Dimanche 16 décembre 2018

Adriatique

Dubrovnik, chronique d’une restauration exemplaire

Le Journal des Arts

Le 30 avril 2004 - 1403 mots

Bombardée par les forces de Belgrade en 1991, la « Reine des Balkans » a retrouvé,
au terme d’un plan de sauvegarde lancé par l’Unesco, sa splendeur passée.

 DUBROVNIK (Croatie) - Pour le promeneur qui déambule aujourd’hui dans les rues de Dubrovnik, la « perle de l’Adriatique » offre le paysage inchangé de ses imposants remparts médiévaux, de ses sobres façades gothique, Renaissance et baroque ou de ses palais, monastères et fontaines en pierre de Korcula, une roche calcaire locale qui donne à la ville sa singulière blancheur. Seuls une dizaine de toits encore en chantier, visibles du haut des fortifications, et les centaines d’impacts de balles ou d’éclats d’obus projetés sur les murs et le pavement de la Placa, principale artère du centre-ville, témoignent encore des sévères dommages subis par la « Reine des Balkans » à l’automne 1991. Au cours de cette période, la ville-monument, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979, est prise pour cible par l’armée serbo-monténégrine. Postés sur les collines alentour, les attaquants bombardent monuments et habitations. Dubrovnik, qui n’avait jamais subi l’épreuve du feu depuis le siège de 1806, essuie de plein fouet les tirs de mortiers et les bombes incendiaires. Le bilan est lourd : 563 des 824 bâtiments recensés intra-muros sont touchés, ainsi que les deux tiers de sa célèbre « cinquième façade », formée par ses toits traditionnels en tuiles ocre, rouges et orangées. En outre, neuf édifices (sept palais et deux maisons) sont totalement détruits – au premier rang desquels le siège du Dubrovnik Summer Festival, un palais baroque du XVIIe siècle –, et plusieurs monuments historiques sont détériorés, à l’image de la Grande Fontaine d’Onofrio (XVe siècle), de l’église Saint-Ignace et du collège des Jésuites (un ensemble considéré comme l’un des plus bels exemples d’architecture baroque en Croatie), ou encore de l’église Saint-Blaise (XVIIIe siècle), bâtiment dévolu au saint patron de la ville et, par là même, particulièrement cher à ses habitants qui lui vouent un culte sans faille depuis le Xe siècle.
Ces blessures viennent s’ajouter à celles reçues lors du tremblement de terre de 1979, année où la ville, située dans une zone à forte sismicité, est victime de deux importantes secousses.

