Théophile Bra, d’encre et de fureur

L'ŒIL

Le 1 septembre 1999

En ce mois de septembre arrivent enfin à Douai, après leur périple américain, les dessins de Théophile Bra. Découverte passionnante que celle de cet artiste néoclassique, aujourd’hui inconnu, sculpteur utopiste atteint d’une crise mystique en 1826 et dont le coup de crayon traduit la rage et la folie.

Breton l’eût porté aux nues, Desnos l’eût salué comme un frère en somnambulisme, Artaud eût crié au génie incompris. S’ils avaient seulement entraperçu l’œuvre dessinée de Théophile Bra, les surréalistes et autres compagnons de route de l’art visionnaire en auraient été bouleversés, ravis, transportés. Las ! Les dessins et écrits de ce Douaisien né en 1797 devaient rester à l’abri des curiosités au fond des archives de sa bonne ville des Flandres jusque dans les années 60. Leur réapparition est largement due à l’enthousiasme de deux chercheurs, Jacques de Caso et André Bigotte.

Victime d’irritation cérébrale
Connu, Théophile Bra l’est essentiellement pour ses sculptures, encore que de modeste réputation. Ce second Grand Prix de Rome, petit-fils et fils de sculpteurs, cantonnera sa production aux bustes et aux commandes publiques. Il est l’artiste du monumental, laïc ou religieux, celui qui couvre la France du XIXe siècle de soldats héroïques et de Christ expirant, tout un peuple de marbre qu’on voit et qu’on oublie souvent, comme cette frise illustrant Le Départ et le retour des Armées françaises sur l’Arc de Triomphe de l’Étoile et à laquelle il participe. Mais la grande affaire de sa vie est manifestement ailleurs. Entre 1826 et 1830, traversant une conjoncture familiale pénible – ses deux premières femmes mourront à quelques années d’intervalle – il est victime de plusieurs accès « d’irritation cérébrale » qui débouchent sur une crise mystique : hallucinations, sensations de dédoublement du moi, délires se succèdent. Tout de suite, cet enfant de l’époque romantique voit dans cette « exaltation mentale » une possibilité d’expression plastique. Il va, en 25 ans, couvrir des dizaines de milliers de pages de traits et de taches qui ne représentent pratiquement aucun objet, ne racontent aucune histoire. Sauf celle du procédé de l’inscription matérielle de la pensée dans les mots tracés sur la page. Et il le fait en inventant structures et stratagèmes narratifs, en créant ses icônes, sa mémoire et finalement, sa propre syntaxe. Dans cette entreprise autobiographique, point de rapport avec la sculpture. Théophile Bra mène une enquête spirituelle. Même dans les dessins qui prennent un tour anthropomorphique (L’Ébauche d’un être en est un exemple), on ne saurait voir une esquisse pour un travail ultérieur. Le mot d’esquisse, qui appartient au vocabulaire du dessin académique est d’ailleurs rejeté. Ici, la simplification n’annonce pas de développement à venir : le détail signifie l’ensemble, comme cette envahissante figure du cercle qui révèle une des orientations majeures de la cosmologie de Théophile Bra. Comme le formule André Bigotte, « le dessin n’est plus concevable comme générateur du beau ou de plaisir, ni effet d’inspiration ou de savoir-faire, mais comme producteur de connaissance : par lui l’humanité est amenée à formuler ses problèmes et à penser leur résolution ».

Témoin du divorce de son corps et de son esprit
On a pu, peu ou prou, ranger les dessins de Théophile Bra en deux catégories. Dans les uns, il dispose le discours de façon plus ou moins conventionnelle sur la page, le dessin venant en illustration des propos ou plutôt en tant que signe mnémotechnique de sa pensée. Néanmoins, lorsque cela est nécessaire, le cours du texte est brisé pour toujours privilégier l’ordre plastique. Dans les autres, il jette ses réflexions et notes selon l’organisation d’une grammaire nouvelle. Les observations, les intuitions, inhérentes à son état, défilent, inscrites en marge, en courbes, dans les interstices, avec une liberté de ton qu’on retrouve dans les collages cubistes. La page appelle alors une lecture globale : elle doit être saisie comme elle a été conçue, dans son ensemble. Car Théophile Bra, premier et plus attentif témoin du divorce de son corps et de son esprit, consigne et inscrit. Il consigne ses hallucinations et les installe dans une mythologie personnelle. Et il laisse les traits s’inscrire d’eux-mêmes sur la page, redécouvrant une dimension atavique de l’écriture, le gribouillage. La plume court, livrant passage au langage intemporel des signes. L’écriture automatique n’est pas loin. Cette apparente liberté est pourtant sévèrement sous-tendue par un discours mystique. Et si Théophile Bra est habité d’une ambition, c’est, au final, celle de montrer l’image-modèle de l’homme moderne. Encore « montrer » n’est-il pas le terme qui convient, puisque son œuvre dessinée n’est pas destinée à être exposée à la curiosité publique. « N’allez pas vous méprendre, écrit-il, ces dessins n’ont de sens que pour leur auteur. » Affaire purement privée ? Voire. L’artiste est socialement  bien intégré dans son époque. Catholique convaincu, il navigue pourtant entre l’utopisme de Fourier, les thèses des saint-simoniens, l’étude de la théosophie et de la kabbale, quelques amis swedenborgiens, et un peu de magnétisme. La philosophie classique n’a pas ses faveurs parce qu’elle a été phagocytée par son propre développement scientifique. Tout cela compose une personnalité singulière, pour ne pas dire excentrique, qui intrigue et séduit ses contemporains. Le plus grand d’entre eux, Balzac, lui est présenté par sa cousine qui n’est autre que Marceline Desbordes-Valmore. Ils se fréquentent dans les années 1834-1835 et l’écrivain, peu avare de louanges, le qualifie bientôt de « sublime génie ». Il n’empêche. Auprès de cet adepte du messianisme, membre, avec David d’Angers et Girodet, de la Société de phrénologie – l’étude du caractère d’après la forme du crâne – l’auteur de La Comédie Humaine puise l’inspiration d’un roman, Seraphita, qui résonne largement des préoccupations mystiques et même des expressions de Théophile Bra. Lorsque le sculpteur rentre définitivement à Douai en 1850, 13 ans avant sa mort, il conçoit des plans pour y établir un Musée de la paix. Chaque salle, de forme différente devait contenir textes, dessins, sculptures pour raconter l’histoire et l’avenir de l’humanité. Le projet ne vit pas le jour et pratiquement tout le contenu de ses archives et de son atelier qu’il légua à la ville en 1851 fut détruit durant la Seconde Guerre mondiale... Il aura fallu attendre les dernières années de ce siècle et millénaire pour que soient révélés au grand public les rêves dessinés de celui qui aurait tant voulu amener l’humanité au Bien, et qui se qualifiait lui-même de somnambule, l’un de « ces hommes qui dorment éveillés ».

DOUAI, Musée de la Chartreuse, 25 septembre-12 décembre, cat. 120 p., 150 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°509 du 1 septembre 1999, avec le titre suivant : Théophile Bra, d’encre et de fureur

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