Dimanche 18 février 2018

Sous le pont de Hampton Court d’Alfred Sisley

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 26 juin 2017

C’est un tableau un peu à part. Conçu en Angleterre par un Britannique né en France, Sous le pont de Hampton Court érige son auteur en parfait laborantin, capable de multiplier les essais comme les précipités.

Quelle était la voix d’Alfred Sisley (1839-1899) ? Quel était son accent ? En avait-il seulement un, lui qui ne connut l’Angleterre qu’à quatre reprises ? Son pedigree s’était-il dilué dans cette terre de France qui le vit naître, grandir puis mourir ? Né à Paris, en 1839, de parents britanniques, le jeune homme résista longtemps au sillon tracé par son père qui, ayant fait fortune dans le textile, essaya de lui transmettre la passion et le témoin des affaires. En 1857, Alfred, dix-huit ans, est ainsi envoyé à Londres afin que lui soit inoculé le goût du négoce depuis l’entreprise familiale. En vain. Sisley, qui doit plus à Corot qu’à Blake, à Millet qu’à Millais, regagne la France et séjourne à Fontainebleau, berceau de la peinture de plein air. En 1862, il parfait ses gammes dans l’atelier de Charles Gleyre, source vive de l’impressionnisme, et fait des boucles de la Seine – Bougival, Louveciennes, Port-Marly, Sèvres – son infrangible terrain de jeux. Proche de Renoir, Monet et Pissarro, Alfred Sisley ne désobéira plus jamais à la règle impressionniste : exploration de vastes paysages, obsession des caprices atmosphériques, palette vive et subtile et cadrages proprement audacieux. En juillet 1874, avec le baryton de l’Opéra-Comique Jean-Baptiste Faure, le peintre gagne à nouveau l’Angleterre et, inévitablement, son fleuve, une Tamise dont il fixe la beauté mobile, les amples méandres ou les écluses magnétiques. Œuvre programmatique et radicale, Sous le pont de Hampton Court constitue l’un des points culminants de la peinture de Sisley, avec pour ubac l’éther impressionniste et pour adret l’enchantement industriel. Avec ses couleurs de paille et ses reflets de feu, avec sa touche tantôt légère tantôt violente, avec ses airs de ne pas y toucher, cette huile sur toile suffit seule à rendre indispensable la visite aixoise de l’hôtel de Caumont.

1839
Naissance à Paris
1862
Entre dans l’atelier de Charles Gleyre, rencontre Renoir, Bazille et Monet
1872
Le marchand Paul Durand-Ruel lui achète une première toile
1874
Première exposition impressionniste dans l’atelier du photographe Nadar
1888
Premier achat par l’État français d’une œuvre de Sisley, Matinée de septembre pour 1 000 francs
1891
Rupture avec Durand-Ruel, Georges Petit devient son seul marchand
1899
Décède à Moret-sur-Loing, où il est enterré

