Collections d’anthologies

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 17 février 2009

Rétrospective des plus marquantes collections privées de notre temps dispersées aux enchères, de la vente « Jacques Doucet » organisée en 1912 à Paris à la vente « Vérité » en 2006.

Dès son annonce, la vente à Paris de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé a été qualifiée de « vente du siècle » par toute la presse internationale, eu égard à l’étendue de l’ensemble réuni (plus de 700 lots dans plusieurs domaines de collection) et à la grande qualité des pièces. Mais aussi en raison de la valeur estimée du tout (200 millions d’euros au minimum) ainsi qu’à la personnalité des deux collectionneurs qui ont marqué leur époque.
Quelles ont été, depuis un siècle, les collections les plus remarquables à être passées sous le feu des enchères ? Rappel des faits. Presque un siècle sépare l’événement qui va se dérouler les 23, 24 et 25 février 2009 au Grand Palais de la première vente du couturier Jacques Doucet (1853-1929), qui fit sensation dans la capitale française en 1912. Doucet est alors un grand amateur d’art français du XVIIIe. Trois catalogues de vente luxueux sont édités chacun à 3 000 exemplaires, avec des reproductions en héliogravure. La vente n’a pas lieu à l’hôtel Drouot mais à la galerie Georges Petit, rue de Sèze, alors leader des enseignes parisiennes. L’espace est transformé en salle de ventes avec 306 places assises. Sous les ministères de Mes Lair-Dubreuil et Henri Baudoin, la vacation connaît un succès fou et totalise près de 14 millions de francs. Les enchères culminent avec le Portrait de Duval de l’Epinoy (vers 1745) par Maurice Quentin de La Tour cédé au baron Henri de Rothschild pour 600 000 francs (1,8 million d’euros en valeur actualisée), cinq fois son prix d’achat dans le commerce. C’est un nouveau record pour un tableau, depuis la vente de L’Angélus de Jean-François Millet à hauteur de 553 000 francs en 1852. La presse mondiale couvre l’événement, s’interroge sur l’engouement – durable ou lié à un effet de mode ?– pour le XVIIIe français, vante la qualité des objets et la réputation de la collection. Elle souligne aussi le flair « commerçant » de Doucet qui vend au bon moment, quand le marché est au plus haut. Par la suite, Doucet s’intéresse à l’art de ses contemporains, ce qui donnera lieu à une seconde vacation, presque un demi-siècle après sa mort. C’est à l’hôtel Drouot, en 1972, sous le marteau de Me Solanet assisté de l’expert Jean-Pierre Camard, que le mobilier Art déco est consacré avec un retentissement mondial. 45 pièces signées entre autres Eileen Gray, Marcel Coard, Pierre Legrain ou Gustave Miklos atteignent 1,2 million de francs (1 million d’euros) (1).
Homme de la finance, André Lefèvre préférait l’art à la spéculation. Ayant cessé son activité de banquier après la Première Guerre mondiale, il se consacra tout naturellement à l’art de son temps. À son décès, près de 300 tableaux, dont plusieurs œuvres cubistes, furent mis en vente publique en quatre vacations historiques de 1964 à 1967, au Palais Galliera, à Paris. L’Homme à la guitare (1914), toile de Georges Braque, s’envole à 1,56 million de francs (1,8 million d’euros). C’est la première fois qu’une toile cubiste passe le million de francs.