Des mesures d’urgence au plan de reconstruction
L’inscription, dès décembre 1991, de l’ancienne Raguse sur la Liste du patrimoine mondial en péril permet cependant d’amorcer rapidement la reconstruction et de parer au plus pressé. L’Unesco et le Fonds du patrimoine mondial débloquent 250 000 dollars (environ 1,5 million de francs de l’époque) pour l’achat de tuiles de toiture et la préparation d’un inventaire des monuments altérés. « La reconstruction a commencé sans tarder, mais il était difficile de concilier les besoins urgents de la population d’une ville blessée avec les strictes exigences liées à la restauration d’un site du patrimoine mondial. De toutes les priorités, la première a été d’assurer aux habitants un minimum de confort. On a donc bricolé pour remédier aux infiltrations d’eau. Du feutre bitumeux a été posé partout où les voltiges des toits avaient été détruites », raconte la journaliste croate Maja Nodari (1). À ces mesures d’urgence succède bientôt un plan d’action et de sauvegarde à long terme. Lancé par l’Unesco en 1993, il est dirigé et coordonné par les institutions croates – en particulier l’Institut pour la protection des monuments culturels et de la nature à Dubrovnik, et l’Institut de réhabilitation de Dubrovnik, créé au lendemain du tremblement de terre de 1979 –, en collaboration avec des experts nationaux et internationaux et avec l’assistance de l’Unesco. Et financé à 98 % par l’État croate, qui a déboursé plus de 54 millions de dollars pour la reconstruction de la ville intra-muros et de son agglomération.
Pour chaque édifice touché, des relevés précis sont réalisés et des documents (photographies, archives…) collectés. Dans le même temps, un programme de formation professionnelle destiné aux tailleurs de pierre, restaurateurs, architectes, ingénieurs et chefs de chantier appelés à intervenir sur le bâti ancien est mis en place. Puis, une hiérarchie des priorités et un calendrier de mise en œuvre sont établis à partir de l’inventaire des biens culturels endommagés. « Les interventions les plus urgentes étaient la reconstruction des neuf bâtiments incendiés, la restauration des monuments emblématiques de la ville, et enfin la réfection des toits. Les balcons, façades ou éléments sculptés ont été pris en compte dans un second temps », explique Zana Baca, directeur de l’Institut pour la restructuration de Dubrovnik. Pour l’ensemble de ces travaux, des techniques et des matériaux traditionnels ont été, non sans complications, privilégiés. « Cela signifiait 30 % de frais supplémentaires, et des contraintes plus importantes », poursuit Zana Baca. Les carrières de pierre de l’archipel de Korcula, utilisées depuis l’Antiquité mais depuis longtemps abandonnées, ont été à nouveau exploitées selon des procédés anciens. Mais, ceux-ci ne permettant l’extraction de grandes quantités de calcaire, l’antique pierre de Korcula a servi pour les bâtiments les plus représentatifs de la cité. Pour les édifices moins importants ou apparents, une roche aux propriétés similaires mise au jour à Brac a été employée. Le remplacement de quelque 490 000 tuiles a également été problématique, les ateliers chargés de leur fabrication (à Kupari) ayant eux aussi mis la clef sous la porte. « Trouver un modèle de tuile qui corresponde le mieux aux techniques et matériaux originels était devenu un véritable casse-tête pour les experts. Ils y sont parvenus au terme de longues recherches de fabrication, confiées à deux sociétés, l’une croate et l’autre française », souligne Maja Nodari. Enfin, il a fallu concilier les normes de constructions antisismiques avec les exigences d’une conservation de type patrimonial. Autant de difficultés surmontées avec succès – les restaurations sont quasiment imperceptibles pour un œil non averti – et en un temps record. Dès 1998, Dubrovnik était en effet retirée de la Liste du patrimoine mondial en péril – seulement cinq des 35 sites ont réussi pour l’heure à en sortir. Et à ce jour, la reconstruction est, à l’exception de dix-huit toits, totalement achevée. Mais la ville, progressivement désertée par ses habitants au profit de particuliers anglo-américains qui rachètent des palais entiers, pourrait être soumise prochainement à d’autres dangers : une muséification croissante et une « mise en tourisme » à outrance.

(1) « Dubrovnik, mémoires d’une ville blessée », in Le Courrier de l’Unesco, février 2000.

Deux questions à Bozo Biskupic, ministre de la Culture en Croatie

- Quelles ont été les pertes subies par le patrimoine croate durant la guerre de l’ex-Yougoslavie et où en est à ce jour la reconstruction ? Les pertes ont été énormes : environ 2 500 édifices (bibliothèques, églises, musées, centres d’archives…) ont été détruits, des dizaines de milliers de livres et de manuscrits brûlés, et d’innombrables peintures, sculptures et objets d’art pillés. La reconstruction est en cours, mais différents problèmes se posent, notamment au niveau des compétences requises par de telles interventions, et du budget qu’elles nécessitent. Une taxe locale sur la consommation, destinée à financer les restaurations, a été mise en place, mais cela n’est pas suffisant. Les monuments inscrits au patrimoine mondial bénéficient d’une aide, mais pas les autres. J’espère que l’entrée du pays dans l’Union européenne, dont nous espérons faire partie en 2007, fera évoluer cette situation. En outre, une ville entière nécessite encore d’importants travaux : Vukovar, systématiquement bombardée en 1991. Beaucoup de monuments, en attente de reconstruction, s’y détériorent lentement. - Vous avez été une première fois ministre de la Culture dans le gouvernement de Franjo Tudjman. Quelles sont les priorités de votre second mandat ? La sauvegarde des monuments et des sites naturels, mais aussi la promotion de l’art contemporain, du spectacle vivant et du cinéma. Il faut redonner une impulsion et une dynamique culturelle à ce pays, notamment par la multiplication des échanges artistiques et la valorisation de la création actuelle. J’essaye également de faire connaître notre culture à l’étranger, grâce à l’organisation de diverses manifestations. L’exposition « La Renaissance en Croatie », qui se tient actuellement au château d’Écouen (lire p. 11), est par exemple une initiative croate. Une autre exposition se tiendra à Paris au siège de l’Unesco (du 6 au 22 octobre 2004), sur les sites croates inscrits au patrimoine mondial. Et une troisième, consacrée aux richesses naturelles de notre territoire, aura lieu au Japon en 2005. Je souhaite que ce type d’événements se multiplient, car la culture et les richesses du patrimoine croate sont, à mon sens, encore trop peu connues.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°192 du 30 avril 2004, avec le titre suivant : Dubrovnik, chronique d’une restauration exemplaire

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