Faire %26eacute;cran
%26Eacute;t%26eacute; 1874. Il fait chaud, soleil. Sisley observe ici les avirons sillonnant une eau bigarr%26eacute;e par les reflets qui l%26rsquo;%26eacute;maillent. La nature est l%26agrave;, verte et pr%26eacute;serv%26eacute;e, presque c%26eacute;zannienne, tandis que les rameurs sont cambr%26eacute;s par un effort soutenu, ainsi que le trahit le rouge de leurs visages, semblables aux faces cramoisies d%26rsquo;un Jawlensky. Des hommes, sans doute, %26agrave; peine esquiss%26eacute;s, mais dont on devine la jouissance sportive, celle que c%26eacute;l%26egrave;bre une soci%26eacute;t%26eacute; de loisirs embryonnaire. Renon%26ccedil;ant %26agrave; tout illusionnisme et %26agrave; tout naturalisme, Sisley %26eacute;bauche des formes comme floues, voire flottantes, parfaitement pulsatiles, et ainsi dynamog%26egrave;nes. La touche est libre. Le peintre est s%26ucirc;r de son geste. Au premier plan, une %26eacute;norme pile coupe l%26rsquo;un des bateaux et alt%26egrave;re subtilement la lisibilit%26eacute; de ce morceau de peinture. Ce proc%26eacute;d%26eacute; perspectif, h%26eacute;rit%26eacute; des estampes japonaises, rappelle le go%26ucirc;t des impressionnistes pour un Extr%26ecirc;me-Orient d%26eacute;couvert lors des expositions universelles. Quand le motif, faisant %26eacute;cran, vient perforer l%26rsquo;espace%26hellip;
Enjamber la facilit%26eacute;
Folie que cette gigantesque forme sombre qui vient occuper et d%26eacute;couper un tiers du tableau. Car, plut%26ocirc;t que de repr%26eacute;senter l%26rsquo;enjambement classique d%26rsquo;un pont, Sisley entreprend d%26rsquo;en figurer la partie cach%26eacute;e, et obscure. Merveilleux revers de la m%26eacute;daille, lequel %26eacute;rige cette toile en %26laquo;%26nbsp;moment parfait de l%26rsquo;impressionnisme%26nbsp;%26raquo; (Kenneth Clark). Install%26eacute; sous l%26rsquo;intimidant tablier, le peintre affronte la progression, la scansion et la sym%26eacute;trie du pont de Hampton Court, construit quelques ann%26eacute;es plus t%26ocirc;t, en 1865. Aux %26eacute;l%26eacute;ments naturels (eau, air, terre) r%26eacute;pond la prouesse technique, avec ses piles massives et sa structure en fonte. L%26rsquo;homme peut, sans d%26eacute;figurer, construire, %26eacute;difier et machiner. Le progr%26egrave;s peut infuser dans l%26rsquo;avenir de l%26rsquo;espoir, certes, mais aussi de la beaut%26eacute;. Du reste, cette vo%26ucirc;te m%26eacute;tallique, tel un ciel d%26rsquo;orage, n%26rsquo;est pas sans rappeler d%26rsquo;autres inventions plastiques, ainsi celle de Gustave Caillebotte scrutant la dentelle diagonale et infinie du Pont de l%26rsquo;Europe (1876), %26agrave; Paris. Quand les %26oelig;uvres %26eacute;taient fascin%26eacute;es par les ouvrages%26hellip;
Suspendre le temps
Sisley retrouve l%26rsquo;Angleterre gr%26acirc;ce %26agrave; son ami Jean-Baptiste Faure qui, baryton de renomm%26eacute;e internationale et grand collectionneur d%26rsquo;%26oelig;uvres de Manet, assume seul le co%26ucirc;t du voyage. Le deal : le peintre doit offrir %26agrave; son magnanime compagnon six toiles compos%26eacute;es durant leur s%26eacute;jour outre-Manche. Hampton Court, que l%26rsquo;on gagne en train depuis Londres, d%26eacute;ploie sa prestigieuse histoire et son palais royal sur les rives de la Tamise. Les tableaux et les sculptures y sont nombreux mais, depuis quelques ann%26eacute;es, la cit%26eacute; polarise surtout les loisirs d%26rsquo;une population ais%26eacute;e. Au dernier plan de cette peinture stratifi%26eacute;e, se devinent des ombrelles et des mousselines, des %26eacute;l%26eacute;gantes et des promeneuses. Cette douce rive inclin%26eacute;e n%26rsquo;%26eacute;voque-t-elle pas le Dimanche apr%26egrave;s-midi %26agrave; la Grande Jatte (1884-1886) qui vit Seurat, dix ans plus tard, repr%26eacute;senter le temps suspendu d%26rsquo;une petite soci%26eacute;t%26eacute; venue oublier pour quelques heures ou pour quelques jours les tr%26eacute;pidations urbaines et les pr%26eacute;occupations industrieuses ?
Peindre l%26rsquo;absence
Sisley n%26rsquo;est pas un bavard. %26Eacute;conome, sa peinture n%26rsquo;en est pas moins riche. Il sait jouer avec les contraires, voire les contradictions. Il sait entrem%26ecirc;ler les genres, entre-tisser les formes, entretenir le doute, le flottement de l%26rsquo;interpr%26eacute;tation. Pour preuve, cette pr%26eacute;sence humaine qui, irr%26eacute;sistiblement, peuple les paysages, fussent-ils d%26eacute;sol%26eacute;s, inond%26eacute;s, vastes, sauvages, ensauvag%26eacute;s. Les choses n%26rsquo;en sont pas moins %26eacute;tranges, presque %26eacute;trang%26egrave;res. Ainsi ce kayak oubli%26eacute;, en souffrance, et dont nul ne semble s%26rsquo;occuper, se pr%26eacute;occuper. Au milieu des %26eacute;nergiques rameurs, loin des badines promeneuses, distante des hommes et des femmes, cette embarcation silencieuse, l%26eacute;g%26egrave;rement d%26eacute;sax%26eacute;e et comme %26eacute;chou%26eacute;e, est un morceau d%26rsquo;absence que Sisley parvient %26agrave; disposer %26ndash; au premier plan %26ndash; et imposer %26ndash; au regard. Savante, la labilit%26eacute; du fleuve enfante une touche parfaitement libre et de hardis reflets roux et verts dont la barbe de Van Gogh, dans ses autoportraits, fournira bient%26ocirc;t un %26eacute;quivalent. Entre les genres, entre les lignes%26hellip;

« Sisley l’impressionniste »,
jusqu’au 15 octobre 2017. Hôtel de Caumont, centre d’art, 3, rue Joseph-Cabassol, Aix-en-Provence (13). Ouvert tous les jours de10 h à 19 h. Nocturne jusque 21 h 30 le vendredi. Tarifs : 14 et 10 €. Commissaire : MaryAnne Stevens. www.caumont-centredart.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°703 du 1 juillet 2017, avec le titre suivant : Sous le pont de Hampton Court d’Alfred Sisley

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