L’enclave monégasque
Dès les années 1960, Sotheby’s souhaitait diriger des ventes en France. La loi française interdisant aux sociétés étrangères de procéder à des ventes aux enchères sur notre sol, l’auctioneer contourne la difficulté en ouvrant des bureaux à Paris et en organisant des ventes à Monaco, enclave internationale non soumise à la législation protectionniste nationale. En 1975, Sotheby’s tient sa première vacation sur le Rocher, dans les salons du Sporting d’Hiver, avec la collection Redé-Rothschild. Christie’s rejoint sa rivale dix ans plus tard. Rapidement, les ventes prestigieuses se succèdent, faisant de Monaco pendant de longues années un haut lieu international de ventes aux enchères, du mobilier français XVIIIe à l’art décoratif. Parallèlement, la place de New York se développe. Dans les années 1980 et 1990, c’est outre-Atlantique, et dans une moindre mesure à Londres, que l’on voit s’égrener les grands ensembles. Les splendides collections Renand (49 millions d’euros), Bourdon (128 millions d’euros) et Roberto Polo (52 millions d’euros), dispersées à Paris entre 1987 et 1993, provoquent à chaque fois chez les chroniqueurs français le commentaire suivant : « Cette vente a redonné un coup d’éclat au marché de l’art parisien, attirant les amateurs de toute la planète. » Mais ces vacations sont vite éclipsées par les étincelles des collections américaines Ganz (255 millions de dollars) et Whitney (321 millions de dollars). Les années 2000 et la réforme du marché de l’art français offrent enfin aux maisons commerciales la possibilité de s’installer à Paris pour y pratiquer la vente. Mais le marché est ailleurs, tout comme nombre de collectionneurs… Aujourd’hui, rares sont les grands amateurs d’art, tel Pierre Bergé, qui acceptent de vendre à Paris. À la fuite des collections, celui-ci oppose un syllogisme implacable. « Nous avons vécu à Paris et la collection s’est faite à Paris. »

Les grandes collections privées en ventes publiques (*valeur actualisée à 2006)

Collection Jacques Doucet
Paris (galerie Georges Petit), les 5, 6, 7 et 8 juin 1912 : mobilier, objets d’art et tableaux XVIIIe | 14 millions de francs (*42 millions d’euros)
Paris (Drouot), le 8 novembre 1972 : tableaux et sculptures modernes, art nègre, Art déco | 1,5 million de francs (*1,3 million d’euros)

Collection André Lefèvre
Paris (Palais Galliera), 4 vacations en 1964, 1965, 1966 et 1967 : tableaux modernes | 19,8 millions de francs (*223 millions d’euros)

Collection Redé-Rothschild
Monaco (Sotheby’s), 2 et 26 mai 1975 | 17,2 millions de francs (*10,5 millions d’euros)

Collection Robert von Hirsch
Londres (Sotheby’s), 20, 21 et 22 juin 1978 : tableaux et dessins anciens, impressionnistes et modernes, Haute Époque | 18,5 millions de livres sterling (*73 millions d’euros)

Collection Akram Ojjeh
Monaco (Sotheby’s), 25 et 26 juin 1979 : mobilier XVIIIe | 60,4 millions de francs (*25,5 millions d’euros)pLondres, New York et Monaco (Christie’s), novembre-décembre 1999 : mobilier XVIIIe, tableaux impressionnistes, modernes et orientalistes | 89 millions de dollars (*86,7 millions d’euros)

Collection Florence Gould
Monaco (Sotheby’s), 24 et 27 juin 1984 : livres anciens et modernes, mobilier, orfèvrerie et faïences | 56,1 millions de francs (*14 millions d’euros) pNew York (Sotheby’s), 24 avril 1985 : tableaux et dessins impressionnistes | 42,2 millions de dollars (*93 millions d’euros)

Collection Marcel Jeanson
Monaco (Sotheby’s), 1987 et 1988 : livres et dessins sur la chasse, le tir et la pêche, ornithologie | 118,5 millions de francs (*26 millions d’euros)
Londres (Sotheby’s), 13 décembre 1996 : ornithologie | 725 000 livres sterling (*1,1 million d’euros)

Collection Duchesse de Windsor
Genève (Sotheby’s), 2 et 3 avril 1987 : bijoux | 75,5 millions de francs suisses (*67 millions d’euros) New York (Sotheby’s), février 1998 | 23,3 millions de dollars (*24,7 millions d’euros)

