Au-delà des frontières

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 12 mars 2008 - 1325 mots

Avec cent cinquante missions à l’étranger, les archéologues français exercent leur discipline partout sur la planète pour assurer la sauvegarde et la préservation du patrimoine.

 Dès les débuts de la discipline, aux abords du XVIIIe siècle, l’archéologie s’est trouvée intimement liée à la pratique diplomatique. C’est au Moyen-Orient que les consuls français se sont initiés à cette nouvelle science, aux côtés de membres de l’Institut, de l’École française d’Athènes et d’explorateurs aventureux. Aujourd’hui encore, la majorité des fouilles à l’étranger dépendent du ministère des Affaires étrangères, même si l’essence même de la pratique archéologique a changé. « Il est fini, le temps des antiquaires et voyageurs des siècles passés, qui ne cherchaient que les traces fascinantes du passé en ignorant les réalités du présent […]. Les missions sont ainsi de plus en plus conçues comme de véritables projets de coopération, impliquant des équipes locales », notent ainsi Bertrand Lafont, directeur scientifique pour l’archéologie et l’histoire de l’Antiquité à l’Institut français du Proche-Orient, et Jean-Claude Jacq, secrétaire général de l’Alliance française (1). La sauvegarde et mise en valeur du patrimoine sont devenues inhérentes aux préoccupations scientifiques. Mais, face à l’ampleur de la tâche à accomplir, les financements de la recherche archéologique française à l’étranger restent aujourd’hui « très largement insuffisants » et ne permettent « que de faire du bricolage » regrettent encore les auteurs cités ci-dessus tout en reconnaissant les efforts réalisés dans le domaine.

Nouvelles missions
Pour 2008, cent quarante-huit missions archéologiques ont été reconduites à travers le monde et huit nouvelles ont été créées au Brésil, à Chypre, en Éthiopie, en Grèce, en Jordanie, en Oman, au Sénégal et en Syrie par la Commission consultative des recherches archéologiques à l’étranger, dite aussi « Commission des fouilles » (2), réunie à Paris en décembre dernier. Le montant total des subventions accordées s’élève à 2,9 millions d’euros. Les opérations concernent soixante-cinq pays et mobilisent trois cents chercheurs. La plupart des fouilles sont réalisées en coopération avec des équipes locales et incluent la formation d’archéologues étrangers – une centaine de formations en dix ans selon le ministère des Affaires étrangères.
Présents aux quatre coins du globe, les archéologues français le sont particulièrement en Égypte, où la France occupe le premier plan en termes de missions archéologiques (quarante-sept au total), devant les Américains.
Depuis 1880, l’IFAO, l’Institut français d’archéologie orientale (3) assure la responsabilité de la majorité des fouilles à Saqqara, à Alexandrie, au Caire, dans le Sinaï… Il collabore régulièrement avec le Centre franco-égyptien d’étude et des temples de Karnak (CFEETK), cogéré par le CNRS et le ministère des Affaires étrangères. Le Musée du Louvre est lui aussi présent sur le territoire égyptien, à Saqqara (lire l’encadré). Si la France a longtemps bénéficié d’une situation privilégiée en Égypte, aujourd’hui, la situation est tendue, particulièrement depuis l’arrivée en 2002 de Zahi Hawass à la tête du Conseil Suprême des Antiquités égyptiennes. Les Français se sont ainsi vus refuser la poursuite des fouilles de la Pyramide de Chéops et ont bien failli être expulsés de Karnak avant que ne soit signé dernièrement un nouveau protocole avec le CFEETK, auquel Zahi Hawass avait flanqué un codirecteur égyptien en 2003. À l’instar du buste de Nefertiti conservé à l’Altes Museum de Berlin ou de la Pierre de Rosette du British Museum à Londres, le secrétaire général des Antiquités égyptiennes réclame, par ailleurs, la restitution de plusieurs pièces égyptiennes aux plus grands musées du monde, le Louvre compris. De manière générale, le grand mouvement de restitution des œuvres à leurs pays d’origine (lire p. 21), augure d’une nouvelle ère dans les relations culturelles internationales.
Outre l’Egypte, la France opère également au Liban, en Syrie et en Jordanie à travers l’IFAPO, Institut français d’archéologie du Proche-Orient, fondé en 1946, sous l’égide du ministère des Affaires étrangères. L’institut chapeaute dix-huit missions archéologiques et une trentaine de fouilles dans ces régions, à Petra (sud-jordanien), Beyrouth (centre-ville), Gaza, ou Mari – en Syrie, une douzaine de sites sont fouillés. On retrouve les chercheurs de l’Hexagone au Maghreb, avec notamment cinq missions au Maroc, mais aussi en Amérique (qui reste néanmoins le domaine privilégié des États-Unis), au Pérou ou au Mexique. Sans oublier l’Asie (Indonésie, Thaïlande) et l’Afrique noire. Récemment, au Soudan, les archéologues français ont mis au jour une tombe contenant les traces du plus vieux sacrifice humain (il y a 5500 ans), au nord de Khartoum. En Éthiopie, en 2007, ils ont exhumé trois villes médiévales de l’ancien royaume musulman de Shoa, qui domina la région entre le Xe et le XVIe siècles.
Fondée en 1922, fermée pendant plus de vingt ans à cause des nombreux conflits qui ont ravagé le pays, la DAFA, délégation archéologique française en Afghanistan, a rouvert en 2002 son siège de Kaboul et sa riche bibliothèque. L’organisme forme de jeunes archéologues afghans en collaboration avec l’Institut national d’archéologie et le Musée d’Afghanistan. Tous les sites d’Afghanistan ont souffert des pillages, ce qui rend le travail très difficile, sans oublier une situation politique toujours explosive amenant parfois à fermer des chantiers. Les grands bouleversements qui secouent la planète ont donné à la discipline une nouvelle dimension : l’archéologie préventive s’est fortement développée à l’étranger ces vingt dernières années, comme à Zeugma en Turquie et sur d’autres sites de l’Euphrate où la politique des grands barrages a menacé de faire disparaître quantité de sites du Proche-Orient qui ont dû être fouillés d’urgence. Officiant en France (lire p. 22), l’Institut national d’archéologie préventive (Inrap) pourrait bientôt faire son entrée sur la scène internationale, à la faveur des « pays émergents » où les besoins en la matière sont aujourd’hui de plus en plus importants.

