Les dilemmes du Mont Athos

Comment préserver la Saint Montagne ?

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 27 mars 2008

La communauté monastique du mont Athos, dans le nord de la Grèce, renferme la plus vaste collection d’art byzantin au monde, rassemblée sur plus de mille ans. Dans les vingt monastères de la Sainte Montagne se trouvent quelque 20 000 icônes, certaines des plus belles fresques existantes, de riches bibliothèques et des chefs-d’œuvre d’art religieux – une collection longtemps « secrète », la présence des femmes sur la presqu’île étant interdite et l’accès aux œuvres difficile, même pour les pèlerins hommes. Mais le vent a tourné avec, en 1997, l’exposition des « Trésors du mont Athos » à Thessalonique. Certains monastères commencent à dévoiler les pièces phares de leurs collections et de sérieux efforts sont entrepris pour régler au plus vite les problèmes de conservation.

La Sainte Montagne est un territoire monastique autonome, placé sous la souveraineté de la Grèce. Depuis quelque temps, l’État participe à la sauvegarde du patrimoine culturel du mont Athos et le Premier ministre, Constantine Semitis, a promis de doubler dès cette année son aide annuelle : elle passera à 10 milliards de drachmes (180 millions de francs), une grande partie provenant de l’Union européenne. La plupart des fonds seront consacrés à la restauration des bâtiments, mais une somme importante ira à celle des peintures murales, des icônes et des bibliothèques.

Au mont Athos, il est impossible d’envisager la conservation indépendamment des autres aspects de la vie de la communauté. Tout tourne autour de la prière, et les trésors que les étrangers considèrent comme des œuvres d’art ne sont dans les monastères que des objets destinés au culte. Il y a trois ans, par exemple, les moines se sont inquiétés de l’état de conservation d’une importante icône du XVIIIe siècle, la Vierge de la Tour de Protaton. Ils souhaitaient au départ en réaliser une copie et brûler l’original, comme le veut la tradition pour les icônes gravement endommagées. Mais les conservateurs sont heureusement parvenus à les convaincre de la nécessité de restaurer l’œuvre. Lorsque moines et conservateurs se rencontrent, le dialogue entre deux cultures très différentes nécessite un immense degré de compréhension de part et d’autre.

Barbes blanches, barbes brunes
Selon la tradition, le mont Athos aurait été visité par la Vierge Marie en 49 ap. J.-C. La presqu’île, qui lui est entièrement dédiée, est interdite à toutes les autres femmes depuis plus de mille ans, vraisemblablement dès que des ermites ont commencé à investir les lieux, vers 800. Le premier monastère édifié, la Grande Lavra, a été fondé en 963, bientôt suivi d’Iviron et de Vatopaidi. Au XIVe siècle, dix-neuf monastères étaient construits et Stavronikita a été achevé en 1541.

Située dans la péninsule de Chalcidique, cette presqu’île de soixante kilomètres de long s’avance dans la mer Égée et doit son nom à la plus haute de ses montagnes, qui culmine à 2 033 mètres. Elle est séparée de la Grèce par un banc de terre de 13 kilomètres interdit au public ; les visiteurs doivent accéder au site par la mer. Si, d’un point vue politique, le mont Athos appartient à la Grèce, il dépend en termes de spiritualité du patriarche œcuménique de Constantinople. La Sainte Montagne abrite une communauté grecque orthodoxe, mais aussi des monastères bulgares, russes et serbes.

