Dimanche 16 décembre 2018

Jérusalem

L’art premier de l’Homo erectus

L’analyse d’une figurine de 300 000 ans

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 859 mots

Contrairement à ce que l’on pensait, le premier artiste au monde ne serait pas un Homo sapiens, mais son ancêtre, l’Homo erectus. Cette théorie nouvelle découle de l’analyse d’une pierre de 2,5 centimètres de long que les chercheurs datent de –300 000 ans. Statuette féminine ou accident de la nature, les conclusions ne font pas l’unanimité.

JÉRUSALEM - La figurine a été découverte en 1981, à Berekhat Ram, au bord du cratère d’un volcan éteint sur le plateau du Golan, dans une partie de la Syrie occupée par Israël depuis 1967. Elle appartient désormais au département des Antiquités d’Israël et fait partie des pièces les plus importantes exposées au Israel Museum de Jérusalem.

Les chercheurs du musée ont confirmé qu’elle aurait été sculptée à l’aide d’un outil aiguisé, probablement un silex. "Je suis convaincu que c’est le travail d’un homme ; ce qui confirme que l’homme a été capable de créer de l’art plus tôt que l’on ne le supposait", explique Fabio Frachtenberg, conservateur du département d’Archéologie préhistorique du musée.

Les premiers objets d’art connus datent de –30 000 ans. La sculpture la plus ancienne, la Vénus de Willendorf découverte en Autriche, daterait de –25 000, et les peintures murales de Lascaux remontent à –17 000. La figurine de Berekhat Ram daterait, elle, de –300 000 ans et serait donc une œuvre dix fois plus ancienne.

La statuette représente une femme sculptée sommairement, mais qui présente des similitudes remarquables avec les "Vénus" du Gravettien (entre –27 000 et –20 000) symbolisant la fertilité. La pierre volcanique dans laquelle elle a été sculptée a une forme naturelle évoquant un corps humain stylisé. C’est ensuite, par une série de rainures gravées dans la pierre, que la forme générale a été modifiée. La tête, qui représente un tiers du corps, se distingue par une profonde rainure qui figure le cou. Les seins protubérants épousent un relief naturel de la pierre.

Des traits plus fins dessinent les bras de chaque côté du corps. Deux principes ont donc dû guider le premier sculpteur : la sélection d’une pierre ayant déjà des caractères précis, puis le travail à l’aide d’outils, pour la modeler.

Cette figurine a été extraite, avec quelque cinq mille autres éclats et lames de silex, entre deux couches de basalte. La première a été datée à –800 000 ans, la seconde à –230 000. Les archéologues se fondent sur les simples outils en silex utilisés, caractéristiques de la civilisation acheuléene, du paléolithique inférieur, pour proposer une datation de –300 000 ans. Les rainures de la sculpture sont recouvertes d’une patine qui s’est accumulée au cours des ans. Elles ne peuvent donc pas avoir été faites pendant les fouilles.
 
La controverse qui oppose les spécialistes ne porte ni sur la datation, ni sur la forme de la pierre volcanique, mais sur la partie sculptée. Est-elle due à l’homme ou à la nature ? Après avoir étudié des photographies, Andrew Pelcin, de l’université de Pennsylvanie, propose, dans le numéro de décembre de la revue Current Anthropology, une origine géologique : les rainures seraient dues à la contraction et au plissement de la roche volcanique en fusion. Après une étude détaillée de la pierre, le Dr Sergiu Peltz, du Service géologique d’Israël, est convaincu que ces rainures sont dues à un outil.

Le professeur Alexander Marschak, de l’université d’Harvard, a examiné la figurine au microscope et confirme cette théorie. Les résultats de Peltz et de Marschak ne sont pas encore publiés, mais ils concluraient que la rainure la plus profonde, qui forme le cou, est faite par l’homme, bien qu’il soit plus difficile d’émettre un avis définitif à propos des autres marques dessinant les bras. Goran, qui a découvert la figurine, est convaincu que ces marques plus fines sont également l’œuvre d’un homme.

Un symbole de fertilité ?
"Cette figurine pourrait bien avoir été faite par l’Homo erectus, et non par l’Homo sapiens", déclare Frachtenberg. L’Homo erectus vivait il y a environ 1,5 million d’années et s’éteignit il y a 300 000 ans environ. On savait qu’il utilisait de simples outils en silex pour chasser et fouiller le sol, mais on n’avait jamais établi avec certitude qu’il utilisait ces outils pour créer des objets décoratifs ou symboliques. Cette pierre serait alors "un symbole de fertilité, ou une amulette porte-bonheur", selon Frachtenberg. Cette hypothèse impliquerait que l’Homo erectus ait eu des croyances, l’un des signes essentiels distin­guant l’homme de l’animal.

On n’a retrouvé aucun ossement humain à Berekhat Ram, et on ignore donc si l’Homo erectus, ou bien une espèce d’homme située entre l’Homo erectus et l’Homo sapiens, vécut sur ce site. Si l’on parvient à prouver que la figurine découverte sur le plateau du Golan est bien l’œuvre d’un homme, il faudra alors admettre que l’Homo erectus – ou l’espèce humaine qui aurait assuré la transition entre lui et l’Homo sapiens – aurait atteint un degré d’évolution bien supérieur à celui généralement admis. L’idée selon laquelle la vie spirituelle de l’homme apparaît avec l’Homo sapiens n’aurait ainsi plus de fondement.

La figurine quittera le pays à l’occasion de l’exposition "Trésors de la Terre Sainte", Mexico, Centre culturel d’art contemporain, du 9 février au 14 mai.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : L’art premier de l’Homo erectus

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