Mercredi 19 décembre 2018

Nouvelles technologies

Multimédia : les musées adoptent des stratégies divergentes

Réticence, indépendance ou accord avec Microsoft…

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 1215 mots

De la très grande réticence affichée par le Metropolitan Museum of Art de New York jusqu’aux accords conclus par le Musée de Philadelphie avec une filiale de Microsoft, en passant par l’indépendance volontariste de la Réunion des musées nationaux ou le constat du \"piratage\" des collections de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, les musées adoptent des stratégies différentes dans la course au multimédia.
La révolution numérique trouve une application directe avec les musées, dont les collections et les expositions offrent des proies de choix aux entreprises de ce nouveau secteur en pleine effervescence, comme l’a montré le deuxième Milia. Au-delà de l’effet de mode et des enjeux financiers, se posent les questions du contrôle de cette nouvelle technologie et de son contenu.

CANNES - "Comme beaucoup de conservateurs du musée, je dois admettre que je ne suis pas attiré par le multimédia, mais sans doute serons-nous obligés de suivre, car si nous n’en contrôlons pas le contenu, d’autres le feront à notre place" : Philippe de Montebello a surpris les professionnels du multimédia, venus l’écouter lors d’un débat organisé par la Réunion des musées nationaux (RMN) dans le cadre du deuxième Milia (Marché international de l’édition et des nouveaux média) à Cannes, le 13 janvier.

Le directeur du Metropolitan Museum of Art de New York n’a pas mâché ses mots : "Nous sommes un musée d’art, nous n’avons pas vocation à être à la pointe de la technologie. En revanche, nous espérons que vous l’êtes. Peut-être pourrons-nous exploiter certains de vos produits pour bâtir le programme que nous souhaitons réaliser, quand nous voudrons le faire, et à notre rythme".

On aurait pu attendre du patron de l’un des musées américains les plus prestigieux, qui a adopté depuis des années une politique commerciale "agressive" de produits dérivés non seulement aux États-Unis mais hors de ses frontières, qu’il s’engouffre dans la frénésie "multimédienne", qu’à côté des cartes postales, des cravates, des montres "Met"…, il place dans les casiers de vente des CD-Rom vantant les chefs-d’œuvre du musée.

En fait, l’institution de New York a produit un seul CD-Rom, autour d’un projet d’exposition sur l’art médiéval espagnol qui, elle, ne s’est jamais réalisée… Philippe de Montebello est très dubitatif sur les retombées commerciales d’un CD-Rom de qualité, dont la réalisation, selon lui, coûte très cher en argent et en temps. Mais surtout, il émet des réserves sur les moyens de contrôler à l’avenir ces images numérisées.

"Nous sommes responsables non seulement des images, mais de l’utilisation de ces images et de ce qui est dit à propos d’elles". "Nous avions décidé de réaliser un CD-Rom à partir d’un livre reproduisant 100 chefs-d’œuvre du Met, en pensant que cela serait plus facile et rentable, a-t-il reconnu, mais en fait, tout est devenu très compliqué lorsqu’il a fallu étudier les moyens de contrôle".

Les propos de Mikhail Piotrovski ne pouvaient que conforter Philippe de Montebello. Le directeur de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg a constaté, au Milia, qu’en plus du CD-Rom officiel réalisé sur son musée par une société russo-américaine, co-existaient des pirates. "Venir au Milia, c’est comme venir à une grande foire du livre ou de la vidéo ; il est difficile de savoir d’où vient le matériel. Ce problème est lié en partie à notre situation politique, car beaucoup de maisons d’éditions d’État, qui possèdent des images de nos collections, ont été privatisées, et il n’y a pas eu de contrôle des copies de nos diapositives", reconnaît-il. "Les pirates représentent bien sûr un manque à gagner mais, en plus, leur commentaire ne nous satisfait pas".

