Vendredi 21 février 2020

Musée

Hauteville House, la maison-œuvre de Victor Hugo

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 27 juin 2019 - 1352 mots

L’été est propice à la redécouverte de la maison fraîchement restaurée de l’écrivain. Elle fut occupée par Hugo durant son exil sur l’île de Guernesey, qui en conçut la décoration dans les moindres détails.

Décembre 1851, la France vit un véritable séisme politique : Louis Napoléon Bonaparte fait un coup d’État tonitruant. Victor Hugo, son opposant politique numéro un, du moins le plus célèbre, est contraint de quitter prestement la France. Banni, il trouve temporairement refuge à Bruxelles, mais doit rapidement plier bagage après la déflagration provoquée par la publication de son pamphlet Napoléon le Petit. La Belgique, qui ne souhaite pas froisser son puissant voisin, expulse le romancier qui met alors cap à l’ouest, direction les îles anglo-normandes. Il prend d’abord ses quartiers à Jersey où on le prie également de prendre congé pour des propos peu amènes sur la reine Victoria. Les autorités peuvent d’autant plus facilement le mettre dehors qu’il n’est pas propriétaire. Il reprend alors la route et s’installe à quelques nœuds de là, sur l’île de Guernesey.

Avec vue sur mer

Cette fois-ci, il compte bien s’établir et, en 1856, grâce aux droits d’auteur qu’il perçoit sur son recueil Les Contemplations, l’écrivain achète Hauteville House. Dans une vision romantique et misérabiliste, on imagine volontiers la maison de l’exil hugolien comme un lieu sinistre. Il n’en est rien. L’auteur qui s’installe avec une famille nombreuse a choisi une demeure bourgeoise donnant sur un vaste jardin et offrant une vue magnifique sur la mer et la colline. Surtout, il va faire de cet endroit un lieu unique en son genre, une œuvre d’art totale pour reprendre la formule consacrée. Difficile d’imaginer depuis l’austère façade donnant sur rue, l’exubérance ornementale qui se déploie à l’intérieur.

Le décor est en effet d’une profusion insoupçonnée et envahit la maison dans ses moindres recoins, littéralement du sol au plafond. « Un autographe à trois étages », comme le dira plus tard son fils Charles Hugo. De fait, ce « poème en plusieurs chambres » est l’œuvre du romancier qui en conçoit le moindre détail, du dessin d’architecture pour la spectaculaire verrière au choix des tissus tapissant les sofas. Non content d’être un homme politique respecté, un dramaturge à succès et le plus célèbre des écrivains français, Hugo se pique en effet aussi de décoration. Même s’il n’a pas toujours les compétences techniques requises pour être un bon architecte d’intérieur – comme l’a montré le sort de la verrière qui a pris l’eau de toutes parts, et ce, déjà du vivant de son concepteur. C’est d’ailleurs le piètre état de conservation de cet élément qui a nécessité le vaste chantier de restauration de la maison qui vient de s’achever. Des travaux qui ont mobilisé pas moins de deux cents restaurateurs et artisans, des spécialistes des meubles en laque aux experts en tapisserie.

Le vice du bric-à-brac

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Victor Hugo n’affectionne pas la décoration sobre et dépouillée. Il cultive au contraire une franche horreur du vide et un tropisme affirmé pour l’éclectisme qui est alors furieusement à la mode. La maison renferme ainsi autant des objets asiatiques que des meubles rococo ou des coffres médiévaux. « J’ai le sentiment du bric-à-brac, vous en avez le vice », lui écrit avec malice sa maîtresse Juliette Drouet au sujet de cette passion envahissante.

L’antre du poète marie ainsi des éléments que la famille a pu récupérer du domicile parisien avec des objets créés entre ces murs, à l’instar des panneaux gravés et peints par Hugo, mais aussi des pièces chinées sur l’île. Quand il n’écrit pas ou ne dessine pas, le romancier passe son temps libre à prospecter auprès des brocanteurs de Guernesey et se procure des pièces provenant de terres lointaines transitant par l’île, comme les tapas du Pacifique (tissus d’écorce), mais aussi des objets médiévaux d’extraction locale. De nombreux coffres et cabinets gothiques sont ainsi démantelés et intégrés au décor de la demeure.

