Dimanche 21 octobre 2018

Philippe Starck redonne du lustre à baccarat

L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 650 mots

On ne présente plus Philippe Starck. Reconnu comme l’un des plus talentueux designers de sa génération, Starck a été adopté par le grand public. Ses brosses à dents, téléviseurs, cendriers, vases, couteaux, bureaux et motos mais aussi ses pâtes ont imposé le design dans notre vie quotidienne. À travers ces objets, les industriels et le grand public ont assimilé le design, art plastique qui leur restait jusque-là trop abstrait, réservé à une caste d’esthètes chimériques.

En confiant à Starck le soin de décorer son nouveau siège social, la maison Baccarat a voulu se redonner une jeunesse – la maison avait déjà confié certaines de ses collections à Roberto Sambonet, Andrée Putman ou Ettore Sottsass – pour regagner un public conquis par les concepts du design. L’installation de la manufacture dans l’hôtel Bischoffsheim, un des hauts lieux des avant-gardes, occupé jadis par Charles et Marie-Laure de Noailles, annonçait l’ambition de ce programme. Il fut donné à Philippe Starck carte blanche pour installer sur les trois mille mètres carrés que compte l’hôtel, les bureaux, les showrooms, un restaurant et les collections de la maison tricentenaire.
L’objectif de la manufacture de se libérer des vieux poncifs de la cristallerie traditionnelle est atteint. Si Baccarat a conservé les symboles qui ont fait sa réputation, c’est au prix d’un toilettage décapant.

Le slogan de la marque : « La beauté n’est pas raisonnable » convient à merveille à Philippe Starck. Tout y est spectaculaire : la richesse des matériaux, la recherche spectaculaire des contrastes de couleurs et de matières, la démesure du décor, le souci du détail que l’on observe jusque dans l’ascenseur. La mégalomanie du créateur s’est réconfortée auprès des vieilles icônes de Baccarat, les fameuses tables, candélabres et sièges entièrement en cristal réalisés pour les riches maharadjahs et princes du xixe siècle dont on retrouve quelques exemplaires disséminés dans les gigantesques volumes. Séduit par la démesure de nos rois, le designer a imaginé des tables aux longueurs infinies mais surtout une chaise de plusieurs mètres de haut scintillant sous les feux du lustre de la majestueuse cage d’escalier.

Pour rompre l’image pompeuse du Second Empire, Starck a circonscrit le rouge – symbole de la marque – au seul tapis qui court dans tout l’hôtel et a laissé les murs à l’état brut, trash comme on dit. Les espaces situés à l’étage utilisent les mêmes ressorts. La Cristal Room Baccarat, située dans l’ancienne salle à manger de Charles et Marie-Laure de Noailles accueille un restaurant. Les lambris de la fin du xixe siècle ont été conservés mais, décalage oblige, plusieurs panneaux laissent apparaître les briques rouges liées par leur mortier des murs de soutènement. Le mobilier composé de simples chaises d’un style Napoléon III revisité et de banquettes aux tissus frappés de médaillons comme en écho à ceux des lambris n’est pas sans rappeler le travail d’un Jacques Garcia. Pour le musée, Philippe Starck a laissé à Gérard Garouste le soin de décorer d’une tente l’une des pièces.

Le peintre a choisi d’illustrer cette salle en s’inspirant des symboles évoquant l’alchimie du cristal : l’air, la terre, le feu et l’eau. On peut regretter qu’aucune des salles du musée n’ai gardé le souvenir d’un des décors encore conservés de Jean-Michel Frank. Seule la salle de bal aux murs couverts de boiseries italiennes du xviiie siècle conserve encore le parfum de scandale de Charles et Marie-Laure. C’est en effet dans cette salle que fut donné pour la première fois L’Âge d’or de Luis Bunuel qui épouvanta le tout-Paris. Le décor de Philippe Starck aurait-il répondu aux exigences du couple de mécènes ? Nul ne le sait. Ce qui est certain, c’est qu’il ne scandalise personne.

La maison Baccarat est ouverte du lundi au samedi de 10 h à 19 h ; la Cristal Room de 8 h 30 à 22 h 30. PARIS, Baccarat, 11 place des États-Unis, XVIe, tél. 01 40 22 11 00.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Philippe Starck redonne du lustre à baccarat

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