Mardi 10 décembre 2019

Julie Pellegrin-Gérard

Conservatrice au Musée de l’ancien évêché d’Évreux

Le Journal des Arts

Le 22 mars 2002 - 695 mots

Une fois par mois, nous invitons un conservateur à choisir une œuvre de son musée qu’il souhaite mettre en avant et faire mieux connaître au public. Julie Pellegrin-Gérard, conservatrice du Musée de l’ancien évêché d’Évreux, a sélectionné un mystérieux Torque à têtes de cheval.

Devenu musée en 1970, l’ancien évêché d’Évreux s’est développé à partir de collections essentiellement archéologiques. La ville, ses environs et l’ensemble du département de l’Eure sont en effet riches de nombreux vestiges gallo-romains. Dès le XIXe siècle, soutenus par des sociétés savantes particulièrement développées en Normandie, de grands archéologues ont suivi les découvertes et les ont ramenées dans les musées de la région. À Rouen, ce fut notamment l’abbé Cochet et dans l’Eure, Léon Coutil dont la somme Archéologie gauloise, gallo-romaine, franque et carolingienne du département de l’Eure paraît de 1895 à 1921 (Paris, cinq tomes).
Trouvé à la fin du XIXe siècle, ce torque a gardé son mystère. Il a été associé à tout un lot d’objets qui fait penser à un ensemble funéraire de la fin de la Tène (Tène III : vers -120/-50 av. J.-C.). Cependant, rien ne nous confirme sa présence dans une tombe et encore moins le nombre de tombes. Coutil rapporte cette découverte fortuite en précisant toutefois qu’il n’était pas présent sur les lieux : une gravière du lieu-dit le Champ des Corvées à Léry, petite ville au nord d’Évreux, à quelques kilomètres de la Seine.
Pour analyser cet objet, il nous faut donc beaucoup plus compter sur l’esthétique que sur l’archéologie. Stylistiquement, il appartient au monde celte (cf. le catalogue du Musée d’Évreux, Les Celtes en Normandie, 1990). On retrouve de nombreux torques dans les sépultures gauloises et laténiennes en général. Il s’agit d’un objet ornemental et peut-être votif. Réalisé en fer à partir d’une tige cylindrique, il est de forme ouverte d’un diamètre maximum de quinze centimètres. Pour tout ornement, il porte à chaque extrémité une tête de cheval prolongée au sommet du crane (périmètre extérieur) par une ligne ondée évoquant la crinière, visible aujourd’hui sur quelques centimètres seulement mais qui reliait peut-être les deux têtes sur tout le pourtour du torque. Les têtes elles-mêmes sont d’une grande beauté plastique, avec des yeux en amandes très marqués que l’on retrouve souvent dans l’art celte.
Le cheval est un animal particulièrement présent dans cette civilisation. Parmi les autres objets recueillis en même temps figurent des armes mais également des éléments de harnachement (plusieurs mors, dont un très complet et élaboré). Important socialement et symboliquement, on en trouve des traces dans les tombes, présence réelle – avec des ossements ou des chars –, et symbolique, sur des objets ornementaux ou religieux (cf. le catalogue du Musée de Nemours, Le Cheval, symbole de pouvoir dans l’Europe préhistorique, 2001). Des têtes de chevaux ornent aussi d’autres objets comme des anneaux de mors. De plus, un cheval figure sur le merveilleux torque en or du trésor de Vix, mais celui d’Évreux est à notre connaissance le seul ayant ces têtes pour seul ornement.
Ce bijou n’est sans doute pas la pièce la plus spectaculaire du Musée d’Évreux qui présente des collections de la préhistoire à l’art du XXe siècle, ni même le fleuron des collections archéologiques, dont les œuvres les plus connues sont des bronzes gallo-romains de premier ordre. Cependant, il représente bien l’esprit de ce monde gallo-celte, capable en quelques traits de développer une grande force esthétique. De plus, il joue parfaitement son rôle parmi les objets de l’exceptionnelle salle souterraine du musée dont un des murs est constitué par l’ancien rempart romain, du IIIe siècle, de la cité d’Évreux et dans laquelle, par une présentation originale, les objets archéologiques semblent surgir de leur contexte historique et muséal, sensation soutenue ici par la photographie d’une des têtes.
Archéologiquement complet, mais très corrodé, il a fait l’objet d’une stabilisation récente à l’Institut de restauration et de recherches archéologiques et paléométallurgiques de Compiègne. Il sera de nouveau présenté à partir de juin 2002 dans l’exposition : “Sur les traces du cheval en Normandie. De la préhistoire à l’époque moderne”. Cette manifestation se tiendra dans le cadre d’une action commune avec de nombreux sites normands consacrée au “Cheval en Normandie”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°145 du 22 mars 2002, avec le titre suivant : Julie Pellegrin-Gérard

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