Collection Georges Renand
Paris (Drouot) : 3 vacations en 1987 et 1988 : tableaux impressionnistes et modernes | 227 millions de francs (*49 millions d’euros)

Collection Comtesse de Béhague
Monaco (Sotheby’s), 6 décembre 1987 : antiquités et objets d’art | 66,7 millions francs (*14,8 millions d’euros)
Monaco (Sotheby’s), 2 décembre 1989 : tableaux et dessins anciens | 170 millions de francs (*35,4 millions d’euros)

Roberto Polo
Paris (hôtel Georges V, Ader-Tajan), 3 vacations en 1988, 1991 et 1993 : tableaux anciens et modernes, mobilier et objets d’art | 260,5 millions de francs hors frais (*52 millions d’euros)

Victor et Sally Ganz
New York (Sotheby’s), 1988 : tableaux | 48,5 millions de dollars (*59,7 millions d’euros)
New York (Christie’s), les 3,4 et 10 novembre 1997 : tableaux, dessins et estampes modernes et d’après guerre | 207 millions de dollars (*208,4 millions d’euros)

Andy Warhol
New York (Sotheby’s), 23 avril, 3 mai 1988 : Art déco, objets d’art, tableaux modernes et contemporains | 25,3 millions de dollars (*31,2 millions d’euros)
New York (Sotheby’s), 4 décembre 1988 : bijoux et montres | 1,64 million de dollars (*2 millions d’euros)

Jaime Ortiz-Patiño
New York (Sotheby’s), 9 mai 1989 : huit tableaux impressionnistes | 67,8 millions de dollars (*91 millions d’euros)
New York (Sotheby’s), 20 et 21 mai 1992 : tableaux anciens, mobilier et objets d’art | 23,6 millions de dollars (*24,9 millions d’euros)
New York (Sotheby’s), 22 avril 1998 : argenterie | 5,5 millions de dollars (*5,8 millions d’euros)
New York (Sotheby’s), 22 avril 1998 : livres et manuscrits, partie I | 15,3 millions de dollars (*16 millions d’euros)
Londres (Sotheby’s), 2 décembre 1998 : livres et manuscrits, partie II | 5,2 millions de livres sterling (*8,4 millions d’euros)

John T. Dorrance Jr.
New York (Sotheby’s), 18 octobre 1989 : tableaux impressionnistes et modernes, mobilier XVIIIe et objets d’art | 135,3 millions de dollars (*181,6 millions d’euros)

Henry Ford II
New York (Sotheby’s), 8 février 1990 : art impressionniste et moderne, antiquités | 48,6 millions de dollars (*54,5 millions d’euros)
Collection Bourdon
Paris (Drouot) 25 mars 1990 : tableaux impressionnistes et modernes | 634 millions de francs hors frais (*128 millions d’euros)

Collection Lydia Winston Malbin
New York (Sotheby’s), 16 mai 1990 : tableaux modernes | 84,1 millions de dollars (*95,6 millions d’euros)

Collection Karl Lagerfeld
Monaco (Sotheby’s), 13 octobre 1991 : mobilier Memphis | 1,6 million de francs (*313 000 euros)
Monaco (Christie’s), 28 et 29 avril 2000 : mobilier XVIIIe et objets d’art | 155,5 millions de francs (*26,5 millions d’euros)
New York (Christie’s), 23 mai 2000 : tableaux anciens | 7,2 millions de dollars (*6,9 millions d’euros)
Paris (Sotheby’s), 15 mai 2003 : art déco | 6,9 millions d’euros

Collection Arturo Lopez-Willshaw(la plus importance collection d’orfèvrerie)
Monaco (Sotheby’s) 21 juin 1992 : orfèvrerie des XVIIe et XVIIIe siècles | 30 millions de francs (*5,7 millions d’euros)