Éviter le piratage
"La question est de savoir si nous exploitons la technologie ou bien si c’est elle qui nous exploite", renchérit Philippe de Montebello. Pour cette raison, le directeur du Met est plus que réticent envers les réseaux mondiaux d’échange d’informations, comme Internet (voir JdA n° 8, novembre). "J’ai le sentiment que les réseaux on-line, comme Internet, ont plus besoin de nous que nous n’avons besoin d’eux", affirme-t-il.
 
En outre, l’absence de contrôle sur les serveurs reliés à Internet révèle des surprises désagréables : à côté de la présentation par le ministère français de la Culture d’une exposition imaginaire, "Le siècle des Lumières dans la peinture des musées de France", cohabite un vilain petit canard, un programme sur le Louvre, non contrôlé par le musée, qui montre des tableaux n’appartenant pas à ses collections…

Pour ces raisons, le Met, s’il a commencé la numérisation de ses images, ne l’a pas fait à partir de nouvelles photographies, "mais avec les deux millions de négatifs existant pour la gestion de nos collections, le tout réalisé en basse définition pour deux raisons : cela coûte moins cher et permet d’éviter le piratage…"

Fascination
Face à cette prudence, Anne d’Harnoncourt, directeur du Musée de Philadelphie, affiche une stratégie radicalement différente. Elle avoue franchement sa "fascination pour la révolution du multimédia", non seulement comme moyen de faire connaître plus largement ses collections mais également comme instrument de création pour les artistes : "Comme nous ne pouvions pas entreprendre nous-mêmes la numérisation de nos collections, nous avons signé un contrat de non exclusivité avec Continuum, filiale de Microsoft, pour scannériser 1 300 images au moins de nos collections, les œuvres les plus célèbres ou celles d’artistes très bien représentés, comme Marcel Duchamp". Elle ne croit pas avoir vendu son âme à "l’ogre" Bill Gates, fondateur de Microsoft : "Nos intérêts sont communs.

Continuum a intérêt à ce que ce CD-Rom soit de grande qualité s’il veut conquérir de nouveaux musées". "Nous avons contrôlé le choix des images ; nous avons un contrôle éditorial sur les commentaires, mais pas sur la forme définitive", concède-t-elle cependant.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le Musée de Philadelphie soit présent sur le réseau Internet, et que son directeur envisage d’y élargir son programme : "Pour l’instant, on trouve seulement quelques informations sur nos expositions et sur les collections".

La Réunion des musées nationaux a choisi, elle, une voie moyenne. Elle a refusé de signer avec Continuum pour privilégier un développement français, avec une filiale de France Télécom, VTCom. "Quand la société de Bill Gates est venue nous faire des propositions, nous étions plus à même de nous défendre que beaucoup d’autres, car nous avions pris de l’avance, explique Françoise Cachin, directeur des Musées de France et président de la RMN. Il y avait déjà plusieurs années que le Musée d’Orsay, le département des Dessins du Musée du Louvre ou la Délégation aux arts plastiques avaient entrepris la scannérisation de leurs images".

Besoin de nouveaux talents
Signe de l’évolution du marché, dix CD-Rom RMN (Versailles, Orsay, les expositions "Cézanne", "La Route de la Soie"…) doivent être publiés cette année, contre quatre en 1994. Le Milia regorgeait de nouveaux titres, comme un CD sur les collections de la Fondation Maeght, ou de projets, comme un dictionnaire sur l’art moderne et contemporain par les éditions Hazan, ou le musée imaginaire d’André Malraux par Gallimard, le tout dans un panorama où le bon côtoyait souvent le pire. En pleine ébullition, le multimédia n’est pas encore synonyme de qualité, tant du point de vue du contenu éditorial que de la réalisation technique. Anne d’Harnoncourt devait du reste reconnaître : "Nous avons besoin de nouveaux talents. Un CD-Rom est beaucoup plus qu’une succession d’images avec un mélange de texte et de son".

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : Multimédia : les musées adoptent des stratégies divergentes

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