Dimanche 16 février 2020

L’ACTUALITÉ VUE PAR

Mario Botta, architecte

« Construire sur le construit »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008 - 1370 mots

À l’initiative du nouveau prix BSI Swiss Architectural Award, l’architecte tessinois Mario Botta estime qu’il faut bâtir mieux.

L’architecte paraguayen Solano Benitez a reçu le 13  novembre, dans les locaux de l’Académie d’architecture de Mendrisio (Suisse), le premier BSI Swiss Architectural Award. Ce nouveau prix, dont le trophée a été dessiné par l’artiste Liam Gillick et qui est doté de 100  000  francs suisses (66  000  euros), est soutenu par la BSI Architectural Foundation. C’est l’architecte tessinois Mario Botta qui en est à l’initiative. Ce dernier, à qui l’on doit notamment la cathédrale d’Évry, le SFMoMA à San Francisco, la médiathèque de Chambéry ou le Musée Tinguely à Bâle, commente l’actualité.

Pourquoi le prix BSI Swiss Architectural Award a-t-il été créé  ?
À côté de l’Académie d’architecture de Mendrisio [Suisse], qui est une école, nous avons déjà créé d’autres institutions comme les Archivio del Moderno pour la recherche et la conservation, et d’autres activités. Dans une université, il n’y a pas seulement l’enseignement, mais aussi toute une série d’événements qui doivent provoquer des synergies avec le but final  : alimenter la discipline, dans ce cas l’architecture. Dans ce sens, j’ai suggéré cette idée de prix d’architecture, avec un profil particulier, réservé aux architectes de moins de 50  ans, relativement jeunes mais qui ont déjà montré un savoir-faire et réalisé des projets. Ce prix n’est ni comme le Pritzker qui consacre une carrière ni ne distingue une première œuvre. Il est décerné à la moitié du parcours professionnel pour donner un peu d’énergie au lauréat. Nous avons mis en place un système avec des conseillers présents dans le monde entier qui effectuent une présélection.

Pour la France, nous avons fait appel à [l’architecte nancéen] Laurent Beaudouin. Le jury a reçu au total une trentaine de propositions qui viennent du monde entier, de Chine, de Corée, des Amériques, d’un peu partout. Ce qui est intéressant de mon point de vue, quand l’on regarde le catalogue, c’est que cela devient comme un sismographe, un bilan d’une situation mondiale. Il donne une vraie vision, à travers les œuvres réalisées et pas seulement des projets qui créent des confusions. Parce que ces réalisations architecturales sont synonymes de rencontres avec la collectivité, avec la politique, l’économie, un miroir quelquefois impitoyable mais vrai. Elles montrent les attitudes, les attentions, les espoirs aussi de l’aménagement du territoire et de l’espace de vie de l’homme. On ressent ainsi des tendances minimalistes, des considérations quant aux problèmes des ressources énergétiques. Ce panorama vérité est d’un très haut niveau architectural. Le prix aurait pu être attribué à n’importe lequel de ces trente architectes.

Comme vous le souligniez, les sélectionnés ont une écriture très minimale et il n’y a pas de représentants d’une architecture high-tech.
Ce n’est pas notre fait. Ces trente architectes ont été présélectionnés par Kenneth Frampton ou le grand architecte brésilien Paulo Mendes da Rocha. Nous avons essayé d’écouter des compétences spécifiques à l’intérieur de l’architecture. On voit, c’est vrai ce que vous dîtes, que le high-tech est utilisé mais pour dire des choses, pas en tant que rhétorique dans une célébration du high-tech. Nous, le jury, nous avons fait un choix un peu particulier.

Pourquoi justement avez-vous choisi le Paraguayen Solano Benitez  ?
Son travail nous a surpris, émus aussi. Vraiment, il nous a touchés par sa capacité, sa poésie, dans un monde très pauvre, dans une structure économique et sociale très délicate, mais sans renoncer à la beauté. Il utilise des matériaux pauvres ou de recyclage. C’est une indication d’une tendance que probablement dans l’avenir nous devrons regarder avec de plus en plus d’attention  : construire sur le construit, construire à travers une stratification historique, à travers un recyclage continuel. Plutôt que d’aller voir les nouvelles réalisations de Dubaï liées au spectaculaire, qui ne sont pas emblématiques d’une qualité architecturale, nous avons voulu signaler cette attitude qui nous semble intéressante. Une attitude que la vieille Europe devra commencer à revoir  : construire là où l’on a déjà construit, réutilisation, qui sont les vrais thèmes. Nous avons tellement bâti dans le monde entier que nous devons commencer à corriger les structures existantes. Pour cette première édition, nous sommes très contents puisque non seulement le mécanisme a bien fonctionné, mais aussi nous avons choisi un pays tellement lointain. Personne ne connaissait Solano Benitez, sinon en Amérique latine.