Collection Princes von Thurn und Taxis
Genève (Sotheby’s), 17 novembre 1992 : bijoux, pierres précieuses et argenterie | 19,7 millions de francs suisses (*14,5 millions d’euros)

Collection Hubert de Givenchy
Monaco (Christie’s), 4 décembre 1993 : mobilier XVIIIe, objets d’art, orfèvrerie | 155,5 millions de francs (*29,1 millions d’euros)

Collection Donald et Jean Stralem
New York (Sotheby’s), 8 mai 1995 : tableaux impressionnistes et modernes | 65,2 millions de dollars (*57,8 millions d’euros)

Collection Joseph H. Hazen
New York (Sotheby’s), 8 novembre 1995 : 15 œuvres d’art impressionnistes et modernes | 51,8 millions de dollars (*52,9 millions d’euros)

Collection Jackie Kennedy Onassis
New York (Sotheby’s), du 23 au 26 avril 1996 | 34,4 millions de dollars (*31,4 millions d’euros)

Mr. and Mrs. John Hay Whitney (Greentree Foundation)
New York (Sotheby’s), 10 mai 1999 : art impressionniste et moderne | 128,1 millions de dollars (*125 millions d’euros)
New York (Sotheby’s), 5 mai 2004 : art impressionniste et moderne  | 190 millions de dollars (*157 millions d’euros)
New York (Sotheby’s) 18 mai 2004 : objets d’art | 2,8 millions de dollars (*2,3 millions d’euros)

Collection Barons Nathaniel et Albert von Rothschild
Londres (Christie’s), 8 juillet 1999 : tableaux, mobilier XVIIIe et objets d’art | 57,7 millions de livres sterling (*93 millions d’euros)

Collection Marie-Thérèse et André Jammes(la plus importante collection de photographies)
Londres (Sotheby’s), 27 octobre 1999 | 7,4 millions de livres sterling (12 millions d’euros)
Paris (Sotheby’s), 21 et 22 mars 2002, 15 novembre 2008 | 13,4 millions d’euros (25,4 millions d’euros)

Collection M. et Mme Djahanguir Riahi
New York (Christie’s), 2 novembre 2000 : mobilier XVIIIe et objets d’art | 40,3 millions de dollars (*38,6 millions d’euros)

Collection Baronne Batsheva de Rothschild
Londres (Christie’s), 13 décembre 2000 : 11 tableaux anciens | 31,1 millions de livres sterling (*49,5 millions d’euros)
Londres (Christie’s), 14 décembre 2000 : objets d’art et bijoux de la Renaissance | 9,9 millions de livres sterling (*15,8 millions d’euros)

Collection André Breton
Paris (Drouot, Calmels-Cohen), du 7 au 17 avril 2003 : livres et manuscrits, arts populaires, tableaux modernes, photographies, arts primitifs | 46 millions d’euros

Collection Champalimaud
Londres (Christie’s), 6 juillet 2005 : tableaux anciens, mobilier XVIIIe et objets d’art | 39 millions de livres sterling (57,5 millions d’euros)

Collection Wildenstein
Londres (Christie’s), 14 décembre 2005 : mobilier XVIIIe et objets d’art | 21,9 millions de livres sterling (32,5 millions d’euros)

Collection Pierre Berès
Paris (Drouot, Pierre Bergé & associés), 6 vacations en 2005, 2006 et 2007 : livres et manuscrits | 35,3 millions d’euros

Collection Claude et Simone Dray (la plus importante vente d’Art déco)
Paris (Christie’s), les 8 et 9 juin 2006 : arts décoratifs du XXe siècle | 59,7 millions d’euros

Collection Vérité (la plus importante vente d’arts premiers)
Paris (Drouot), les 17 et 18 juin 2006 : arts premiers | 44 millions d’euros

(1) source : société de ventes Camard & associés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°297 du 20 février 2009, avec le titre suivant : Collections d’anthologies

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