Les cabinets de dessins entre ombre et lumière

Du British Museum aux Offices, le difficile équilibre entre exposition et conservation

Le Journal des Arts

Le 17 mars 2000

Collections graphiques des grands musées ou fonds d’origine privée, les cabinets de dessins doivent trouver un équilibre entre la diffusion de leurs œuvres et les impératifs de conservation de pièces fragiles. Des Offices à Florence à la Pierpont Morgan Library à New York, en passant par le British Museum à Londres, les politiques divergent sur les solutions.

Souvent négligé par le grand public, le dessin bénéficie progressivement de la faveur des grands musées, après le Louvre (lire p. 16), la Galerie des Offices à Florence en apporte la preuve. Occupant une partie de l’ancien foyer du théâtre de Buontalenti, démantelé au milieu du XVIIe et restructuré à la fin du XIXe siècle pour abriter des bureaux de la nouvelle capitale, le Cabinet des dessins et estampes est à la veille d’une nouvelle transformation. Huit des salles auparavant occupées par les Archives de l’État vont lui être adjointes, dans le cadre du projet de réhabilitation “Grands Offices”. Les nouveaux espaces augmenteront les capacités d’organisation d’expositions et de consultation de la collection, comparable à celles du Louvre ou du British Museum qui, avec une majorité d’estampes et autres multiples, conservent trois millions d’œuvres du XVe au XXe siècle.
Le Cabinet florentin se concentre sur ses 118 000 dessins, installés depuis le début du XVIIIe siècle dans le bâtiment construit par Vasari. À cette époque, les inventaires dénombraient 12 000 feuilles, en partie acquises par les Médicis dès la première moitié du XVIe siècle. Un premier ensemble de feuilles “avec forteresses et villes” d’Antonio da Sangallo l’Ancien, quelques études de Michel-Ange, des thèmes allégoriques et des dessins d’animaux bizarres avaient été choisis par François Ier de Toscane. Mais le véritable fondateur de la collection est le cardinal Léopold, fils de Cosme II et de Marie-Madeleine d’Autriche. Assisté de Filippo Baldinucci, son secrétaire personnel, érudit et historien de l’art, il est parvenu à rassembler une collection d’une ampleur internationale. Pionnier italien du goût pour l’art graphique, il acquiert des dessins des écoles toscane, émilienne, lombarde et vénitienne, mais aussi génoise, flamande et française. “C’est vraiment la genèse des collections, explique Anna Maria Petrioli Tofani, directrice des Offices, ce qui explique les lacunes. L’école bolonaise, par exemple, n’est pas comparable aux collections anglaises, et nous avons des manques pour le XVIIIe vénitien. Si les donations sont encore très fréquentes, l’insuffisance d’autonomie de l’institution empêche une politique d’acquisition.”

Du privé au public
Près de trois siècles plus tard, le financier John Pierpont Morgan entreprend lui aussi une importante collection de dessins, entamée en 1910 par l’achat d’un ensemble de quelque 1 500 feuilles de maîtres anciens, réunies au cours des XIXe et XXe siècles par l’artiste et collectionneur anglais Charles Fairfax Murray. Les œuvres les plus importantes – dessins italiens des XVIe et XVIIIe siècles, dessins français du XVIIe siècle, dessins hollandais des XVIe siècle et XVIIe siècles, dessins anglais – illustrent les périodes les mieux représentées dans la collection. William Griswold, conservateur du département des Dessins et Estampes, remarque que le fonds s’est surtout développé grâce aux acquisitions de collections complètes, selon la méthode propre à John Pierpont Morgan qui achetait “en masse” : la collection Heinemann de cent œuvres signées Giambattista et Giandomenico Tiepolo ; 500 dessins d’architectures et de jardins donnés par Madame J.P. Morgan Jr, et, plus récemment, la collection Thaw. L’achat d’œuvres isolées n’est pas pour autant exclu. En janvier, un donateur a ainsi acquis pour la Pierpont Morgan Library un paysage à la plume et à l’encre de Rembrandt. La collection de dessins et estampes comprend aujourd’hui près de 10 000 pièces, consultables aux côtés des ouvrages et manuscrits dans le bâtiment de style renaissant construit entre 1902 et 1906 par Charles McKim. L’immense bibliothèque personnelle de John Pierpont Morgan a été ouverte au public par son fils en 1935, onze ans après la mort du fondateur. Ne recevant aucune aide de l’État pour ses acquisitions, elle dépend de la générosité de mécènes et de sources de financement telles que les intérêts de son capital (115 millions de dollars actuellement), le concours des fondations, des entreprises privées ou de sa société d’Amis.
Inclus dans le budget général du British Museum, le poste réservé aux acquisitions du département des Dessins et Estampes s’élève, lui, à 40 000 livres sterling (environ 400 000 francs) pour les dessins modernes, 20 000 livres pour les estampes modernes, et 66 000 livres pour les achats divers. Le musée bénéficie aussi de dons, à l’instar de la collection De Beaumont, qui lui a été léguée en 1992, une bibliothèque victorienne de livres illustrés et de dessins.

