Restauration

Vent de fraîcheur sur la « Grande Singerie »

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 février 2008

Dans le cadre du vaste projet de réhabilitation du château de Chantilly,
la « Grande Singerie » du prince de Condé a retrouvé ses couleurs d’antan.

CHANTILLY - Spécialité exclusivement française, la singerie est un décor exotique peuplé de singes aux caractéristiques humaines et de personnages peints sur panneau de bois qui faisait fureur au XVIIIe siècle. Le château de Chantilly (Oise) peut se vanter d’en posséder l’un des plus fins exemples encore visibles à l’heure actuelle. Nombreux sont les décors à avoir disparu au début du XIXe siècle sous les repeints de style néoclassique, aussi la récente restauration de la Grande Singerie à Chantilly fait-elle figure d’inestimable opération de conservation. Financée à parité par le World Monuments Fund (WMF, Robert W. Wilson Challenge to Conserve Our Heritage) et la Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly, le chantier, d’un budget de 530 00 euros, a nécessité plus de six mois de travail.
Des infiltrations dans le plafond et un mouvement important du bâtiment n’ont pas épargné les pans de boiseries du petit boudoir où Louis IV Henri de Bourbon-Condé avait entreposé ses collections de porcelaines fines et d’objets d’Extrême-Orient à la fin des années 1730. La tâche s’annonçait particulièrement délicate, les campagnes de restauration qui se sont succédé au fil des siècles ayant laissé un ensemble peu harmonieux. L’ordre de mission consistait donc « à faire la part entre ce que l’on pouvait conserver et enlever », explique Véronique Sorano-Stedman, directrice, avec Cinzia Pasquali, de l’équipe de restauration de peintures. Ces spécialistes ont apporté à l’entreprise une expérience de taille, ayant toutes les deux collaboré aux chantiers de la galerie des Glaces à Versailles et à la galerie d’Apollon au Musée du Louvre – quelques jours avant l’inauguration de la Grande Singerie, elles ont  été nommées l’une et l’autre chevalier des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture et de la Communication, lors d’une cérémonie qui s’est déroulée au château de Versailles. Plusieurs équipes de restaurateurs ont été mobilisées in situ, tandis que se profilait en toile de fond le flux ininterrompu des visiteurs – lieu de passage obligatoire, la salle était restée ouverte au public. Doreurs, parqueteurs, serruriers, menuisiers et électriciens ont apporté leur expertise à une opération minutieusement orchestrée, rendue d’autant plus périlleuse qu’il ne subsiste aucun plan du projet originel.

Arabesques et primates
D’après la conservatrice du Musée Condé, Nicole Garnier, l’attribution des panneaux au peintre animalier Christophe Huet ne laisse subsister aucun doute. L’élégance des arabesques dans lesquels évoluent les primates est telle que le décor a longtemps été considéré comme l’œuvre d’Antoine Watteau. Commandée en 1737 par le prince de Condé, la Grande Singerie est prétexte à des allusions dites moqueuses eu égard au propriétaire. Six grands panneaux, trois portes doubles et un plafond proposent une variété d’allégories (Sciences et Arts, Musique, Guerre, Peinture, Géométrie...) dont les niveaux de lecture sont si nombreux qu’ils finissent par s’entremêler. Celui consacré à la chasse à courre, par exemple, fait référence au passe-temps favori des maîtres des lieux et comporte des singes portant la livrée jaune et rouge des Condé. L’opération de nettoyage a notamment permis de voir apparaître des médaillons à la grisaille, où figurent les quatre animaux rattachés aux quatre continents illustrés : le crocodile (l’Amérique), l’éléphant (l’Asie), le cheval (l’Europe), le lion (Afrique du Nord).
Les pièces de mobilier signées Georges Jacob, et provenant à l’origine du château d’Eu (Seine-Maritime), le lustre et l’écran de cheminée ont eux aussi subi une campagne de restauration sans précédent, bénéficiant d’un budget indépendant à hauteur de 61 000 euros abondés par le WMF. Il convient de saluer l’époustouflant travail de conservation des cadres en bois et des étoffes des quatre chaises et du canapé Jacob entrepris respectivement par Amaël Gohier et Claire Beugnot.
La restauration de la Grande Singerie s’inscrit dans un vaste projet de réhabilitation du château et de son domaine qui vient de débuter, et dont le budget s’élève à 30 millions. Sous la direction de Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques, cette campagne pharaonique, comprenant la consolidation des soubassements du château comme la restauration de la Grande Perspective Le Nôtre, devrait s’achever en 2010.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°275 du 15 février 2008, avec le titre suivant : Vent de fraîcheur sur la « Grande Singerie »

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