Dimanche 25 février 2018

Anatomie

Fragonard en écorchés

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2008

Fréquenté par les scientifiques et les artistes, le Musée Fragonard, rebaptisé « Musée de l’école vétérinaire », perpétue à Maisons-Alfort l’esprit du cabinet de curiosités.

MAISONS-ALFORT - Viscères, squelettes, écorchés, malformations et autres pathologies animales sont accumulés dans de grandes vitrines. L’inventaire des collections anatomiques du Musée de l’école nationale vétérinaire de Maisons-Alfort (Val-de-Marne) – anciennement « Musée Fragonard » – a, de prime abord, de quoi rebuter le visiteur. « Nous ne sommes pas dans une foire où l’on montre des choses déviantes et anormales, type “freaks”, précise Christophe Degueurce, son conservateur, mais face à des outils pédagogiques destinés aux étudiants. » Si les écorchés n’ont plus d’utilité scientifique – ils ont été remplacés par des plastinations qui consistent à injecter de la silicone dans les cellules et conservent ainsi l’aspect du muscle –, les animaux monstrueux, agneaux à cinq pattes et veaux janus sont en effet toujours étudiés à des fins vétérinaires.
Fermé depuis un peu plus d’un an, ce lieu empreint d’étrangeté vient de rouvrir ses portes après une grande opération de rénovation et de mise en sécurité des salles. L’objectif de son conservateur était de garder l’intégralité des 4 200 pièces exposées avant travaux, et de restituer ainsi l’aspect suranné du cabinet de curiosités tel qu’il avait été conçu à son ouverture, en 1902. Les collections ont par ailleurs fait l’objet d’une campagne de restauration. Les travaux étaient en effet devenus impérieux pour la sauvegarde des éléments les plus insignes de la collection, les célèbres écorchés d’Honoré Fragonard (1732-1799), protégés au titre des monuments historiques. L’alerte a été donnée en 2003, après que des flaques de cire provenant du système vasculaire eurent été découvertes sous les écorchés. Irréversibles, ces dégradations ont été interrompues par le biais d’une conservation préventive, les pièces étant désormais exposées dans le cabinet d’Alfort, une salle à l’atmosphère et à la lumière contrôlées.

Étrange fascination
Créé en 1766 par Claude Bourgelat, fondateur des écoles vétérinaires, le cabinet attire rapidement l’attention grâce aux travaux de Fragonard. Professeur d’anatomie et cousin du peintre Jean-Honoré, il a mis au point une technique de momification des corps avec injection de cire, un procédé qu’il applique aux êtres humains comme aux animaux. Entre 1766 et 1771, il produit plus d’une centaine de pièces, dont les plus célèbres, comme l’homme à cheval, sont encore conservées à Maisons-Alfort. Dépouillé d’une partie de ses collections par le Musée de l’école de santé (devenu le Musée d’histoire de la médecine) et par le Muséum d’histoire naturelle, à Paris, le musée rouvre ses portes en 1902 avant de connaître de nouvelles vicissitudes. Ses collections ont toutefois toujours exercé une étrange fascination, notamment sur les artistes, qui, pour certains, ont fréquenté les lieux avec assiduité, et pas uniquement à des fins de connaissance anatomique. « Nous recevons toujours de nombreux étudiants des écoles d’art », confirme Christophe Degueurce. Les aspects esthétiques de certaines pièces sont indéniables. » Comment en effet, ne pas penser aux cavaliers de l’Apocalypse de Dürer devant l’écorché de cavalier de Fragonard, dont les intentions dépassaient vraisemblablement le cadre strict de l’anatomie ?
Le sauvetage et la mise en valeur des collections étant achevés, Christophe Degueurce espère aujourd’hui pouvoir poursuivre le chantier. La construction d’un nouveau bâtiment technique, à l’horizon 2011, devrait en effet permettre de récupérer les espaces du rez-de-chaussée, ainsi une belle salle de dissection en hémicycle, pour organiser expositions et événements autour des arts et des sciences. Des interrogations demeurent toutefois sur le financement de l’opération. Placé sous tutelle du ministère de l’Agriculture comme l’école dont il dépend, le Musée de l’École vétérinaire est le seul établissement universitaire de ce type à avoir reçu le label « Musée de France ». En contrepartie, il a donc fallu mener inventaire et récolement, et constater la disparition de 40 % des collections. Cela sans s’attaquer, faute de moyens, aux collections d’histoire naturelle toujours reléguées dans les greniers, dans l’attente de jours meilleurs

MUSÉE DE L’ÉCOLE NATIONALE VÉTÉRINAIRE D’ALFORT

7, av. du Général-de-Gaulle, 94700 Maisons-Alfort, tél. 01 43 96 71 72, mercredi et jeudi 14-18h, samedi et dimanche 13-18h, http://musee.vet-alfort.fr

Musée de l’École nationale vétérinaire d’Alfort

- Coût : 715 000 euros (partenariat Région Île-de-France, département du Val-de-Marne, État, École nationale vétérinaire d’Alfort ; mécénat)
- Architecte : Francis Gallois-Montbrun
- Conservateur : Christophe Degueurce, professeur d’anatomie à l’École nationale vétérinaire d’Alfort
- Nombre de visiteurs avant fermeture : 8 000

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°291 du 14 novembre 2008, avec le titre suivant : Fragonard en écorchés

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