Acquisitions et cohérence
Pour le cabinet florentin, le budget demeure l’un des problèmes fondamentaux. “Même les bibliothèques disposent de sommes plus consistantes. On ne peut donc pallier certains manques. Or, la tâche du conservateur est aussi de combler, autant que possible, les pages blanches laissées par les goûts du collectionneur qui, pour être un amateur éclairé, n’en suit pas moins son intuition ou la tendance de l’époque, déplore Anna Maria Petrioli, avant de poursuivre : Je voudrais pouvoir documenter la culture graphique italienne de manière systématique. J’ai été aidée dans cette voie par quelques donations, dont le corpus presque complet des eaux-fortes de Morandi et celui des dessins et de l’autoportrait de Balla. La donation d’un Picasso ne m’aurait pas fait plus plaisir”. Les moyens dont elle dispose ne correspondent pas à la valeur de la collection. Avec la mort de Jean-Gaston de Médicis et le passage du Grand-Duché à la Maison de Lorraine, le développement de la collection s’est arrêté pour reprendre à la fin du XVIIIe siècle. Seront alors acquises des œuvres de Michel-Ange, Corrège, Pierre de Cortone, Gabbiani et Cecco Bravo. Établi au milieu du XIXe siècle, le premier catalogue présentait plus de 7 000 gravures et 28 000 dessins. À ceux-ci se sont ajoutées les 12 000 pièces de la donation d’Emilio Santarelli, en 1866, parmi lesquelles les dessins espagnols, l’ensemble le plus riche conservé en dehors des collections nationales.

Montrer et conserver
Malgré les difficultés, le Cabinet des dessins de Florence a organisé, de 1951 à nos jours, 85 expositions permettant de montrer des sections homogènes de ce patrimoine, de Filippino Lippi et Piero di Cosimo aux artistes et scénographes modernes, comme celle consacrée à Gino Carlo Sensani, tout en préservant des œuvres particulièrement sensibles à la lumière. Pour les deux prochaines années sont programmées “Quatre siècles de dessins de l’école véronaise”, “Scénographies d’Agostino Lessi”, “Le dessin florentin à l’époque des Médicis” et une exposition sur les dessins lombards. La Pierpont Morgan Library répond aux mêmes impératifs de conservation. Seule une partie de la collection, relativement limitée par rapport à l’ensemble, est présentée par roulement (les dessins hollandais et flamands de Bruegel à Rubens visibles en ce moment représentent 120 œuvres de la collection permanente). Le British Museum pratique une politique similaire. Moins d’un pour cent de la collection est exposé en même temps et trois expositions annuelles montrent environ  300 œuvres (actuellement, “The Apocalypse and the shape of things to come”). Si les trois cabinets proposent la consultation de leurs collections, les modalités sont différentes. À Florence, les visiteurs doivent justifier d’une recherche et obtenir une carte pour accéder à un des huit postes de la salle de consultation, tandis que la Pierpont Morgan Library demande une lettre de recommandation d’un universitaire ou d’une institution. Le British Museum fait figure d’exception : ses dessins sont accessibles à tous, sans rendez-vous, sur simple présentation d’une pièce d’identité ; seule la consultation du carnet de croquis de Jacopo Bellini nécessite une autorisation écrite.

- GALERIE DES OFFICES, Cabinet des dessins et estampes, accès sur présentation d’un justificatif de recherche, tél. 39 055 2388651-652, www.uffizi.firenze.it, tlj sauf samedi et dimanche 9h-13h, mardi et jeudi 13h-17h. - PIERPONT MORGAN LIBRARY, 29 East 36th Street, New York, tél. 1 212 685 0610, www.morganlibrary.org, tlj sauf lundi et jf 10h30-17h, vendredi 10h30-20h, samedi 10h30-18h, dimanche 12h-18h. "De Bruegel à Rubens : dessins hollandais et flamands", jusqu’au 30 avril ; "Musique sacrée : livres de chœur enluminés", jusqu’au 14 mai. - BRITISH MUSEUM, Salle des dessins et estampes, Montague Place Entrance, Londres, tél. 44 207 323 8408, p&d@british-museum.ac.uk, tlj sauf dimanche 10h-13h et 14h15-16h, samedi 10h-13h. "The Apocalypse and the shape of things to come", jusqu’au 24 avril, tlj 10h-16h30, dimanche 12h-17h30.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°101 du 17 mars 2000, avec le titre suivant : Les cabinets de dessins entre ombre et lumière

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