Dimanche 25 février 2018

Spoliations

Au-dessus des lois ?

Le Journal des Arts

Le 9 avril 2008

Le Musée Leopold, à Vienne, détiendrait plus d’une vingtaine d’œuvres d’art spoliées à leurs propriétaires juifs. Sommé de les restituer, le musée brandit son statut privé pour échapper aux réclamations

VIENNE - Le Musée Leopold, à Vienne, détiendrait des œuvres volées par les nazis à leurs propriétaires juifs, selon les affirmations du parti des Verts autrichien et de l’Israelitische Kultusgemeinde (IKG), le principal organisme juridique juif du pays. Après l’inauguration le 14 février d’une exposition consacrée à l’artiste autrichien Albin Egger-Lienz, Wolfgang Zinggl, un membre des Verts, a déclaré dans un communiqué que quatorze œuvres spoliées y étaient présentées. Maisons sur le lac d’Egon Schiele (1914), qui figure dans les collections permanentes, est aussi considérée comme volée par les nazis à sa propriétaire juive Jenny Steiner.
Le directeur du Musée Leopold, Rudolf Leopold, a répliqué qu’il ignorait la provenance du Schiele jusqu’en 1998, date à laquelle les archives autrichiennes ont été rendues publiques. Tel n’est pas l’avis de la directrice adjointe de l’IKG. Selon Erika Jakubovits, Rudolf Leopold devait savoir en achetant le tableau en 1953 que celui-ci avait appartenu à Jenny Steiner. Il a publié lui-même en 1972 un catalogue raisonné de l’œuvre de Schiele mentionnant Jenny Steiner comme ancienne propriétaire du tableau. En 1994, Rudolf Leopold affirmait dans un entretien que, depuis 1950, il possédait et suivait en toute confiance le catalogue raisonné de Schiele publié en 1930 par Otto Kallir-Nirenstein, qui mentionne également Jenny Steiner comme propriétaire du tableau.
La spoliation de la collection Steiner par les nazis est bien connue du public et des experts en œuvres volées, nous a précisé Erika Jakubovits.
Le 20 février, lors d’une conférence de presse, le parti des Verts a affirmé que Rudolf Leopold détenait abusivement ces tableaux. Le musée a publié le lendemain un communiqué dans lequel, s’il confirmait connaître au moment de son achat le nom de Jenny Steiner comme celui de l’ancienne propriétaire du Schiele, Rudolf Leopold a démenti savoir qu’elle était juive. Selon Erika Jakubovits, les amis de Rudolf Leopold et ses conseillers pour les acquisitions étaient intimement impliqués dans le trafic d’œuvres spoliées aux juifs par les nazis. Elle ajoute que ses principaux conseillers devaient savoir que Jenny Steiner était propriétaire du tableau, mais qu’elle était également juive.

Application de la loi fédérale
Le 1er février, l’IKG a adressé au ministre autrichien de la Culture un mémorandum juridique établi par Walter Berka, un professeur de droit autrichien, pour déterminer si la loi autrichienne de restitution des œuvres d’art volées par les nazis s’applique au Musée Leopold. Cette loi concerne les musées fédéraux et non les institutions privées, tel le Musée Leopold. Cependant, le gouvernement a contribué à sa construction, lui octroie des subventions, et lui a accordé les fonds nécessaires à l’achat de la collection de Rudolf Leopold.
Le ministre autrichien des Affaires culturelles étudie actuellement le cas du musée en vue de trouver une solution. Le 10 mars, l’IKG a présenté un second mémorandum juridique, rédigé par le professeur de droit Georg Graf, concluant que la collection Leopold comprenait onze tableaux volés par les nazis à six propriétaires juifs différents. D’après ce rapport, toutes ces œuvres devraient être restituées si le musée était soumis à la loi fédérale. Dans un communiqué publié le 13 mars, le Musée Leopold a indiqué qu’il étudiait le mémorandum de Georg Graf et adresserait ses conclusions à divers membres du gouvernement autrichien. Réagissant à ces revendications, Rudolf Leopold, cité par l’hebdomadaire autrichien Falter, aurait déclaré : « Ces gens-là ne pensent qu’à l’argent. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°279 du 11 avril 2008, avec le titre suivant : Au-dessus des lois ?

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