La politique au cœur des pavillons

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 8 juin 2011 - 980 mots

L’actualité, les grands enjeux planétaires ou un retour sur certains événements du XXe siècle thématisent quelques-uns des pavillons nationaux. Les Belges créent la sensation tandis que les Américains déçoivent.

En 2007, l’exposition internationale de la Biennale de Venise avait suscité beaucoup de controverses. Déployée dans la corderie de l’Arsenal, la proposition de son commissaire, Robert Storr, s’ancrait alors dans l’actualité, mettant en évidence les tensions géopolitiques et sociales qui secouaient la planète. L’idée, pas si originale que cela, a fait son chemin et la politique s’est largement invitée dans plusieurs pavillons nationaux cette année. Issu d’un pays au bord de la fracture, le Belge francophone Angel Vergara avait déjà créé la sensation en demandant au Flamand Luc Tuymans d’assurer le commissariat de son pavillon. D’entrée de jeu, l’artiste rebondit sur l’actualité brûlante en conviant, dans des fresques réalisées pour l’occasion, Dominique Strauss-Kahn et Nicolas Sarkozy ou les révoltés de la Puerta del Sol à Madrid. Centrée sur les sept péchés capitaux, sa proposition convoque aussi un Silvio Berlusconi rattrapé par la justice et mis en déroute suite aux dernières élections municipales italiennes.

Une autre fresque, cette fois du grec Stelios Faitakis, se déploie sur la façade arrière du pavillon danois. Dans un style mêlant muralisme mexicain et influence byzantine, l’artiste revisite la révolution culturelle chinoise, les manifestations à Athènes en 2008, mais aussi l’holocauste. Une extension, conçue par l’artiste allemand Thomas Kilpper comme un refuge activiste, offre une plateforme de débat et de performance comme la biennale en a rarement connue. Certaines œuvres du pavillon danois sont toutefois ambiguës, à l’instar d’une vidéo de Wendelien Van Oldenborgh utilisant la voix off du philosophe théologien intégriste Tariq Ramadan, ou de la parodie de racisme de Robert Crumb, dont six dessins dressent le scénario d’une prise de contrôle des États-Unis par les Afro-Américains. C’est au contraire une Amérique triomphante, obnubilée par la performance, que dépeint le très décevant pavillon américain orchestré par Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla sous le titre « Gloria ». À l’extérieur du pavillon, un char de combat, qui semble tout droit sorti de la guerre en Irak, sert de plateforme à un tapis de jogging sur lequel vient régulièrement s’élancer un véritable athlète américain, médaillé olympique. Dans le pavillon lui-même, des gymnastes réalisent des enchaînements sur du mobilier provenant de vieilles classes affaires d’avions de ligne. Le duo, d’ordinaire si sensible et subtil, s’est égaré dans une caricature qui ne dépasse pas le premier degré. Autrement plus pertinent, le pavillon israélien voisin, mené par Sigalit Landau, aborde la question cruciale de l’eau, véritable enjeu et bataille planétaire. Une canalisation tout en méandre accueille le visiteur. L’idée de partage de l’eau et, incidemment, du territoire apparaît dans une vidéo projetée au sol, montrant des gamins traçant des frontières mouvantes à coups de couteau. À l’étage, un filet trempé dans l’eau salée de la mer Morte charrie non pas la vie et la fertilité, mais la désolation. 

L’eau, bataille planétaire
Sigalit Landau n’est toutefois pas sans espoir. Elle a ainsi milité pour la création d’un pont surplombant le Jourdain, afin de relier la Jordanie et Israël. Une table de discussions ponctuée de moniteurs montre la vidéo d’une réunion sur la nécessité d’abattre les murs pour dresser des ponts. Une fillette cachée sous la table relie les lacets de chaussures des intervenants pour souligner les liens étroits qui les unissent. Ces questions autour de l’eau se retrouvent dans l’excellent pavillon irakien. Parmi les six artistes réunis, Azad Nanakeli traite de l’irresponsabilité et de la négligence de l’homme en abordant la question de la pollution aquatique. De manière hélas littérale, le pavillon turc, confié à Ayse Erkmen, revisite quant à lui les relations qu’entretient Venise avec l’eau. Des enlacements de tuyaux renvoient de façon subliminale à d’autres labyrinthes.

De son côté, le Suisse Thomas Hirschhorn retrouve son meilleur souffle avec une installation puissante et efficace dans laquelle se perdent les visiteurs. Son œuvre d’art total, dans la pure tradition du Merzbau de Kurt Schwitters, s’est délestée d’un certain maniérisme qui avait alourdi ses dernières créations. Autre labyrinthe, celui du Britannique Mike Nelson, qui invite à s’égarer dans les dédales d’ateliers turcs, installation claustrophobe qu’il avait créée sous une autre forme pour la Biennale d’Istanbul en 2003. Une façon de tisser un lien entre deux anciens grands carrefours commerciaux, Istanbul et Venise. Le spectaculaire atteint une dimension presque mégalomane sur le pavillon allemand de Christoph Schlingensief et transformé, avec un certain humour on doit en convenir, en cathédrale de l’art germanique et autrichien, à coup de références à Joseph Beuys, Valie Export ou aux actionnistes viennois. Une cathédrale, mais aussi un mausolée pour l’ordonnateur du pavillon, décédé en août 2010 et à qui le jury a décerné un Lion d’or post mortem

Un pavillon italien en perdition

Hormis l’exposition de Giuseppe Penone et Francesco Vezzoli organisée par la curatrice Ida Gianelli en 2007, le pavillon italien ne parvient plus à briller. Cette année, il s’enfonce dans une rare médiocrité sous la houlette de Vittorio Sgarbi, homme politique proche du président du Conseil italien Silvio Berlusconi et connu pour sa détestation de l’art contemporain. Le titre qu’il a choisi pour son exposition, « Arte non è cosa nostra »(L’art n’est pas une mafia), s’adresse ainsi directement aux organisateurs de la biennale.
Sgarbi a invité une multitude de « commissaires », qui ne connaissent bien souvent rien à l’art actuel. Pathétique et politiquement douteux, ce pavillon « d’art dégénéré » est digne d’une foire de bas étage, où s’alignent croûtes et « kitscheries ». On peut se demander ce que les artistes Gaetano Pesce ou Valerio Adami sont venus faire dans cette sinistre galère. Giancarlo Galan, le ministre italien de la Culture, qui entretient une longue inimitié avec Sgarbi, a refusé de visiter son exposition…

TELECHARGER LE PLAN DE LA BIENNALE :
Le plan des manifestations de la 54e Biennale de Venise : Télécharger (PDF - 2 Mo)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°349 du 10 juin 2011, avec le titre suivant : La politique au cœur des pavillons

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