C’est en 1963, à l’occasion du premier millénaire du monastère de la Grande Lavra, que l’on a pris conscience de la fin d’une époque. Il y a des siècles, la Sainte Montagne abritait près de 40 000 moines ; dans les années soixante, ils n’étaient plus que 1 200, âgés pour la plupart. Les immenses bâtiments des monastères, souvent entretenus par une poignée de vieux moines, tombaient en ruine. En 1966, dans un ouvrage racontant la mort de la communauté, l’historien John Julius Norwich mettait en garde : “Athos se meurt et se meurt vite. Le mal est incurable. Il n’y a pas d’espoir.” Il fut un temps question de transformer les monastères en musées et la presqu’île en centre de vacances, mais à présent, le vent a tourné. Le mont Athos accueille aujourd’hui 1 800 moines et leur nombre ne cesse d’augmenter, grâce à un regain de spiritualité en Grèce et aux religieux venant d’autres monastères. Le plus important est que les nouveaux arrivants sont relativement jeunes. Comme le déclare l’évêque Kallistos Ware, “avant, on ne voyait que des barbes blanches. Maintenant, on voit surtout des barbes brunes”. Par ailleurs, ils possèdent un niveau d’études bien supérieur à celui de leurs prédécesseurs ; près de 30 % d’entre eux sont titulaires de diplômes universitaires. Vatopaidi est l’exemple type de cette résurrection : il y a à peine plus de dix ans, seuls six moines demeuraient dans cet immense monastère, célèbre pour ses trésors artistiques ; en 1989, vingt jeunes moines – la plupart originaires de Chypre – sont venus s’y installer ; ils sont à présent quatre-vingts.

Un réseau routier controversé
Mais le changement le plus visible de ces dernières années est aussi le plus controversé : le réseau routier. Il n’existait aucune route au mont Athos jusqu’en 1963, lorsque les bulldozers ont ouvert une piste de terre à flanc de montagne afin de permettre aux dignitaires d’accéder au site pour le premier millénaire du monachisme ; longue de dix kilomètres, elle reliait le port de Daphni, sur la côte ouest, à la capitale, Karyes, et fut peu après continuée vers l’est jusqu’à Iviron. Au milieu des années soixante, deux véhicules portaient les plaques minéralogiques du mont Athos : un autocar délabré et un camion. Le principal moyen de déplacement était la marche à pied, les mules étant utilisées pour le transport des marchandises, ainsi que les caïques le long de la côte. Aujourd’hui, plus de deux cents véhicules y sont immatriculés, et à peu près autant, venant de Grèce continentale, circulent avec des autorisations temporaires. Pratiquement tous les monastères ont construit des routes de terre qui rejoignent le tracé initial. Les anciennes pistes pavées qu’empruntaient les mules ont disparu sous les mauvaises herbes, tandis que le silence du “jardin de la Vierge” est troublé par les bruits de la circulation.

Le nouveau réseau routier illustre à lui seul les problèmes de la conservation de la Sainte Montagne : comment s’adapter aux technologies modernes ? Sans route, le transport des matériaux nécessaires aux réparations des édifices, négligés depuis plusieurs dizaines d’années, serait beaucoup plus onéreux. Les nouvelles routes ont également rendu possible l’exploitation des forêts, dont les bénéfices permettent aux moines d’entretenir les bâtiments et leurs trésors culturels.

Malheureusement, elles constituent un danger pour un environnement naturel encore préservé et relativement inchangé au fil des siècles. Elles sont bien sûr indispensables, mais chaque monastère a voulu  la sienne, alors qu’un projet commun aurait permis la construction d’un réseau routier plus respectueux de l’environnement. Certains religieux jugent l’utilisation des voitures contraire à l’éthique de la vie monacale, bien que les jeunes recrues – et ce sang neuf est vital – apprécient un minimum de confort moderne. Néanmoins, les pistes de terre sont ouvertes et vont le rester ; elles seront sans doute bientôt goudronnées.

Restauration : le dilemme
Il y a dix ans, rien ou presque n’était entrepris pour restaurer les bâtiments et les œuvres d’art. Avec le déclin et le vieillissement de leur population, les monastères ne pouvaient qu’assurer les réparations d’urgence. Cette situation a changé au cours des années quatre-vingt-dix, grâce aux capitaux apportés par l’État grec et l’Union européenne. Aujourd’hui, tous les monastères sont engagés dans de grands projets de restauration. “Les grues et les échafaudages sont devenus le symbole de la Sainte Montagne”, commente un moine.

Les structures anciennes endommagées sont modernisées. Les monastères souhaitent que le coût des interventions reste raisonnable, ce qui implique de recourir à des matériaux modernes, mais les spécialistes s’inquiètent de l’étendue des travaux et souhaiteraient que les structures d’origine soient davantage préservées et les matériaux traditionnels plus souvent utilisés.