Caractéristique du goût du XIXe siècle, cette maison aux airs de collage présente ainsi étrangement des analogies avec la sensibilité des artistes d’aujourd’hui, notamment à travers son aspect kitsch totalement assumé. L’architecte d’intérieur ose en effet des cohabitations inattendues mixant matériaux, époques, mais aussi registres. Dès l’entrée, le ton est donné avec un télescopage entre high and low culture. Le vestibule constellé de cives, c’est-à-dire des culs-de-bouteilles destinés au rebut, contraste fortement avec le solennel couloir aux faïences qui lui fait face. Les murs et le plafond sont en effet recouverts de porcelaines, y compris un prestigieux service de Sèvres offert par le roi Charles X.

À Hauteville House, le dialogue entre les œuvres et les objets est en effet constant, tout comme les références au maître des lieux et à son œuvre-fleuve. Le porche du vestibule est par exemple une ode à Notre-Dame de Paris. Sur cette structure néogothique, dont la forme s’apparente au portail d’une cathédrale, sont représentés plusieurs personnages du célèbre roman. Éminemment symbolique, le décorum de Hauteville House est de fait un univers puissamment autoréférentiel. Plus qu’une maison, c’est le chef-d’œuvre inconnu de Victor Hugo.

Les travaux commencent à Paris 

Alors que la Maison de Victor Hugo à Guernesey vient tout juste de rouvrir ses portes, restaurée par la Ville de Paris (sa propriétaire) grâce à un mécénat de la Pinault Collection, c’est au tour de sa demeure parisienne d’entamer d’importants travaux. La résidence principale de l’écrivain, campée sur la très chic place des Vosges, va ainsi être réaménagée d’ici au mois de mars 2020. Au terme de ce chantier, la maison-musée proposera un nouveau parcours de visite mettant davantage en valeur ses collections, ainsi qu’un nouvel atelier pédagogique. Mais la principale nouveauté sera la création d’un jardin d’inspiration romantique évoquant l’atmosphère de la maison à l’époque où elle était habitée par la famille Hugo. La fontaine aux serpents, qui ornait initialement le jardin avant d’être déplacée sur l’île de Guernesey, sera notamment restituée par un moulage en plâtre. Cette nouvelle cour arborée se dévoilera de l’extérieur à travers de grandes portes vitrées et barreaudées. Cette configuration rappellera l’apparence d’origine de la cour avec ses grilles permettant l’accès des carrosses.

Isabelle Manca

  Le look-out

C’est incontestablement la signature architecturale de Hauteville House et l’intervention hugolienne la plus spectaculaire. En 1861, le romancier fait construire sur le toit de sa maison cette pièce entièrement vitrée offrant une vue imprenable sur la baie de Saint Peter Port et faisant symboliquement face aux côtes françaises. C’est dans cette verrière, sur des modestes tablettes amovibles, que l’auteur écrit certains de ses chefs-d’œuvre comme Les Misérables et, évidemment, Les Travailleurs de la mer.
 

La salle à manger

Les caricaturistes du XIXe siècle ont largement raillé l’arrogance prétendument démesurée d’Hugo. La décoration de cette demeure toute à la gloire de son illustre propriétaire et de son œuvre témoigne en effet d’un ego pour le moins infatué. Ce culte de l’artiste se retrouve même dans l’agencement des objets d’art. L’exemple le plus frappant est le motif en forme de H composé avec des faïences de Delft du Siècle d’or. Ce motif en fort relief ornant la salle à manger devait frapper les invités.
 

Salons

Les deux grands salons, rouge et bleu, incarnent la quintessence du goût de l’écrivain. Les maîtres mots de cet espace sont en effet éclectisme et horreur du vide. Ces deux pièces en enfilade sont ainsi totalement saturées d’objets d’art de provenance et d’époques variées, dont des tapis, des tableaux brodés en perles de jais, des fauteuils Ancien Régime, des torchères en bronze doré ou encore des portes en laque. Ce décor très théâtral évoque irrésistiblement l’atmosphère des drames romantiques.
 

L’antichambre

Si les espaces de réception sont de dimensions généreuses, les pièces de vie des résidents sont d’une taille très congrue. Ainsi, le maître des lieux ne dormait pas dans la vaste chambre de l’étage noble, mais dans une petite pièce aménagée sous les toits comme une cabine de navire. Cette chambre pourvue d’un mobilier spartiate possède cependant un charme fou grâce à sa vue sur la mer et la colline et ses panneaux de bois gravés et peints par Hugo, dissimulant astucieusement un cabinet de toilette.

Hauteville House, 38 Hauteville, St Peter Port, Guernesey. Sur réservation : www.maisonsvictorhugo.paris.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°725 du 1 juillet 2019, avec le titre suivant : Victor Hugo Hauteville House, la maison-œuvre de

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