Pensez-vous que les questions environnementales vont changer l’architecture  ?
Oui, c’est sûr, et pas seulement l’architecture, elles changeront la société. Les grands changements climatiques sont à notre porte. Il y a dix ans, personne n’était prêt à faire un pari sur les changements climatiques, mais aujourd’hui tout le monde sait qu’ils vont changer l’économie, les finances, la culture de notre société. Il faut trouver des créateurs qui sont sensibles à cette tendance parce que nous devrons bâtir mieux. Nous avons reçu un certain degré de bien-être que nous ne pouvons pas perdre mais qu’il nous faudra conserver en utilisant très peu de moyens.

Votre propre pensée architecturale a-t-elle évolué  ?
Chacun de nous reste fidèle à lui-même, à ce qu’il pense qu’il doit faire, mais avec une tendance à ne pas se laisser séduire par d’impossibles sirènes. J’ai déjà une architecture assez liée à la terre, à la gravité. Il me semble que de ce point de vue, j’ai toujours utilisé les moyens les plus pauvres, les plus essentiels. Mais ce n’est pas un problème personnel. Chacun de nous se nourrit de ce qui se passe autour de nous. Il est évident que la pauvreté des ressources énergétiques et les changements du climat modifieront l’architecture.

Ce prix est lancé à Mendrisio. Pourquoi le Tessin est-il une terre d’architecture  ?
Comme vous, je ne peux que le constater. Borromini est parti de Bissone, à cinq kilomètres de Mendrisio. Je pense que dans le passé, les vraies ressources de ce territoire, c’était les montagnes, qui se confrontaient avec les lacs. Les gens partaient comme tailleurs de pierre. Peu à peu, s’est constituée à Saint-Pétersbourg ou en Amérique latine une culture du savoir-faire qui partait de cette région, celle des lacs. Aujourd’hui probablement, il y a le souvenir de cette émigration. Un artiste m’a dit un jour  : «  vous vivez déjà dans les espaces  : le lac et les montagnes  ». Peut-être que si c’était le désert ici, il y aurait moins de constructeurs. Cette tradition s’est consolidée après le Bauhaus avec les constructeurs suisses où la construction était un art et un métier. Ici, il y a un climat particulier et très dur qui impose de bien construire. Nous avons créé cette académie sur le pari de cette tradition. Cette école est née en 1996 en pensant qu’il y avait un espace d’étude, de formation autre que celui des écoles polytechniques de Zurich et de Lausanne qui ont une grande tradition scientifique, d’ingénierie.

Pour répondre à la complexité du monde moderne, et à la rapidité de ses transformations, l’architecte a besoin de plus en plus des sciences humaines. Dans notre école, il y a une présence forte de la philosophie, de l’histoire de l’architecture, de l’histoire de l’art, de la réflexion autour du territoire. Si l’école nordique de Zurich est née pour donner des solutions, nous voulions une école capable de créer des problèmes. Nous sommes convaincus que les solutions, nous les recherchons dans le métier. L’école doit faire réfléchir les gens. Cette année, à partir de février, enseignera Riccardo Petrella, un grand expert du problème de l’eau qui donnera un cours sur les changements climatiques. L’architecte doit se rendre compte des problèmes qui sont en train d’arriver.

Une exposition vous a-t-elle marquée récemment  ?
Les expositions sont des cadres de vie problématiques, les seuls peut-être aujourd’hui face à la télévision et aux médias en général. Je suis curieux des livres d’art et des expositions. Les artistes ont comme des antennes qui nous parlent des contradictions du monde aujourd’hui. J’ai fait cette année à Lecco, en Italie, la scénographie de l’exposition de Giancarlo Vitali, un expressionniste méditerranéen qui a 80 ans. Ce qui est étonnant dans l’art, c’est que cela ne vieillit pas. Quand on voit une œuvre, on doit regarder le cartel pour connaître sa date. C’est curieux parce que l’œil de l’artiste est comme un thermomètre de la situation. Dans ce sens, je suis un gourmet d’art.

Renseigments

www.arch.unisi.ch/

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : Mario Botta, architecte

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