’est seulement à la fin des années 1960 et au début des années 1970 qu’une nouvelle génération a commencé à faire des choses intéressantes. Nous avons souffert de cette période.

Vous menez un travail d’édition, avec la publication de livres sur des photographes anciens. Est-ce une activité que vous concevez comme faisant partie intégrante de votre travail d’artiste ?
Oui. Je considère mon travail photographique comme étendu. J’ai fait des vidéos, des programmes télévisés, des programmes radiophoniques… Cette activité s’étend aujourd’hui avec le commissariat d’expositions, l’édition, et je commence à collectionner. À la fin bien sûr, ma première activité est d’être photographe, mais j’aime considérer l’ensemble de ces activités comme des parties de mon travail. Dans un certain sens, je suis un photographe très libéré. Le domaine même de la photographie le permet. Il dépasse les frontières entre l’art et le commerce, s’exerce dans la publicité, la mode, s’expose sur les murs des galeries et dans les livres. J’aime le fait que la photographie puisse s’adapter si bien à tous ces genres. Mes ambitions sont de rendre la photographie accessible et de jouer plusieurs rôles dans le monde restreint de la photographie.

Est-ce également votre ambition à Arles, dont vous êtes cette année le commissaire invité ?
Non. Mon objectif est de présenter de nouveaux travaux. Un élément de surprise est indispensable pour un festival. Je veux éviter de favoriser les expositions de photographes arrivés à mi-carrière et déjà bien connus, même s’ils ont de nouvelles séries à exposer, au profit d’expositions de nouveaux photographes. Mais aussi proposer des redécouvertes. Ma première ambition est donc de faire un programme riche en surprises et qui, je l’espère, donnera aux gens l’envie de venir voir ce qui se passe.

Comment considérez-vous l’impact d’Arles, notamment sur la scène des arts plastiques ?
C’est un sujet qui a connu des changements. De façon un peu snob, le monde de l’art peut dire et considérer qu’il n’a pas besoin d’un festival. Mais les photographes qui sont actuellement exposés dans ses institutions et galeries sont ceux qui ont déjà une cote dans ce monde et continueront à en avoir une. Dans un sens, maintenant que le milieu de l’art a découvert la photographie, si vous êtes commissaire d’exposition ou conservateur, cela fait partie de votre travail de venir à Arles et de voir de nouveaux talents. La façon dont le monde de l’art s’intéresse à la photographie est très arbitraire. Il est difficile d’établir pourquoi un photographe va y être admiré et l’autre ignoré. Est-ce à cause de son marchand ? Est-ce que parce que Edward van der Elsken a été présenté à la Documenta de Cassel que cela signifie qu’il est accepté par le monde de l’art ? Ce regard est souvent incomplet, et cela prend du temps d’envisager la totalité de l’histoire de la photographie. J’espère que les conservateurs de la Tate Gallery viendront à Arles pour comprendre ce monde complexe qu’est la photographie et qui, de façon très intéressante, évolue en rapport avec le monde de l’art.

Photographie au sens strict et photographie d’artiste. Cette distinction a-t-elle d’après vous encore un sens ?
Non. Ce qui est intéressant est que les différences se sont évaporées. J’ai une cote sur le marché de l’art, mais je me considère aussi comme un photographe commercial, je travaille pour Magnum. Ces dix dernières années, le département culturel de Magnum est celui qui a connu une forte croissance. Il organise des expositions, vend les tirages… C’est une nouvelle possibilité pour une agence, alors que les activités concernant les reportages de magazine ou la publicité sont en baisse. De plus en plus, la différence entre les types de photographie va disparaître. J’espère que le programme d’Arles va dans cette direction.

Quelles sont les expositions qui ont attiré votre attention récemment ?
Ma frustration est d’avoir manqué l’exposition de « Sophie Calle » au Centre Pompidou, c’est un travail que j’apprécie. Étrangement, je ne vois pas autant d’expositions que je le voudrais. Je n’ai pas le temps nécessaire. À Londres, je suis même passé à côté de la présentation de l’Atlas de Gerhard Richter à la Whitechapel. Alors que dans le rapport qu’elle entretient avec la photographie c’est une de ses séries les plus importantes. Cela dit, mes amis m’ont dit que le catalogue pouvait remplacer la visite de l’exposition. Je suis totalement obsédé par les livres de photographie ! Je les collectionne. J’aime l’idée que les photographies voyagent autour du monde avec leurs idées, attendent de trouver un public, un regard qui fasse que ces idées puissent prendre vie. Je travaille actuellement sur une histoire des livres de photographie en deux volumes. Phaidon publiera le premier volume à l’automne, je ferai une présentation de ce livre à Arles.

Site internet : www.martinparr.com

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°191 du 16 avril 2004, avec le titre suivant : Martin Parr, photographe et commissaire invité des Rencontres d’Arles 2004

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