Numérique

MONDES NUMÉRIQUES

Les jeux vidéo érigés en art

Par Héloïse Décarre · Le Journal des Arts

Le 29 juillet 2023 - 515 mots

METZ

Esthétique et technologique, le jeu vidéo s’impose en tant que nouveau médium. Des artistes contemporains exposent leurs mondes virtuels au Centre Pompidou-Metz.

Metz (Moselle). Le troisième étage du Centre Pompidou-Metz a des allures de salle d’arcade. De vieux canapés font face à des écrans cathodiques ou des projections murales, alors que çà et là sont dispersés joysticks, manettes de jeu et casques de réalité virtuelle. Des équipements bien connus de toutes les générations car, comme le précise Hans Ulrich Obrist, commissaire de l’exposition et directeur artistique des Serpentine Galleries de Londres, 3 milliards de personnes – soit un tiers des habitants de la planète –, ont joué à des jeux vidéo en 2021.

L’exposition est pourtant loin de se réduire à un divertissement. À l’initiative de la Fondation Julia Stoschek, à Düsseldorf, « Worldbuilding » est itinérante et s’enrichit de contenus, ville après ville. Avant deux arrêts dans des lieux encore tenus secrets, le projet fait une étape à Metz, où douze artistes français viennent étoffer l’exposition. Quarante-trois créateurs au total démontrent ici que le jeu vidéo n’est pas seulement ludique, mais aussi une forme d’expression artistique légitime.

Dès les années 1970, des artistes contemporains en ont fait leur moyen d’expression, s’inspirant de son esthétique, le piratant et le détournant (dans les années 1990, le collectif Jodi, par exemple, a dénaturé le logiciel et le graphisme de « Quake », un jeu vidéo de tir, le réduisant à des rayures noires et blanches abstraites), ou créant des réalités virtuelles et des formes de vie artificielles : en 2018, l’Américain Ian Cheng (né en 1984) a donné naissance à « BOB », acronyme de Bag of Beliefs, une simulation numérique vivant et se développant en fonction du type d’offrandes lui étant fait sur une application.

Artiste/développeur : une distinction claire

L’exposition ne laisse aucun doute : les artistes de la mouvance numérique sont bien des artistes. S’ils ont souvent les compétences techniques de game designers, ils se distinguent de la profession en revendiquant avant tout une carrière de plasticien. Des œuvres d’art sont d’ailleurs placées face à des créations numériques, comme en écho : le tableau Sporal (Dôme), 2023, de la Française Mimosa Echard (née en 1986) fait ainsi face à ses stream (un live diffusé sur la plateforme Twitch).

La distinction entre développeur et artiste vient surtout du fait que les productions exposées s’inscrivent pleinement dans des réflexions engagées. Discriminations de genre, racisme, changement climatique… « Worldbuilding » offre un panel d’œuvres critiques, voire militantes. Le Danois Jakob Kudsk Steensen (né en 1987) propose ainsi une expérience de réalité virtuelle où l’on peut rencontrer une espèce d’oiseau éteinte et entendre son chant, enregistré en 1975. De son côté, Danielle Brathwaite-Shirley (née en 1995) invite les joueurs à tirer sur des monstres pour protéger des personnes noires transgenres. Futuriste, cette expérience immersive et multisensorielle amorce même une conversation sur les limites du corps physique, à une époque où se dessinent, peu à peu, les contours de métavers en ligne.

Chaque œuvre comportant sa propre réalité, voire sa propre forme de vie, fait que le Centre Pompidou-Metz devient un univers multiple. Un voyage métaphysique où le visiteur se mue en explorateur.

Worldbuilding, jeux vidéo et art à l’ère digitale,
jusqu’au 15 janvier 2024, Centre Pompidou-Metz, 1, Parvis des Droits de l’Homme, 57020 Metz.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°615 du 7 juillet 2023, avec le titre suivant : Les jeux vidéo érigés en art

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque