Mercredi 19 décembre 2018

Un millésime mitigé pour la céramique

L'ŒIL

Le 1 février 2004 - 1215 mots

2003 a été une année mitigée pour la céramique moderne et contemporaine, mais ce domaine de collection est encore jeune, qui s’organise avec ses fidèles, ses experts et ses rendez-vous réguliers.

L’année 2002 semblait avoir définitivement réveillé le marché de la céramique 1950 avec des flambées de résultats pour les signatures « redécouvertes » de Chambost, des époux Ruelland ou de Capron parmi d’autres. Certains bons résultats ont été reconfirmés en 2003 par l’étude Pierre Bergé le 23 avril (expert Jean-Jacques Wattel) : une belle vente dispersait les acquisitions de céramique moderne d’un collectionneur ayant choisi de se consacrer exclusivement aux créations contemporaines. De très belles pièces françaises (Jouve, Joulia, Ivanoff, Chambost, Ruelland, Hedberg…) ou italiennes (Fantoni, Melotti) étaient proposées. La bonne santé de la cote de Pol Chambost (1906-1983) s’y affirmait : quatre intéressants vases Corolle bicolores jaune/noir (rassemblés par Christine Diegoni, chez qui ils ont été achetés par le vendeur), modèles semblables à ceux que le céramiste proposait à l’époque à la galerie de Jean Royère, partaient entre 1 500 et 2 600 euros par vase. Un grand vase balustre orange vif du même auteur atteignait 3 600 euros, sur une estimation haute de 2 500 euros. Objets peu courants en ventes publiques françaises, deux grands vases-sculptures de l’Italien Fausto Melotti (1901-1986), feuilles d’argile pliées à coulures d’émail blanc sur fonds bleu nuit, partaient à 7 000 et 4 800 euros. Une importante sculpture anthropomorphe d’Elizabeth Joulia (1925-2003) ne constituait pas pour les amateurs une inconnue : elle avait été proposée une première fois lors de la fameuse vente pionnière « d’archéologie du XXe siècle » Le Regard d’Alan en 1991 (étude Cornette de Saint-Cyr), où notre collectionneur l’avait payée alors 4 000 francs. Chez Pierre Bergé le 23 avril, elle s’est arrachée à 7 000 euros (estimation 2 500/3 500 euros), emportée par le marchand Pierre Staudenmeyer. Il s’agit à l’évidence d’une pièce importante bien qu’atypique, réalisée par l’une des céramistes majeures de l’après-guerre : c’est l’éveil d’une cote à surveiller. Mais le « clou » de la vente Bergé, c’était bien sûr Georges Jouve (1910-1964), la valeur aujourd’hui la plus consacrée au firmament de la céramique française : un important vase de 1948 avec en décor un grand soleil et les points cardinaux en incision (27 500 euros) et un autre vase de forme balustre à anses latérales, également à décor de soleil en relief (21 500 euros) constituaient les résultats phares. L’intérêt pour Jouve suit la folle montée des prix observés depuis une dizaine d’années sur le mobilier de Jean Prouvé et de Charlotte Perriand, celui-ci étant généralement accompagné des créations du céramiste au fil des revues et des décors d’époque. À l’espace Tajan le 26 mai dernier, un exceptionnel vase noir lustré à décor d’un motif de serviette en application passait l’estimation haute pour atteindre 19 253 euros. Une longue table basse à plateau en dalles de céramique émaillées vert atteignait 38 506 euros. Les prix des belles pièces de cet artiste sont maintenant bien établis, mais petit bémol tout de même : l’enchère record de 377 705 francs obtenue en mai 2001 par la désormais fameuse jardinière La Poule blanche de Jouve (cf. L’Œil n° 535) n’a pas été reconduite en 2003. Achetée à l’époque par le marchand Éric Touchaleaume pour son principal client américain, la même pièce est repassée récemment en vente (étude Digard) et n’a pas dépassé 280 000 francs (frais non compris). La spéculation a (heureusement) ses limites... L’année 2003 n’aura pas été « haut de gamme » uniquement pour Jouve, elle l’a été aussi tout particulièrement pour le plus classique Jean Besnard (1889-1958). La consécration spectaculaire des enchères lui est venue grâce au styliste Karl Lagerfeld, qui proposait le 15 mai dernier chez Sotheby’s à Paris, une sélection rigoureuse des meilleures signatures des années 1930 et 1940. Hormis un exceptionnel pot couvert en grès émaillé corail d’Henri Simmen et Eugénie O’Kin (ancienne collection d’Andy Warhol) qui se négociait à 54 000 euros sur une estimation haute de 15 000 euros, il n’y en avait que pour
Besnard : en vingt-quatre lots, il totalisait à lui seul 660 000 euros. Estimé 10 000 euros, son Marabout, sculpture-oiseau en grès émaillé vermiculé blanc, daté de 1930, fusait à 165 000 euros. Un vase boule à haut col des débuts du céramiste vers 1925 s’envolait à 155 000 euros (sur une estimation de 8 000 euros). Sans le label « ancienne collection Lagerfeld », mais faisant partie de la vente de l’entier mobilier d’une villa des années 1930 (étude Joron-Derem, 26 mai 2003, expert Félix Marcilhac), deux exceptionnelles potiches monumentales en grès de Jean Besnard La Chasse et La Pêche avec des socles réalisés par le sculpteur sur bois Alexandre Noll ont fait plus raisonnablement le prix très mérité de 78 000 euros. Au chapitre des demi-déceptions, une œuvre historique de Guidette Carbonell (1910) – Le Paradis terrestre – a été emportée sur la base de son estimation basse à 9 000 euros le 18 juillet 2003 chez Pierre Bergé : il s’agit d’un grand tondo mural en faïence richement émaillé réalisé en 1944 pour la Compagnie des arts français de Jacques Adnet. L’État s’était porté acquéreur en 1945 du premier exemplaire, trois répliques polychromes furent ensuite exécutées : celle, présentée à la vente, constitue une des réussites emblématiques de cette céramiste hors norme à l’inspiration librement poétique et coloriste. Son œuvre céramique (assez réduite en nombre) doit être prochainement mise en valeur par un grand musée français, accompagnée de son travail textile des années 1970-1980 : on peut donc légitimement s’attendre à de belles surprises en vente publique. En 2003 enfin, il y aura eu quelques échecs étonnants : celui des méventes de Vassil Ivanoff (1897-1973) lors de la vente Tajan du 26 mai 2003 (lots 1 à 13, expert Félix Marcilhac), où toutes les pièces, sauf une théière, ont été ravalées. Il s’agit pourtant d’un des personnages phares de la céramique française de l’après-guerre, qui a réinventé avec ses propres formules charnues et expressionnistes la poterie et la sculpture en terre. Travail trop singulier sans doute, qui reste encore boudé par le petit milieu des collectionneurs français semblant lui préférer le travail plus équilibré et « décorateur » d’un Jouve, qu’Ivanoff a d’ailleurs côtoyé. Chez Pierre Bergé le 23 avril, un haut vase cylindrique très matiériste avait trouvé preneur à 1 600 euros, dans la fourchette de l’estimation. Une autre absence de stimulation elle aussi troublante, celle des enchérisseurs sur les éditions céramiques du designer Ettore Sottsass (1917), dont des exemples sont passés à plusieurs reprises sans susciter d’intérêt chez Cornette de Saint-Cyr (expert Emmanuel Legrand) : si l’engouement pour les pièces de mobilier créées par ce chef de file italien ne cesse de croître, on sent un certain malaise autour des céramiques jugées froides dans leur exécution souvent très récente (sur des modèles dessinés antérieurement dans les années 1960 ou 1980 et dont les premières éditions d’origine conservaient parfois mieux la touche artisanale). Le nombre et l’écoulement des pièces quelque peu mystérieux peuvent constituer un frein pour de nouveaux collectionneurs encore hésitants. Mais il y a sans doute des achats intéressants à réaliser, dès que le goût très italien pour les couleurs choc et les rythmes débridés aura été mieux travaillé par l’amateur français.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°555 du 1 février 2004, avec le titre suivant : Un millésime mitigé pour la céramique

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque