Samedi 24 février 2018

Droit au retour pour les totems

Le Journal des Arts

Le 8 février 2008

En vertu du Native American Graves Repatriation Act (Nagpra), cinq grands musées américains ont restitué à une communauté amérindienne d’Alaska un ensemble d’objets dérobés par une mission scientifique il y a un siècle. C’est la plus importante restitution depuis l’adoption de cette loi controversée en 1990.

KETCHIKAN (ALASKA) - En 1899, le magnat du chemin de fer Edward H. Harriman dirige une équipe de 24 scientifiques, naturalistes et artistes, qui doivent effectuer des recherches sur le littoral de l’Alaska. À la fin de leur périple de deux mois et de 14 000 km, ils jettent l’ancre dans un village amérindien du cap Fox, près de la frontière entre l’Alaska et la Colombie-Britannique. Le lieu paraissant abandonné, les hommes d’Harriman débarquent et montent leur camp dans une maison décorée de mâts totémiques, de couvertures rituelles et de plusieurs autres objets qui, plus tard, trouveront place dans des musées.

Cet été, cinq grands musées américains ont restitué un certain nombre d’objets provenant du butin de Harriman. La Smithsonian Institution, le Field Museum de Chicago, le Peabody Museum de Harvard, le Johnson Museum de Cornell et le Burke Museum de l’université de l’État de Washington ont renvoyé quatre mâts totémiques sculptés et peints, ainsi que cinq grands fragments architecturaux provenant de la maison d’un chef de clan, datant de la première moitié du XIXe siècle. Le totem en cèdre rouge de 14 mètres rendu par la Smithsonian est l’objet le plus volumineux jamais rapatrié en vertu du Native American Graves Repatriation Act de 1990. Toutes les pièces ont été confiées à la Cape Fox Corporation, une société amérindienne dont les 290 actionnaires sont, pour la plupart, les descendants des Indiens Tlingit, qui vivaient encore au cap Fox cinq ans avant l’arrivée de Harriman. La tribu a été décimée par la variole et les survivants se sont exilés dans un village fédéral près de Ketchikan.

“Il y a cent ans, les musées cherchaient surtout à agrandir leurs collections, tandis que ma préoccupation première est de construire des relations avec les communautés amérindiennes”, a déclaré Robin Wright, conservatrice du Burke Museum. Son musée a décrété que les pièces étaient des “biens volés”. “Nous leur rendons leur histoire”, poursuit-elle.

Lors du “potlatch” de restitution, des centaines de vieux Indiens en costume d’apparat ont dansé, chanté et festoyé. La cérémonie est alors devenue le moment fort de Harriman Retraced, une reconstitution de l’expédition scientifique de 1899 organisée par le Smith College et filmée par le PBS (Public Broadcasting Service, radiotélévision du service public).

Selon Irene Dundas, qui supervise le rapatriement des objets pour la Cape Fox Corporation, les œuvres seront exposées dans un nouveau centre culturel dont les portes ouvriront l’année prochaine. Le lieu choisi se vante déjà d’accueillir “le plus grand parc à totems du monde” et attire un demi-million de touristes chaque été. “Nous essayons de retrouver le reste du butin”, explique-t-elle. Il s’agirait notamment de masques, de casques, de couvertures, de boîtes, de tambours et de montants de tombeaux figurant des ours, dont la plupart appartiennent probablement à des collections ne tombant pas sous le coup de la loi Nagpra. Par ailleurs, la Cape Fox Corporation vient de racheter 1 000 objets Tlingit, qui rejoindront peut-être, un jour, les objets rapatriés dans un musée ethnique.

La loi Nagpra

De toutes les lois concernant les musées, rares sont celles qui ont été aussi controversées que le Native American Graves Repatriation Act de 1990 (Nagpra). Ce texte impose aux musées financés par les États fédérés d’Amérique de dresser un inventaire de leurs œuvres amérindiennes et de proposer la restitution de certaines d’entre elles à leurs tribus d’origine. Sont surtout visés les restes humains de milliers d’individus reposant dans des institutions et des musées américains. Selon les croyances des Amérindiens, les ancêtres doivent être enterrés avec des objets funéraires qui aident à leur passage dans l’au-delà. La législation concerne également les objets considérés comme appartenant à l’identité de la communauté ethnique, ou liés aux pratiques religieuses. Pour les opposants à la loi Nagpra, cette loi, en accordant la priorité aux croyances des Amérindiens, subordonne la recherche scientifique, marginalise les transactions commerciales licites, encourage le déplacement, ou la destruction d’objets funéraires de première importance, et s’appuie sur des principes ténus, voire spécieux, d’affiliation ethnique. Un juge fédéral de Portland, dans l’Oregon, s’apprête à statuer sur le sort du “Kennewick Man�?, un squelette vieux de 9 200 ans que les scientifiques sont impatients d’étudier. Mais des tribus, dont certaines viennent même de l’archipel des Samoa, affirment descendre de cet ancêtre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°132 du 14 septembre 2001, avec le titre suivant : Droit au retour pour les totems

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