(1) « Aujourd’hui, l’archéologie à l’épreuve du monde » in Archéologies – 20 ans de recherches françaises dans le monde, éditions Maisonneuve et Larose – ADPF.ERC, Paris, 2005, 734 p., 68 euros, ISBN 2-7068-1886-7.
(2) La Commission consultative des recherches archéologiques à l’étranger est une instance de la Direction générale de la coopération internationale et du développement au sein du ministère des Affaires étrangères. Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle est composée d’archéologues, des directeurs de cinq grandes écoles françaises à l’étranger et de représentants de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, ainsi que des représentants des ministères des Affaires étrangères, de l’Enseignement supérieur de la Recherche, et de la Culture.
(3) Créé en 1880 comme homologue égyptien des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, d’abord nommé « École du Caire », l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) dépend du ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche. Il dirige une trentaine de chantiers et une cinquantaine de programmes. Employant cent quarante personnes, il est doté de son propre laboratoire de restauration, d’une bibliothèque de plus de 80 000 volumes, d’un service d’archives, d’un atelier de dessins et de services de photographie.

L’exposition Saqqara du Louvre est annulée

À Saqqara, l’égyptologue Christiane Ziegler, conservatrice général honoraire du département des Antiquités égyptiennes du Louvre, a mis sur pied une mission au début des années 1990 autour de la chapelle d’Akhethétep, fleuron des collections du musée parisien. Chaque année, une équipe du musée se rend sur place. Mais la mission 2008 pourrait bien être compromise tout comme vient d’être annulée la grande exposition que préparait le Louvre sur Saqqara. À l’image des « Artistes de Pharaon – Deir el-Médineh et la Vallée des Rois » en 2002, qui avait battu des records de fréquentation, cela devait être l’événement phare du Louvre en 2009. Officiellement, l’exposition risquait de priver le parcours permanent d’un nombre trop important d’œuvres. En coulisse, on évoque des luttes internes. La mission Saqqara du Louvre pourrait, en outre, être rattachée à l’IFAO, dont est issue Guillemette Andreu, l’actuelle conservatrice du patrimoine au département des Antiquités égyptiennes du Louvre. Le cercle très fermé des égyptologues français est régulièrement secoué par des querelles de chapelle, comme en 2004 où le non-renouvellement à la tête de l’IFAO de Bernard Mathieu avait provoqué une véritable crise au sein du prestigieux institut.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°277 du 14 mars 2008, avec le titre suivant : Au-delà des frontières

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