Renzo Piano, le Génois d’acier et de verre

L'ŒIL

Le 1 décembre 1999

L’architecte Renzo Piano a réussi son entrée dans le troisième millénaire. On ne parle que de lui et il est le Pritzker Prize le plus occupé du monde. Depuis qu’il a enlevé en 1971, avec l’Anglais Richard Rogers, le concours du Centre Pompidou, bâtiment à la fois utopique et très visité, il n’a cessé de construire partout : des réalisations de toute nature, aussi variées que les lieux où elles surgissent. Des logements sociaux (rue de Meaux à Paris), un quartier entier d’une ville avec logements, bureaux, commerces, restaurants, casino, théâtre, rues couvertes (la Postdamer Platz à Berlin), de nombreux musées (la collection De Menil à Houston, la Fondation Beyeler à Bâle, le Musée d’Art contemporain à Lyon, le Musée national de la Science et de la Technologie à Amsterdam), des centres culturels (celui de Jean-Marie Tjibaou à Nouméa), une église (Padre Pio dans les Pouilles), une banque (à Lodi), un centre commercial (à Nola en Campanie), un pont (Kumamoto au Japon), une usine (Fila à Séoul), une tour urbaine (à Sydney en Australie), un aéroport (Kansai près d’Osaka), un auditorium (à Rome), des réhabilitations (le port de Gênes, l’usine du Lingotto à Turin, plusieurs fois le Centre Pompidou)... Que n’a-t-il pas fait ? La liste est évidemment impressionnante pour un architecte contemporain, car tous ont été des chantiers lourds et complexes. Comment alors ne pas être abasourdi devant ses projets, à court terme ? Réhabilitation du Musée de l’Université de Harvard dans le Massachussetts, construction du Nasher Museum de Dallas (L’Œil n°486) et du Centre culturel Woodruff à Atlanta, réaménagement et extension de l’Art Institute de Chicago... Voilà pour les États-Unis ! Puis, extension de la Fondation Beyeler à Bâle (quand on l’aime on ne peut plus s’en passer), construction du Musée Paul Klee à Berne, immeuble pour le journal Il Sole/ 24 Ore à Milan, des grands-magasins à Cologne, projet Hermès à Tokyo... sans parler de la multitude de scénographies d’expositions, dont sa propre rétrospective à Paris qui ouvre à Beaubourg le 18 janvier. Cet Italien à l’emploi du temps de ministre, qui garde l’œil bleu attentif et le discours charmeur, est né à Gênes en 1937. Enfant cancre et rebelle, il ne se sentira heureux qu’en arpentant les chantiers de son père entrepreneur où il savoure l’aventure de la construction. Il y apprend ses règles et ses contraintes, le goût du travail artisanal bien fini, la souplesse indispensable devant chaque nouveau problème. Comment ce Génois, voyageur invétéré à l’instar de tous ses compatriotes, réussit-il à garder cette silhouette juvénile d’éternel étudiant, à la barbe poivre et sel, toujours aimable malgré un air un brin narquois ? Certainement grâce à une organisation en béton reposant sur une agence, hydre à deux têtes, l’une à Gênes, l’autre à Paris. Une entreprise baptisée Work shop et qui fonctionne comme une bottega de la Renaissance italienne. Deux laboratoires employent environ une centaine de personnes avec lesquelles il se sent en parfaite symbiose. Il y endosse un rôle à la fois de patron et de pater familias, généreux et autoritaire, qui lui permet de projeter, indiquer, interroger, surveiller, rectifier, transformer, stimuler, engendrer, accoucher. Piano intervient partout, à tout moment. N’enseignant pas, son atelier est son moyen de transmettre quand même. Ces deux lieux sont complémentaires et leurs échanges perpétuels, leur va-et-vient incessant, produisent un terrain fertile où Piano fait germer ses idées : croire en la nécessité et en la beauté de la ville, naviguer entre utopie et réalisme, ne jamais négliger le « topos », le génie du lieu dont il faut au contraire se servir, rejeter le piège du style, cultiver un penchant pour la désobéissance pour éviter l’académisme. Deux qualités communes à toute son œuvre : la légèreté et la lumière. Et à la différence d’autres architectes à succès, Piano ne prône rien, il fait. Tout commence par des croquis spontanés qu’il gribouille sur des légendaires petits bouts de papier pliés en huit qu’il garde toujours au fond de ses poches et qui lui serviront de fil directeur, de garde-fou jusqu’à la fin. Mais dit-il « je ne commence jamais à dessiner avant de m’être promené calmement sur le lieu en fumant mes petits cigares. Il faut respirer, absorber, comprendre et donc posséder le lieu avant ».  Au pragmatisme, il faut ajouter ensuite une pincée de rêve : « l’architecture est un art imposé aux gens. Elle doit donc être responsable. Cependant elle représente la réalité, aussi d’après un rêve. Il y a toujours dans mon travail, un moment où apparaît l’utopie » Pas de nombrilisme, ni d’effets de manches, ni de geste spectaculaire chez Piano. Certains lui reprocherait presque cette calme harmonie ! « L’architecte doit s’occuper, non pas de sa propre émotion (car alors c’est de la masturbation), mais de l’émotion des autres. Si je fais un musée, je dois m’intéresser à l’émotion qu’éprouve le public à contempler de l’art. » Un humanisme qu’il pimente volontairement d’une insolence créatrice et qui fait que ses solutions semblent toujours parfaites. L’exposition qui lui rend hommage « chez lui », est organisée autour de maquettes, de très grandes photos suspendues et de dessins, pour montrer l’arrière-boutique, les coulisses de son agence... « pour mieux comprendre la bouillabaisse dans laquelle tout mijote et se mélange, c’est-à-dire l’architecture en train de se faire ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°512 du 1 décembre 1999, avec le titre suivant : Renzo Piano, le Génois d’acier et de verre

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