Dimanche 23 février 2020

Vente judiciaire

La Villa Poiret risque d’être démembrée

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 930 mots

Remis sous le feu des enchères, les différents lots qui composent ce chef-d’œuvre moderniste de Mallet-Stevens pourraient être en fin de course séparés et morcellés.

MÉZY-SUR-SEINE - En 2006, un couple de particuliers, Monsieur et Madame Brun, faisaient l’acquisition de la demeure édifiée entre 1921 et 1923 par Mallet-Stevens pour le couturier Paul Poiret. Un chef-d’œuvre de l’architecture moderniste dominant les collines verdoyantes de Mézy-sur-Seine, à une quarantaine de kilomètres de Paris. Neuf ans plus tard, les époux Brun, endettés, ont essayé de revendre « la villa Poiret » et ses terrains alentours, par le biais de l’agence immobilière « de prestige » Patrice Besse et d’une société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer). Mise à prix : 4 millions d’euros. Trop cher. Faute d’acquéreur, la banque des époux Brun a procédé à une saisie immobilière de la propriété. Le 6 janvier, lors de la vente par adjudication au tribunal de grande instance de Versailles, la société immobilière G2AM a remporté pour 2 millions d’euros la villa, le jardin et le bois, séparés en trois lots. Mais au terme des dix jours de délai réglementaires, la société civile immobilière La dame mauve, filiale du groupe Fiducial Real Estate, est venue rebattre les cartes en surenchérissant à 2,27 millions d’euros.

La maisonnette du gardien et de Poiret
C’est à ces prix (1) que repartiront les enchères lorsque les trois lots seront reproposés à la vente en mai ou juin prochain. À ceci près que  le pavillon du gardien est (et restera) exclu de l’adjudication. Ce petit bâtiment qui jouxte le portail d’entrée, également construit par Mallet-Stevens, n’a pas été saisi par la banque comme le reste des terrains, car il n’appartient plus aux époux Brun qui l’ont revendu à un ami. Une transaction faite sous le manteau, puisque la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) d’Île-de-France, censée assurer un contrôle scientifique sur cet édifice inscrit Monument historique, n’aurait pas été avertie de ce transfert de propriété. Le pavillon a aussitôt été remis en vente à 600 000 euros, par l’entremise de l’agence Patrice Besse qui « milite » aujourd’hui pour que la maison du gardien trouve un acheteur commun avec le reste de la propriété. « Nous encourageons les acquéreurs potentiels des lots de l’adjudication à acheter également le pavillon qui est intrinsèquement lié à la demeure principale », explique Patrice Besse. C’est en effet dans ce pavillon que Paul Poiret – ruiné et ne pouvant pas financer la fin de la construction de la villa – a vécu. C’est en outre la maison du gardien qui abrite le local technique alimentant l’ensemble de la propriété en électricité, eau et chauffage. Le président de la Dame mauve se porterait-il également acquéreur de cette maisonnette s’il conservait la main sur l’enchère lors de la vente de mai-juin prochain ? « La maison du gardien l’intéresse, comme elle intéresse la plupart de ceux qui envisagent d’acheter la villa, mais il n’en fait pas une condition sine qua none de son achat », explique Patrice Besse.

Une dissociation préjudiciable
Pour les défenseurs de l’intégrité de l’œuvre de Mallet-Stevens, c’est là un signe que cet enchérisseur (qui devrait rencontrer des concurrents en mai ou en juin selon l’agent immobilier) s’intéresserait plus à l’exploitation des magnifiques terrains qui ceinturent la villa qu’à la préservation de l’esprit de l’architecte. « Ne va-t-on pas dénaturer l’ensemble de la propriété, dont l’intérêt repose beaucoup sur le dialogue entre la villa et ses environs ? », s’inquiète Dominique Parré, ancien maire de Mézy-sur-Seine qui a demandé l’inscription de la villa et du pavillon au titre des Monuments historiques en 1984 et qui a fondé un collectif de sauvegarde du lieu il y a une dizaine d’années. Si lors des enchères du

6 janvier puis dix jours plus tard, les sociétés G2AM et La dame mauve se sont l’une puis l’autre portées acquéreur de tous les lots de la vente, la crainte demeure que les terrains soient morcelés et recouverts de constructions, comme cela a pu avoir lieu à la villa Cavrois (lire JdA n° 435, 8 mai 2015). Le ministère de la Culture – qui a confirmé que l’État ne deviendrait pas propriétaire du site — se veut cependant rassurant. Les architectes des Bâtiments de France (ABF) ne laisseraient pas faire n’importe quoi, promet-il. Et il est question d’étendre la protection Monuments historiques au jardin même « si aucun dossier n’a encore été instruit », selon la Drac. Du côté de la villa, ses défenseurs en appellent à « un entretien plus respectueux du patrimoine que par le passé », selon Dominique Parré. Les propriétaires privés qui se sont succédé dans les murs ont pu porter atteinte à l’œuvre de Mallet-Stevens. Il faut dire que ce dernier avait laissé le lieu inachevé. Aussi la comédienne Elvire Popesco, qui a occupé les lieux de 1930 à 1985, a fait achever et transformer l’édifice par l’architecte Paul Boyer. Et les époux Brun ont réalisé des modifications importantes, qui, selon plusieurs sources, ont été effectués rapidement et avec des matériaux bon marché, et sans un contrôle suffisant de la part de la Drac et des ABF. En se promenant autour de la villa, on constate aujourd’hui que des fissures lézardent les murs, que des dalles se descellent… « Une étude sur ce qui doit être protégé au sein de cette villa, en fonction de son état originel et des ajouts successifs, reste à faire », commente Richard Klein, historien de l’architecture spécialiste de Mallet-Stevens.

Note

(1) 2,2 millions d’euros pour la villa, 50 000 euros pour le jardin et 20 000 euros pour le bois

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : La Villa Poiret risque d’être démembrée

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