Mercredi 19 décembre 2018

Une année de contrastes

L'ŒIL

Le 1 février 2004 - 1192 mots

État des lieux de la situation des maisons de ventes, un an après leur réforme et dans un contexte économique difficile.

En 2003, les sociétés de ventes vivent leur première année de réforme. Changement de statut qui se fait dans un climat difficile. Conflit irakien, crise boursière obscurcissent le ciel de Drouot. Les goûts changent, au détriment de catégories comme le mobilier classique, dont le prix baisse nettement. Alors que les grandes maisons de ventes se livrent une concurrence croissante, les petites structures tentent de résister à la morosité économique.

Deux belles aventures...
En 2003, Christie’s prend son envol. La nouvelle venue achève de s’acclimater au marché parisien. Augmentant le produit de ses ventes de 40 %, elle vend une dizaine de collections parisiennes et un symbole français, le Concorde. Christie’s capte une clientèle diversifiée. Elle absorbe des lots de moyenne gamme, abondants dans des collections qui, telles que celle du baron Hottinguer, en
comportent parfois sept cents. Les estimations, généralement basses, atténuent les préventions des
amateurs moins fortunés. Fin 2003, sur le modèle de Drouot, Christie’s réalise une première vente at home de lots estimés de 5 euros à 20 000 euros, qui est, à sa façon, un succès. Pour les acheteurs, comme les vendeurs, l’attrait de la nouveauté joue. Une leçon pour Sotheby’s, dont l’acclimatation, plus lente, se traduit par un total inférieur de moitié à celui de Christie’s, malgré l’organisation de quatre ventes de collections prestigieuses.
Pendant quinze jours en avril, la vente Breton souffle un vent de folie sur l’hôtel Drouot, avec huit enchères au-dessus du million. En juin, la succession Arp relaie ces résultats en rapportant plus de 10 millions d’euros à la SVV (société de ventes volontaire) Calmels-Cohen. Celle-ci traverse cette année triomphale avec une benoîte modestie, et, prudemment, n’a rien changé à sa structure. Une fin d’année très calme pour la SVV annonce d’ailleurs un retour « à la normale » prévisible. Ses ventes hivernales reflètent la conjoncture difficile, et la sélectivité du marché. Si les ventes Breton et Arp ont définitivement changé l’image de la SVV, c’est en démontrant son efficacité : « Le confort d’une organisation, intégrant en un même lieu tous les services, la qualité des produits proposés, CDRom et catalogues, de l’accueil des institutions ont démontré notre savoir-faire. Cela a très bien été perçu. Nous le ressentons dans les demandes des clients qui s’adressent à nous », conclut Cyrille Cohen.

Les « grands » à l’épreuve de la modernisation
En 2003, Tajan passe à la seconde place des maisons de ventes françaises. L’année montre son essoufflement, sensible dès 2002. La SVV met en avant une organisation unique, fondant sa réussite sur « l’abattage ». Avec vingt-cinq spécialités, un calendrier très fourni de ventes spécialisées, Tajan propose à la vente le plus grand nombre d’objets. Mais l’abondance de lots ne compense pas toujours le manque d’intérêt qu’ils suscitent. La capacité de ce précurseur à s’adapter aux exigences de la concurrence n’est pas en cause : poursuivant les journées d’expertises en province, Tajan vend dans trois salles parisiennes, déplaçant ses ventes de Drouot vers l’espace Tajan et l’hôtel Georges V. Coup de théâtre de fin d’année, la revente par LVMH de ses parts de Tajan à une société financière inconnue, Rodart, qui en devient l’actionnaire majoritaire. Ce quasi-abandon, puisque LVMH conserve quelques parts de Tajan confirme, après le vente de Phillips, le désintérêt du groupe pour les maisons de ventes décidément jugées insuffisamment rentables à ses yeux.
L’association Artcurial Briest Poulain Le Fur, elle, se révèle fructueuse. Signe des temps, la participation d’Artcurial au réseau International Auctioneers se développe ayant permis, entre autres, à la collection Perrot Moore de parcourir l’Europe.
« Ce réseau offre la possibilité à de grandes maisons de ventes européennes de regrouper leurs fichiers clients, et, pour certaines, de diffuser un catalogue commun réunissant les plus beaux lots de leurs ventes. La revue International Auctioneers est diffusée aux VIP d’une dizaine de maisons de ventes, en Europe et aux États-Unis, rappelle Francis Briest. » Artcurial s’est tourné vers la province avec un succès plus discret. Depuis fin 2002, Jacques Rivet est, à Toulouse, le seul correspondant d’Artcurial en province. À l’activité de son bureau toulousain, Artcurial doit la vente Jaeger LeCoultre. Artcurial expérimente aussi une association encore timide avec le groupe Ivoire. Ce dernier a réalisé sa première vente en Avignon et non dans les locaux, forts chers, d’Artcurial, comme cela avait été envisagé. L’association a attiré à Artcurial une ou deux belles pièces, mais la volonté d’Ivoire, de se « constituer en tant qu’entité propre », raffermie par le succès de certaines des ventes des SVV réunies sous son égide, en fait un allié moins souple que prévu.

