Mercredi 19 décembre 2018

Eva Zeisel, une artiste réhabilitée en Russie

Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2001 - 1271 mots

La Russie était bien le dernier endroit qu’Eva Zeisel, aurait cru revoir. En tant qu’ancienne dessinatrice de céramique puis directrice artistique du Département du verre et de la porcelaine de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, elle a été invitée à collaborer à nouveau avec la Manufacture de porcelaine Lomonosov de Saint-Pétersbourg. Cependant, si son séjour en Union soviétique, dans les années trente, a été un moment propice à la création, il n’en reste pas moins associé à des souvenirs amers. Notre correspondant l’a rencontrée.

SAINT-PETERSBOURG (de notre correspondant) - Il y a plus de soixante ans, Eva Zeisel quittait la Russie escortée par des agents de la police secrète du NKVD. Cet exil, qui de Leningrad la conduisait de force à Varsovie, était néanmoins une aubaine. Elle échappait ainsi à une condamnation à mort, sentence généralement réservée aux individus accusés de terrorisme. Eva Zeisel était, en l’occurrence, soupçonnée d’avoir projeté l’assassinat du camarade Staline.

Née en 1906, Eva Zeisel a grandi à Budapest, à l’époque où la ville faisait encore partie de l’empire austro-hongrois. Son père était propriétaire d’une usine de textile, tandis que sa mère, très impliquée en politique et particulièrement intéressée par les questions sociales, se consacrait à la création d’une école maternelle expérimentale où Eva et Arthur Koestler se sont rencontrés. Les récits d’Eva sur la vie dans une prison soviétique ont d’ailleurs inspiré Koestler pour son roman Le Zéro et l’Infini. Sa passion pour la peinture menait la jeune Eva à intégrer en 1923, l’École royale des beaux-arts de Budapest, qu’elle abandonna après trois semestres pour s’engager comme apprentie chez un céramiste. Ses compétences nouvellement acquises lui permettent alors de travailler à Budapest, à Hambourg et dans la Forêt-Noire, dans une manufacture de poterie à Schramberg. Lorsqu’en 1931 elle arrive à Berlin, elle est de plus en plus attirée vers l’Est : “La vie y était trépidante. Les chanteurs cosaques, les danseurs, les discours politiques enflammés que l’on entendait dans les cafés excitaient ma curiosité pour la Russie.” En janvier 1932, elle part pour l’Union soviétique et démarche les usines de porcelaine en Ukraine. Dès l’été, elle est envoyée à Leningrad pour travailler à la LFZ, alors Manufacture de porcelaine de Leningrad et commence, en 1934, à travailler pour la fabrique Dulevo à Moscou jusqu’à son arrestation en 1936. Alors que l’URSS se débattait avec son premier Plan quinquennal, Eva Zeisel tentait de normaliser la production de vaisselle et de donner naissance à une nouvelle méthode de formation pour modélistes. En rationalisant la forme des articles, elle réduisait les coûts de production, de transport et limitait le pourcentage de casse. Au nombre des objets de sa création figurent, entre autres, des pièces en porcelaine pour appareils électriques, des flacons de parfum en verre.

En Ukraine, Eva visite un shtetl juif dont les habitants travaillaient dans une usine de porcelaine voisine. La misère qu’elle découvre dans cette Russie stalinienne ne s’est jamais effacée de sa mémoire. Dans le domaine de l’art, la politique communiste était également dévastatrice et, dès 1933, l’avant-garde russe presque déjà morte.

Emprisonnée
“Nikolai Suetin, directeur artistique de la LFZ, était très proche de Malevitch, mais lorsque je suis arrivée‚ l’usine avait abandonné tout formalisme et son nouveau slogan était ‘La vie est meilleure. La vie est plus facile. La vie est plus heureuse’”, se souvient-elle. Nikolai Suetin, élève de Malevitch, est resté malgré tout à la fabrique et a surveillé le travail des jeunes créateurs. “Un jour, il a observé le dessin que j’avais fait pour une boîte à thé. Il a fait les cent pas puis l’a décorée en ajoutant un point, judicieusement placé, évoque Eva Zeisel. C’était un artiste très sensible qui ressentait les choses intensément. Il parvenait à alléger les décorations pour permettre à la porcelaine blanche de jouer son rôle.” Lorsqu’elle est emprisonnée, ses réalisations conservées en Russie disparaissent des registres officiels et ses œuvres sont attribuées à d’autres artistes. Ce n’est qu’au début des années quatre-vingt-dix que conservateurs et artistes russes lui rendent la paternité de son travail.

