Art contemporain

ART PALESTINIEN

À l’IMA, une saison « Palestine » disparate

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2023 - 804 mots

PARIS

Plusieurs expositions sont présentées en simultané sur la Palestine, mais l’IMA peine à les structurer, malgré une énergie indéniable.

Paris. Comme le rappelle Jack Lang, président par intérim de l’Institut du monde arabe (IMA), cette saison est « une présentation de la Palestine sous ses mille et une couleurs, intellectuelles, créatives et combatives ». Il est vrai que ce projet est un manifeste ambitieux pour la création palestinienne. La saison qui consiste en trois expositions et un riche programme d’événements culturels jusqu’à l’automne, peine à afficher une unité : les expositions se déploient dans trois endroits différents du bâtiment de l’IMA.

La collection du futur musée palestinien

L’exposition principale installée dans les salles des expositions temporaires du sous-sol présente une sélection d’œuvres du futur Musée d’art moderne et contemporain de Palestine, une initiative qui fait l’objet d’une convention de partenariat entre ses fondateurs et l’IMA, comme le signale le commissaire général Elias Sanbar (ancien ambassadeur de Palestine à l’Unesco). Cette collection déjà montrée à l’IMA en 2020 provient de dons d’artistes ou de mécènes, parmi lesquels Ernest Pignon Ernest, Vladimir Velickovic, Henri Cueco et Julio Le Parc. Elias Sanbar insiste sur le fait que « ce ne sera pas un musée privé, car c’est le devoir d’un État de mettre la culture à disposition de ses citoyens ». Exposer cette collection relève donc du geste militant, d’autant que le musée n’a pas encore trouvé de lieu où s’installer dans les Territoires palestiniens.

On peut regretter le manque de ligne directrice de cet ensemble, mis à part ce qu’Elias Sanbar nomme « un pari sur l’avenir, plus équitable et plus ouvert ». Les cartels des œuvres sont par ailleurs réduits au strict minimum, et il n’y a pas de frise chronologique : les visiteurs risquent de passer à côté du contexte politique et historique.

Dans cette exposition brouillonne se distingue également la salle consacrée au poème de Mahmoud Darwich écrit en réaction aux massacres de Sabra et Chatila. Une archive exceptionnelle de 1983 montre le poète déclamant à la tribune du Conseil national palestinien à Alger. Sa voix résonne comme un fil rouge au sein de l’exposition, mais le poème aurait gagné à être entièrement traduit, car seuls les titres des strophes le sont. De même, les superbes calligraphies inspirées du poème sous les pinceaux de Hassan Massoudy et Rachid Koraïchi se trouvent-elles réduites à leur dimension purement ornementale puisqu’elles n’ont pas été traduites.

Un musée dans les nuages

La présentation du projet « Sahab » de Gaza (« nuages » en arabe) se révèle très intéressante. C’est un musée « sans murs » comme le définit l’artiste Salman Nawati qui signe la maquette de ce musée utopique. Entre construction dans les nuages et collection numérique, le projet s’appuie sur la réalité virtuelle et une application pour smartphone pour « se réapproprier un territoire », selon la commissaire associée, Marion Slitine. Elle précise que le projet est soutenu par l’Institut Français de Gaza, et qu’une architecte fait partie du collectif, pour qu’à terme ce musée devienne réel (sans doute grâce à des fonds privés).

Plus solide et plus concentrée, la deuxième exposition au sous-sol se consacre à la photographie palestinienne ou ayant pour objet la Palestine. En regard d’une collection de tirages orientalistes des années 1870-1890 de la société Photoglob Zurich, des œuvres contemporaines analysent le morcellement du territoire palestinien. Si Taysir Batniji choisit l’humour et présente des maisons bombardées à Gaza comme des biens immobiliers à vendre, Hazem Harb superpose à des cartes postales anciennes de la Palestine des panneaux d’interdiction de circuler. Le territoire actuel est sans cesse remanié et les frontières modifiées, en contraste avec les photographies figées orientalistes : le dialogue fonctionne, d’autant que les cartels sont ici très détaillés.

Toujours dans le registre humoristique, les lignes de métro imaginées par Mohamed Abusal soulignent l’absence d’infrastructures à Gaza : entre le plan soigneusement dessiné, les tickets de métro, les photographies de stations et le logo (un grand M rouge), l’artiste qui a étudié les Beaux-Arts à Paris construit une dystopie territoriale remarquable. Marion Slitine et Elias Sanbar rappellent que « les Palestiniens font preuve d’une forme d’autodérision » caractéristique, un trait que l’exposition met en valeur.

Les commissaires ont aussi choisi des œuvres plus sensibles, comme les photographies de cheveux tressés de Safaa Khatib, une évocation discrète du sort réservé aux jeunes filles palestiniennes emprisonnées en Israël. Les témoignages sonores qui accompagnent les tirages leur confèrent une dimension politique. De même, les portraits en noir et blanc d’ouvriers par Raed Bawayah soulignent-ils avec finesse les multiples entraves à la circulation entre Israël et les Territoires palestiniens.

En comparaison de cette belle exposition, celle consacrée aux valises de Jean Genet semble bien pauvre malgré un sujet intéressant, d’autant qu’elle est logée au sein du musée de l’IMA, au cinquième étage, et mal indiquée par la signalétique. Cette saison « Palestine » manque d’une colonne vertébrale, même si les expositions séparées offrent des moments d’émotion.

Ce que la Palestine apporte au monde,
jusqu’au 19 novembre, Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°614 du 23 juin 2023, avec le titre suivant : À l’IMA, une saison « Palestine » disparate

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