Pour les œuvres d’art, des travaux de conservation systématique à grande échelle sont entrepris depuis dix ans, le rythme des opérations s’étant accéléré depuis l’exposition de Thessalonique, en 1997. Là encore, les positions diffèrent : les moines s’intéressent surtout à l’apparence de l’œuvre ; les restaurateurs, eux, privilégient une intervention minimum et seulement lorsqu’elle est indispensable. Pour les icônes, par exemple, les moines souhaiteront que les zones effacées soient repeintes pour faire disparaître toute trace de dégradation, alors que les spécialistes préconiseront d’utiliser le moins de peinture possible, les zones restaurées devant être immédiatement repérables. En évitant les interventions définitives et irréversibles, par exemple avec des peintures solubles dans l’eau, on parvient généralement à un compromis satisfaisant, mais la décision finale incombe toujours au monastère propriétaire de l’œuvre.

Les organisations chargées de la restauration des œuvres d’art ont elles aussi des approches différentes. Le département des Antiquités byzantines du ministère de la Culture adhère aux idées des professionnels. Dirigé par le père Pavlos, l’atelier de restauration de Saint-André, dans une Skete (dépendance) du monastère de Vatopaidi, est plus en accord avec la position des monastères. Le ministère s’inquiète du fait que le père Pavlos n’est pas officiellement restaurateur, à quoi ce dernier répond que son atelier est performant et que son statut de moine ne lui permet pas d’être affilié à la profession. Le syndicat des restaurateurs grecs craint également que les moines, ou d’autres conservateurs (y compris des étrangers) ne s’approprient des tâches qui devraient être réalisées par ses membres qualifiés. La compréhension entre laïcs et religieux n’est certes pas chose aisée...
Ouvrir aux femmes ?

L’accès aux œuvres d’art semble plus difficile que jamais. Excepté lors de l’exposition de 1997, aucune femme n’a jamais pu voir les trésors du mont Athos. Cette exclusion a parfois été remise en question par les politiques – scandinaves en particulier – de la Communauté européenne, pour qui elle relève de la discrimination. Mais le gouvernement grec reconnaît que lever cette interdiction irait contre l’éthique des religieux et pourrait conduire à la dissolution de cette société monastique. Ouvrir le mont Athos aux femmes, ce serait risquer de voir disparaître ce qui certainement les intéresse le plus : sa culture. Et pour les esprits conservateurs, préserver un mode de vie vieux de 1 000 ans est tout aussi important, si ce n’est plus, que la conservation des fresques.

Le territoire est accessible aux hommes, mais le nombre de visiteurs y est limité. D’autre part, les principales églises ne sont ouvertes que quelques heures par jour ; les peintures murales et les icônes sont souvent difficiles à voir, soit parce que hors d’atteinte, soit par manque de lumière. Les tableaux majeurs sont conservés dans les églises, mais la plupart des œuvres d’art sont ailleurs, dans des chapelles, les salles des trésors, les bibliothèques... Ces lieux sont bien évidemment surveillés pour des questions de sécurité, et généralement interdits aux visiteurs qui ne disposent pas d’une recommandation.

Le Centre pour la préservation du patrimoine du mont Athos (Kedak).

Créé par l’État grec en 1981, il fait intervenir les ministères de la Culture, de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et des Travaux publics, et de l’Agriculture. Cet organisme est financé par le ministère de Macédoine-Thrace et par l’Union européenne. À ce jour, il a mené à bien plus de 1 300 projets, pour un coût de 17 milliards de drachmes (312 millions de francs). Pour l’exercice en cours, son budget est de 2 milliards de drachmes. Parmi ses principaux projets, figurent la restauration de l’aile Saint-Athanase et de la tour Tsimiskes au monastère de la Grande Lavra, la conservation d’une tour qui accueillait une bibliothèque et des reliques à Dionysiou, la restauration de l’aile ouest et du réfectoire de Vatopaidi, ainsi que la celle de la chapelle de la Vierge Portaitissa à Iviron.

- Pour visiter le mont Athos, seules dix autorisations par jour sont délivrées aux non orthodoxes. Réservation préalable auprès de l’Office des pèlerins de la Sainte Montagne, Thessalonique, tél. 30 31 86 16 11, fax 30 31 86 18 11.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°99 du 18 février 2000, avec le titre suivant : Les dilemmes du Mont Athos

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