Pourtant, la surprise est de taille, lorsque au printemps dernier, cette créatrice américaine, âgée de quatre-vingt-quatorze ans, reçoit un appel de Douglas Boyce, nouveau directeur de la Manufacture de porcelaine Lomonosov de Saint-Pétersbourg (LFZ). “Pendant plus de soixante ans, je n’avais plus pensé à la LFZ et voilà que son directeur me demande si ses artistes pourraient venir me rendre visite dans mon atelier du comté de Rockland, dans l’État de New York.” En effet, Eva Zeisel, la plus ancienne dessinatrice d’objets de porcelaine de la Manufacture, est considérée comme l’un des plus grands designers industriels du XXe siècle et peut, à ce titre, aider à reconstituer l’histoire de la LFZ. Les plus grands musées – le Metropolitan Museum of Art, le Museum of Modern Art de New York, l’Art Institute de Chicago et le British Museum de Londres – comptent dans leurs collections, des œuvres de l’artiste. “Le fonds Eva Zeisel est extrêmement précieux pour la LFZ. Si elle est enfin reconnue, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, c’est parce qu’elle a réussi à associer deux courants a priori, opposés en design : la rationalisation et la quête de beauté”, a déclaré Karen Kettering, conservateur du Hillwood Museum de Washington, qui possède l’une des plus grandes collections d’arts décoratifs russes. “Eva Zeisel s’est concentrée sur la création d’articles de vaisselle simplifiés qui seraient moins chers à fabriquer et donc plus accessibles, sans jamais céder au fonctionnalisme pur, ajoute-t-elle. Elle n’a jamais oublié que l’objet doit à la fois procurer du plaisir et être décoratif.” Comme le soulignait un article du Chicago Tribune, les articles de vaisselle que la designer a créés aux États-Unis pour de grandes marques, telles Red Wing Pottery et Hall China dans les années quarante et cinquante, ont à la fois égayé et revisité les tables de cuisine et les dressoirs du monde entier. Eva Zeisel fut ainsi l’un des premiers créateurs à concevoir un service de porcelaine très sobre, avec des formes modernes, dans un blanc translucide, sans dessin ni couleur. Elle a enseigné au Pratt Institute de New York, à la School of Design du Rhode Island, et au Royal College of Art de Londres. En juillet dernier, après avoir rencontré les artistes de la LFZ aux États-Unis, Eva Zeisel a visité la Russie et la Manufacture. Elle a fait équipe avec des modélistes parfois très jeunes, pour créer un nouveau service à thé que la fabrique souhaite produire en série. “Eva est le dernier lien entre la Manufacture d’aujourd’hui et la LFZ de la grande époque, lorsque l’usine était un centre dynamique de fabrication de porcelaine et répondait aux grandes tendances internationales”, a déclaré Douglas Boyce, directeur de la LFZ depuis l’hiver dernier. Suite à une bataille juridique agitée, les investisseurs américains sont en effet parvenus à reprendre le contrôle de la Manufacture nationalisée en 1999. “À partir de 1937, l’année où Eva a été expulsée, la Manufacture de porcelaine, à l’instar de toutes les institutions artistiques de Russie, a été coupée du reste du monde, ajoute-t-il. Nous voudrions qu’elle retrouve son faste d’antan. La LFZ n’a jamais vraiment été une fabrique russe ; la plupart de ses créateurs et de ses directeurs ont toujours été européens.” Fondée en 1744 par Elizabeth Petrovna, sœur de Pierre le Grand, la LFZ a fourni en porcelaine la cour des tsars, puis le gouvernement soviétique. Des  artistes tels Kazimir Malevich et Wassily Kandinsky, y ont travaillé dans les années vingt. Eva Zeisel, grâce à cette collaboration récente, renoue avec son passé et redynamise une manufacture que l’histoire tumultueuse de la Russie avait écartée de la scène internationale.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°118 du 5 janvier 2001, avec le titre suivant : Eva Zeisel, une artiste réhabilitée en Russie

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