Diplomatie

ENTRETIEN

Christophe Gigaudaut : « Notre mission est de faire aimer la France »

Ancien conseiller de coopération et d’action culturelle et directeur de l’Institut français à Bucarest

Par Marianne Rigaux · Le Journal des Arts

Le 21 mars 2019 - 1237 mots

PARIS

Artisan de la Saison France-Roumanie, le conseiller culturel explique en quoi consiste ce qu’il appelle la « diplomatie d’influence », en détaille les actions et analyse le poids relatif de la France dans le monde.

Christophe Gigaudaut. © Photo : Tomo Minoda.
Christophe Gigaudaut
© Tomo Minoda

Christophe Gigaudaut a commencé sa carrière en 1999 comme attaché pour le français à Wuhan, en Chine. Il a ensuite dirigé l’Alliance française de Sendai puis celle d’Osaka au Japon. Après un passage à Paris, il est reparti à Taïwan en tant que conseiller de coopération et d’action culturelle. Quatre ans plus tard, il a déménagé à Bucarest, en Roumanie, où il occupait le même poste tout en assurant la direction de l’Institut français de Roumanie. Depuis la fin de cette mission en août 2018, il réside au Cambodge, en disponibilité du ministère des Affaires étrangères.

Quelles sont les différences et les similitudes entre les différentes missions qui ont été les vôtres ?

La principale différence réside dans les contextes : la Chine de 1999 n’a rien à voir avec la Roumanie de 2014. Les grandes orientations fixées par le ministère restent les mêmes, mais le contexte change la stratégie. Le point commun, c’est que nous sommes là pour faire de l’influence. Je préfère d’ailleurs le terme de « diplomatie d’influence » à celui de « diplomatie culturelle ». La dimension artistique n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Nous faisons certes de la programmation d’événements, mais avant tout nous faisons de la coopération dans de nombreux domaines. C’est pourquoi Laurent Fabius [ancien ministre des Affaires étrangères] parlait de « diplomatie globale ».

En quoi consiste cette influence ?

Notre première mission consiste à faire aimer la France. À nous de percevoir ces « désirs de France » et de construire une action qui permette de satisfaire le plus grand nombre. Cette mission d’influence s’inscrit surtout dans la relation que nous entretenons avec les institutions et les principaux décideurs des pays où nous sommes nommés. L’influence se construit dans le temps long. Quand on arrive sur un poste, on reçoit l’héritage de ceux qui sont passés avant nous, mais aussi les antécédents de la relation avec la France. Ensuite il y a des publics qui s’attendent à regarder la Coupe du monde quand d’autres souhaitent une exposition « Picasso », ou simplement apprendre le français. C’est de fait très varié.

Quels sont vos leviers d’action ?

Le service culturel couvre un large spectre. Aux domaines classiques tels la promotion de la langue et de la culture française, de la coopération scientifique et universitaire, ou de l’audiovisuel, s’ajoutent parfois des registres moins courants comme, en Roumanie, les droits de l’enfant, la for-mation professionnelle ou l’administration publique. On peut faire du soft power dans tous ces domaines, ce qui nourrit un dialogue politique voire économique entre la France et le pays partenaire. Le conseiller de coopération et d’action culturelle est un peu un chef d’orchestre avec plusieurs instruments à disposition.

Quelles évolutions avez-vous observées dans la diplomatie d’influence française ?

Il y a vingt ans, on avait évidemment beaucoup plus de moyens. Dans les pays où j’ai servi, on pouvait financer une exposition d’un grand musée ou une tournée artistique, on montait sans mal des événements de bout en bout. Aujourd’hui on ne peut plus et c’est certainement très bien qu’on ne le fasse plus comme ça. Nous avons appris à construire des projets transversaux, à mieux travailler avec les structures locales qui prennent en charge une partie du budget des événements. À présent, on va plus loin, notamment avec les sponsors. On ne va plus voir une entreprise pour lui demander uniquement de l’argent, on construit ensemble une action pérenne.

Comment a évolué l’intérêt des pays pour la culture française ?

