Jeudi 13 décembre 2018

Débat

Les musées pointés du doigt

20 ans après la mise en place de la mission Mattéoli, la passivité des musées français reste très critiquée. Même si des progrès sont notables, tous les moyens ne sont pas mis en œuvre.

« Comment demander aux conservateurs de restituer [des pièces de leur collection], alors que c’est contraire à ce qui est vissé à leur corps, à leur âme, au but même de leur formation et au nom de leur métier : conserver des œuvres ? » L’avocate Corinne Hershkovitch, spécialiste du droit de l’art, vise juste en expliquant l’inertie que l’on reproche souvent aux musées sur la question des œuvres possiblement spoliées, et notamment des « Musées nationaux récupération » (MNR). Pour les historiens, ayants droit, avocats ou galeristes engagés sur ce terrain, les recherches de provenance n’ont jamais été vraiment la priorité des musées. Par manque de moyens autant que de volonté. Il est fait grief aux auteurs de la partie du rapport Mattéoli consacrée aux œuvres, depuis qu’il a vu le jour, d’avoir été juges et parties. Une critique que Didier Schulmann, coauteur du document et conservateur au Centre Pompidou, ne conteste pas : « Oui, nous étions juges et parties, c’est vrai. Mais la mission Mattéoli n’avait pas prévu de se pencher sur les œuvres d’art. Nous avons été invités au dernier moment, à défaut d’historien global sur la question », explique-t-il. En vingt ans, il a organisé plusieurs travaux sur les restitutions et fait avancer la recherche de provenance sur les collections du Musée national d’art moderne. Il reconnaît pourtant volontiers que beaucoup de travail reste à faire : « On ne peut pas dire qu’on ait mis en place depuis 1995 des procédures de recherche très formalisées, avec les moyens nécessaires. On s’y attelle quand on a du temps libre, il faut bien le dire, alors que cela exigerait un temps infini ».

Seulement trois coordinateurs de recherches

En dehors d’initiatives individuelles et ponctuelles, aujourd’hui, trois personnes seulement travaillent à temps plein, en France, sur la question des MNR. Ce sont trois conservateurs du ministère de la Culture et de la Communication, qui coordonnent le travail des différents services d’archives concernés, de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et le groupe de travail de la Commission d’indemnisation des victimes de la Shoah (CIVS). Pourtant, la volonté politique ne ferait pas défaut. L’ancienne ministre Aurélie Filippetti est souvent citée pour son volontarisme. L’absence de zèle des équipes techniques et administratives des musées est davantage pointée du doigt. La qualité des photos prises dans les réserves, la mise en ligne tardive et partielle, les prétextes techniques, sont autant de griefs fréquemment soulignés. La députée Isabelle Attard, qui a rédigé le rapport parlementaire sur la question, en 2014, s’indigne : « On entend parfois des arguments du type “pourquoi rendre des œuvres aux familles pour qu’elles le revendent ?” C’est inadmissible, les musées n’ont pas à décider du sort d’objets qui ne leur appartiennent pas. » Ce problème d’éthique est aussi souligné par la galeriste Elizabeth Royer : « Certes, la disparition (volontaire ou non) de nombreuses archives privées complique le travail (…). Mais en attendant les réclamations, au lieu d’être proactifs, on transforme les ayants droit en mendiants, avec le vieux réflexe qui consiste à dire “tout ça c’est quand même pour de l’argent”. Cette situation perverse explique que des documents existent, mais n’aient pas été utilisés pour faire avancer les recherches. »

La mission Mattéoli n’aurait-elle donc rien changé au sort des MNR ? Pas tout à fait : « La CIVS, qui est une émanation de la mission Mattéoli, fait un travail formidable », s’accordent Elizabeth Royer et Corinne Hershkovitch. Après les vingt-sept provenances identifiées la première année, le groupe de travail a été renouvelé par Fleur Pellerin et dispose de nouveaux outils (lire p. 10). Un autre changement, passé inaperçu, tient dans le bref article 68 de la Loi sur la liberté de création, l’architecture et le patrimoine (LCAP) votée le 8 juillet dernier : « Le Gouvernement remet au Parlement, avant le 15 octobre de chaque année, un rapport détaillé sur (…) la liste des ayants droit auxquels restituer les œuvres spoliées et sur l’intégration aux collections nationales des œuvres répertoriées Musées nationaux récupération (…) pour lesquelles une recherche approfondie établit qu’elles n’ont pas fait l’objet d’une spoliation (…) ». Pour la première fois en soixante ans, la loi acte la possibilité d’en finir avec le statut éternellement temporaire des MNR (lire encadré), en même temps qu’elle répète la nécessité de la recherche.

Des avancées inégales
Annette Wieviorka, historienne membre de la mission Mattéoli, reconnaît volontiers que la question des œuvres d’art spoliées est le parent pauvre du rapport remis à Lionel Jospin en 2000. Mais elle rappelle aussi que la mission a fait émerger la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qui a financé des recherches sur la question, et a aussi indirectement mené à la création du site des archives de Saint-Denis, qui a facilité le travail des historiens. Le bilan à long terme serait donc moins sombre.
Malgré les numérisations de fonds d’archives trop partielles, les archives privées trop peu disponibles et les recherches trop rares, les mentalités bougent. « Avant Mattéoli, certains conservateurs ne connaissaient même pas la signification du sigle MNR… Aujourd’hui, les jeunes conservateurs en parlent dès l’Institut national du patrimoine (INP) », confie l’un d’eux. Le Musée d’Angers a montré la voie, en exposant ses MNR avec un matériel explicatif adapté et innovant, sous forme de bande dessinée. Les films hollywoodiens comme La Femme au tableau, de Simon Curtis, ont aussi leur impact sur les mentalités collectives. Pour répondre à la faiblesse universitaire sur la question, l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) créera cette année un programme de recherche dédié.

Reste que le problème de recherche de provenance concerne les collections bien au-delà des MNR. La sénatrice Corinne Bouchoux et d’autres ont souvent fait référence aux œuvres légalement acquises par les musées après la guerre, mais à la provenance incertaine : toutes les œuvres dont on ne connaît pas précisément l’historique entre le milieu des années 1930 (les premières persécutions sur les juifs) et 1945 peuvent avoir été spoliées, et certains musées en auraient profité pour les acquérir discrètement et à bas prix durant les années 1950. Cette question reste un tabou pour tous les conservateurs, que les plus critiques résument par une image : « l’arbre des MNR cache la forêt ». Vingt ans après le discours de Chirac, l’évolution des mentalités semble encore insuffisante pour ouvrir cette boîte de Pandore, si souvent citée par les conservateurs. Mais l’an passé, un colloque sur le « courage » s’est tenu à l’Institut national du patrimoine. Un signe de plus que le temps, qui amenuise les chances de restitution en effaçant les traces, peut aussi jouer dans le bon sens.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Les musées pointés du doigt

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