Mercredi 12 décembre 2018

Les restitutions germano-russes au point mort

Un entretien avec Wolf-Dieter Dube, directeur des Musées de Berlin

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995 - 946 mots

Les négociations entre la Russie et l’Allemagne marquent le pas. Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine de Moscou, a en effet déclaré publiquement que son pays interrompait le processus de restitutions. Elle estime que le reste du butin de guerre saisi au lendemain de la Seconde guerre mondiale par l’Armée rouge – dont le Trésor de Priam – compensera partiellement les destructions provoquées par les nazis. Dans cet entretien, Wolf-Dieter Dube, directeur général des Musées de Berlin, rappelle que les biens artistiques et culturels ne peuvent être considérés comme butins de guerre et que les Russes se sont eux-mêmes rendus coupables de nombreuses dégradations sur leur propre patrimoine. Selon lui, la position d’Irina Antonova reflète avant tout celle des responsables des musées russes, inquiets d’avoir à restituer de nombreuses œuvres à l’Allemagne, mais aussi aux Pays-Bas, à la France et aux anciennes républiques d’URSS.

C’est la première fois qu’Irina Antonova dit et écrit officiellement que la Russie met fin aux restitutions. Qu’en pensez-vous ?
Wolf-Dieter Dube : En dépit de ce que peut dire ma collègue, la situation demeure très claire. Selon le droit international, ces biens appartiennent à l’Allemagne. Les directives de l’Unesco, reprises par l’Association internationale des musées (Icom) – dont Irina Antonova est membre honoraire –, stipulent que les biens artistiques et culturels ne peuvent être considérés comme butins de guerre et qu’ils doivent donc être restitués.

Ce problème ne se limite pas au différend germano-russe mais concerne tous les pays. La Russie est en pourparlers avec la France, au sujet des archives du ministère français des Affaires étrangères ; avec les Pays-Bas, pour la collection Koenig de Rotterdam (lire le JdA n° 18, octobre 1995) ; avec la Hongrie, à propos de collections privées ayant appartenu à des familles juives, mises sous séquestre par les Allemands avant d’être emportées en Russie vers 1945 ; et avec l’Ukraine, pour des œuvres qui, devant l’avancée de l’armée allemande, ont été mises à l’abri à Moscou mais ne sont jamais revenues à Kiev.

Mais comment expliquez-vous qu’Irina Antonova puisse ainsi prendre position sans susciter de réactions de la part de Yevgeny Sidorov, ministre de la Culture, ou de Boris Eltsine ?
Yevgeny Sidorov change perpétuellement d’attitude et de discours. Aux dernières nouvelles, il aurait déclaré que la Russie restituerait les biens appartenant à des particuliers et conserverait ce qui se trouvait dans des collections publiques avant 1945. Il a même signé plusieurs contrats de restitution concernant des collections privées, mais ces résolutions ne sont toujours pas suivies d’effet.

Le cas de la Bible de Gutenberg, conservée à la Bibliothèque de littérature internationale de Moscou, est particulièrement scandaleux. Nous avons obtenu qu’elle nous soit restituée en échange d’une contribution aux travaux de rénovation de la bibliothèque, pour un montant de trois millions de deutsche­marks (10,5 millions de francs). Notre gouvernement a versé la somme au mois de juillet, mais croyez-vous que les Russes aient pris seulement la peine de nous répondre ?

Que pensez-vous des raisons avancées par Irina Antonova pour justifier l’arrêt des restitutions, à savoir les destructions infligées par les troupes allemandes et la disparition de six cent mille objets des musées russes ?
Sans vouloir minimiser les responsabilités allemandes, il s’agit souvent de légendes. Irina Antonova parle de six cent mille objets disparus mais, en 1945-1946, des documents officiels montrent que les Américains ont effectué plus de cinq cent mille "shipments" (envois) à Moscou, dont certains comportaient plus d’un objet.

Je dirais donc que la Russie a récupéré ce que l’Allemagne lui avait pris. En outre, les Russes pratiquaient la politique de la terre brûlée devant l’avancée des troupes allemandes et se sont eux-mêmes livrés à de nombreuses destructions. Quoi qu’il en soit, s’il s’agit d’engager un processus de compensation, il faut le faire au cas par cas. Je ne vois pas pourquoi les Musées Pouchkine et de l’Ermitage – qui n’ont pas souffert du conflit et n’ont aucune perte à déplorer – devraient tout garder. Mon sentiment est que le problème est ailleurs.

C’est-à-dire ?
Jusqu’à la fin des années quatre-vingt, l’Union soviétique restituait régulièrement des œuvres saisies en 1945-1946 : ce qui confirme qu’elle n’avait aucun droit dessus et qu’elle ne saurait prétendre en avoir davantage aujourd’hui. Mais la disparition de l’URSS et l’indépendance de bon nombre de républiques a changé les données du problème pour les grands musées russes, principalement l’Ermitage et le Musée Pouchkine.

S’ils commencent à restituer des œuvres aux pays européens, ils devront également retourner des pièces aux musées d’Ukraine, de Bié­lorussie, des républiques du Caucase… L’opposition aux restitutions émane d’ailleurs davantage des responsables des musées que des instances gouvernementales. Il ne faut donc pas accorder trop d’importance aux déclarations d’Irina Antonova, qui n’est que directrice de musée.

Quand et comment pourra-t-on arriver à une solution ?
À mon avis, pas avant les prochaines élections en Allemagne, à la fin du siècle. Les Russes devront alors faire un geste pour le pays qui a le plus investi chez eux depuis 1989. Car, avant de parler de compensations, Irina Antonova devrait prendre en compte les milliards de deutschemarks versés à la Russie par les contribuables allemands.

Irina Antonova vous a-t-elle vraiment assuré qu’on ne trouvait plus les clés de la salle abritant le Trésor de Priam, quand vous vous êtes rendu à Moscou pour le voir, au printemps 1994 ?
C’est presque ça. Quand je suis arrivé, elle a osé dire, devant ses collaborateurs et les miens, que je n’étais poussé que par la curiosité et qu’en conséquence, elle ne me montrerait rien. Puis, en guise d’excuse, elle a ajouté que le responsable du dépôt, seul habilité à permettre l’accès au Trésor, était hospitalisé et qu’on ne pouvait rien faire en son absence.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Les restitutions germano-russes au point mort

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