À l’international, la France est restée une référence dans la culture, le champ éducatif, l’enseignement supérieur et la recherche. La concurrence s’accentue indubitablement, mais notre influence reste très importante globalement. Notre travail consiste à faire en sorte que la France reste une référence, notamment pour les jeunes générations. Pas nécessairement LA référence, mais une référence parmi d’autres. Dans des domaines comme l’audiovisuel, l’enjeu est évidemment de promouvoir les productions françaises, mais aussi les savoir-faire français, dans un monde où l’hégémonie des blockbusters américains représente un vrai challenge. En l’espèce, le travail de notre attaché audiovisuel à Taïwan il y a quelques années a permis à des entreprises françaises d’effets spéciaux d’être choisies par les réalisateurs asiatiques.

Quelles sont les autres références culturelles aujourd’hui ?

Il y a bien sûr les autres pays européens, à commencer par la Grande-Bretagne avec les British Council et l’Allemagne avec les Goethe-Institut. Mais il y a la Chine qui se positionne également. J’ai observé le lancement des « instituts Confucius » lorsque j’étais directeur de l’Alliance française d’Osaka. Pour l’instant, ce n’est pas encore une concurrence directe, car la Chine agit en priorité sur d’autres terrains : au Cambodge, par exemple, comme dans un grand nombre de pays, elle construit des infrastructures en échange de l’accès aux ressources et minerais rares. Sur le plan économique, c’est clairement un concurrent, mais sur celui de la coopération d’influence, je ne la perçois pas encore ainsi. Même si les instituts Confucius ont déjà énormément évolué.

Est-ce un handicap pour la France d’avoir deux réseaux culturels qui cohabitent, entre instituts d’un côté et Alliances de l’autre ?

J’ai été en poste dans les deux, je ne suis pas d’accord sur le fait que ce soit une « cohabitation ». Ce mot a une connotation négative. J’ai toujours travaillé en bonne intelligence avec les instituts et les Alliances. Il y avait des différences sur le plan du fonctionnement, mais pas sur celui de l’approche. Je ne crois pas que ce soit un handicap pour nos publics, ni que l’on perde en visibilité. Nos publics sont attachés à la structure française locale, là où ils vivent, quel qu’en soit le nom.

Avez-vous toujours été autonome dans vos actions ?

Le ministère donne des orientations, mais notre travail consiste à toucher les gens là où nous sommes, pas à appliquer des programmes qui seraient décidés en métropole. Développer la langue française, par exemple, est une mission commune à l’ensemble du réseau, cela passe par la mise en valeur de notre langue et de nos certifications. Mais ensuite, à nous de définir les stratégies à mettre en œuvre. L’Institut français (à Paris), en tant qu’opérateur, nous accompagne et nous conseille également sur ce que la France peut proposer dans tel ou tel domaine. Nos collègues de l’Institut ne conçoivent pas l’action des postes et ne nous disent pas ce que l’on doit faire, jamais. Le travail du conseiller culturel est d’analyser son terrain et de formuler des propositions adaptées à chaque public. Ces propositions sont soumises à l’ambassadeur et nous dialoguons en permanence avec Paris.

Vous dépendez du ministère des Affaires étrangères, mais vous intervenez dans le champ culturel. Quels liens entretenez-vous avec le ministère de la Culture ?

Là aussi, il y a un dialogue permanent. Pendant mes quatre années passées en Roumanie, mon travail a été de préparer la saison culturelle France-Roumanie qui se déroule cette année [1]. Nous avons eu des discussions en continu entre l’Institut français, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture. Heureusement, il y a une indépendance du conseiller. À partir du moment où il a une solide connaissance du terrain et des stratégies à mettre en place, on le laisse négocier.

(1) Saison France-Roumanie, oubliez vos clichés, jusqu’au 16 avril en France, du 18 avril au 14 juillet en Roumanie, saisonfranceroumanie.com

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°519 du 15 mars 2019, avec le titre suivant : Christophe Gigaudaut, ancien conseiller de coopération et d’action culturelle et directeur de l’Institut français à Bucarest : « Notre mission est de faire aimer la France »

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