La résistance des acteurs classiques
Pour Piasa, 2003 ne marque pas de bouleversement. L’appartenance à Artémis, la holding de Pinault, ne devait rien changer à l’activité de la SVV. « Possédant Christie’s, François Pinault souhaitait aussi s’appuyer sur une maison de ventes typiquement française rappelle Alexis Veillet. Piasa conserve cet esprit. Notre clientèle internationale est celle que nous avions déjà. » Le réseau Piasa, créé fin 2002, avec quatre commissaires-priseurs d’Angers, Dijon, Toulouse et Lyon, se borne à un partenariat entre SVV, sans contrat d’exclusivité. « Nous n’avons pas encore entrepris de vente commune, de projet publicitaire commun. » Les inventaires effectués par Piasa en province, les lots dirigés vers Paris constituent l’essentiel des « échanges » entre SVV. Réussites d’une année plutôt difficile pour Piasa, les ventes de dessins. En mars, la SVV obtient 1,5 million d’euros pour un dessin de Gauguin, record mondial pour l’artiste.
Dans un climat général morose, des SVV comme Beaussant-Lefèvre, qui réalise en 2002 une vingtaine d’enchères supérieures à 100 000 euros, symbolisent la solidité de petites structures. D’autres, de moindre envergure, remportent en 2003 des records dans les ventes de spécialités dont elles se sont fait un créneau : les arts décoratifs pour Camard, le design pour Cornette de Saint-Cyr, l’archéologie orientale pour Boisgirard et associés… Ces succès ont parfois bénéficié à Drouot, mais l’hôtel doit essentiellement au succès de la vente Breton, une augmentation de 5,5 % de son chiffre d’affaires. Hausse qui dissimule l’ambiance bien terne de nombreuses ventes, y compris les ventes prestigieuses de fin d’année. Hausse en contradiction avec les migrations des ventes vers d’autres lieux attractifs, d’ailleurs susceptibles d’élargir leur audience. Consciente de cette situation, Drouot-Holding reporte à 2004 les projets formulés en 2002 : relancer les travaux de Drouot, réaliser une meilleure promotion des ventes, et développer même une représentation de Drouot à l’étranger… Vœux restés pieux en 2003.
L’année, difficile, n’a certes pas favorisé la mise en route d’une modernisation de la profession. Si les plus grands l’ont devancée avec efficacité, des SVV en perte de vitesse ont souffert de la morosité économique, et n’ont pas eu la possibilité d’évoluer. En 2003, un des rôles les plus importants du Symev, syndicat des maisons de ventes volontaires était encore de démêler les problèmes pratiques posés par les nouvelles lois, pour répondre aux interrogations quotidiennes de nombreux professionnels. Le syndicat, qui réunissait 80 % de la profession fin 2003, a démontré au moins sa compréhension de la nécessité de s’unir.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°555 du 1 février 2004, avec le titre suivant : Une année de contrastes

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