Samedi 24 février 2018

Yves Oppenheim

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 25 août 2008

La cinquantaine à peine entamée, Yves Oppenheim ne se consacre pleinement à la peinture que depuis une quinzaine d’années. Ce n’est pas faute d’avoir essayé plus tôt mais le moment n’était pas venu. Après le musée des Beaux-Arts de Nantes et le centre d’art de Kerguéhennec, il est l’hôte cet automne du FRAC de Franche-Comté au Musée des Beaux-Arts de Dole.

La peinture, disent certains, est obsolète. Et pourquoi le serait-elle ? Au nom de quoi ne serait-elle plus à même de trouver sa place dans le champ de la création artistique, comme elle l’a fait au cours des siècles passés ? Non, la peinture n’est pas morte. Peut-être même – au moment où ils sont si nombreux à vouloir l’enterrer – n’a-t-elle jamais été aussi vivante. D’ailleurs, comme l’observe très justement Yves Oppenheim, Baselitz, Richter, Polke ne comptent-ils pas parmi les plus grandes figures de l’art contemporain des trente dernières années ?
La peinture, Yves Oppenheim la pratique sur un mode exclusif et lui accorde toute son énergie. Ses tableaux, peints d’un geste ample, sont envahis par la couleur. Le regard est invité à se perdre dans leur espace à la fois dense et voluptueux. Dans tous les cas, celui-ci ne peut se raccrocher ni aux motifs, ni à la composition, parce qu’ils sont conçus tous deux de sorte à le distraire, “c’est-à-dire à le conduire sans cesse ailleurs que là même où il croit se poser”. La peinture d’Yves Oppenheim a cette qualité d’être fondamentalement dynamique. D’un dynamisme qui va parfois jusqu’à la violence. La relation d’osmose particulièrement singulière qu’elle entretient avec le dessin la charge d’une dimension proprement organique, voire vitaliste. Aux cinq mots clés tournant autour des notions de peinture ou d’art contemporain, Yves Oppenheim donne ses commentaires :

De la peinture
“La peinture ne se fait pas avec des idées, mais avec le corps. C’est un travail de compréhension du monde par le corps. Il ne s’agit pas d’avoir des idées, mais au contraire de chercher à les éliminer. L’effort consiste à arrêter de conceptualiser sans cesse pour ouvrir l’esprit à un autre mode de pensée : il s’agit de prendre en compte l’inconscient collectif en mettant son propre corps en jeu. La peinture exige de celui qui la pratique d’essayer de capter quelque chose en lui qu’il ne connaît pas et qui résiste. Bien plus qu’abstraire, il s’agit d’extraire. Le vécu et le trajet que vous faites avec vous-même - ou contre vous-même - relève d’une archéologie de l’intime pour creuser en soi afin d’y atteindre les couches les plus enfouies. C’est un travail qui nécessite du temps ; aussi les peintres, à de rares exceptions près, arrivent-ils souvent à maturité assez tard.”

De l’art contemporain
“Le temps de la peinture est beaucoup plus long que celui de  la photographie, la vidéo ou l’installation. Ce qui la distingue, c’est sa longue histoire. Le fait qu’elle s’apprécie, entre autres facteurs, en fonction d’une connaissance de son passé, lui confère à mes yeux l’avantage de la clarté. Or aujourd’hui, on se trouve face à des situations et des modes d’expression éclatés qui exigent des artistes de montrer chaque fois des techniques différentes. Il leur faut innover en permanence parce que la réception de l’art en Occident a complètement changé depuis une trentaine d’années. Et cette innovation permanente se fait trop souvent avec des explications et des intentions. Pour moi, être artiste, c’est résister à cette tendance et témoigner de l’existence en nous d’une grande liberté de décision, par un bricolage aux moyens limités, qui peut être très sophistiqué et permet le dépassement de soi-même. L’Art, c’est quelque chose qui, venu du fond des siècles, est arrivé jusqu’à nous sous différentes formes. C’est de l’ordre du poétique. Plus l’artiste s’abandonne à la matière, plus il a de chance de rencontrer ce poétique.”
 
De la question de l’être
“Si autrefois la peinture était tenue de rendre compte de la société, ce qu’il en reste aujourd’hui n’est pas l’information sociologique qui la portait, mais ce qui résiste à la compréhension intellectuelle. C’est ce mystère, cette résistance qui me passionnent par exemple chez Piero della Francesca. La différence qu’il y a entre l’art d’un artiste comme Piero et les œuvres d’autres peintres de son époque réside dans le fait que celles-ci ne nous offrent à voir justement qu’un compte-rendu social, dans le style de l’époque, rempli de bonnes intentions. Ce qui fait toute la différence, c’est la question de l’être et de son mystère.
En 1967, Bruce Nauman a réalisé une pièce tout à fait remarquable qui est une phrase écrite en lettres de néon en forme d’une spirale, énonçant “the true artist helps the world by revealing mystic truths” (le véritable artiste aide le monde en révélant des vérités mystiques). C’est une œuvre merveilleuse qui confirme que le but de l’Art est d’avoir une conscience de soi et du monde plus élevée.”

Du choix du motif
“Le choix du motif relève d’une véritable entreprise archéologique. Je commence toujours par travailler de façon abstraite, creusant la peinture jusqu’à l’apparition d’images qui viennent et qui s’en vont, sans aucune censure. Au bout d’un temps plus ou moins long, une structure colorée me satisfait en tant qu’image plastique et le motif définitif apparaît alors très vite. Dans la majorité des cas, c’est un motif extrait de mon quotidien ou bien de lieux et de choses vus enfouis dans ma mémoire : des fruits, une fleur, des feuilles, une échelle, etc. Ce sont des motifs génériques qui évitent l’anecdote. La dimension prosaïque de ces motifs n’empêche en rien celle du mystère poétique auquel j’aspire : voyez Morandi ou de Chirico. Le motif n’est jamais un prétexte, ni un préliminaire ; il opère plutôt comme un vecteur. Il permet au spectateur d’entrer plus aisément dans l’œuvre, de faire la moitié du trajet.”

De quelques considérations techniques
“Au début, j’ai travaillé avec de l’acrylique et d’autres techniques comme la tempera pour choisir finalement l’huile parce qu’elle convient mieux à un temps de réflexion plus long. Ce qui entraîne la mise en chantier simultanée de plusieurs tableaux et favorise la pratique de la série.
Depuis quelque temps, j’exploite le blanc de la toile en réserve. Cela me permet d’alléger le tableau et lui confère une certaine fraîcheur. Comme s’il avait été fait très vite. De plus conserver ces blancs, c’est une contrainte ; ça m’oblige à être plus décisif. Les peintres du passé étaient obligés de respecter à la lettre un cahier des charges qu’on leur imposait ; il leur fallait donc s’exprimer dans les interstices. Aujourd’hui, nous sommes obligés d’inventer nous-mêmes notre propre “cahier des charges”. C’est certainement là l’un des grands problèmes de l’Art de ce siècle.”

NANTES, Musée des Beaux-Arts, jusqu’au 31 août et DOLE, Musée des Beaux-Arts, 18 septembre-15 novembre, cat. 50 p., 80 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°499 du 1 septembre 1998, avec le titre suivant : Yves Oppenheim

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