Patrimoine du XXe siècle

Au chevet du béton

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2009

À Paris, la restauration de l’église Sainte-Odile a fait évoluer les techniques d’intervention sur les bétons anciens

PARIS (17e) - Un soubassement de grès rose de Saverne en référence à la cathédrale de Strasbourg, un clocher haut de 72 mètres, une structure en béton armé rose et une file de coupoles d’esprit roman. Telle est la savante synthèse établie par l’architecte Jacques Barge en 1935, lors de la construction en bordure des fortifs (qui céderont la place au boulevard périphérique dans les années 1960) de l’église Sainte-Odile. Bâtie dans le cadre des Chantiers du cardinal, une association créée en 1931 par le cardinal Verdier, archevêque de Paris, « pour évangéliser la classe ouvrière » en construisant des églises dans les quartiers à forte croissance démographique, elle appartient à la série d’édifices franciliens en béton armé (lire l’encadré). Soit un important patrimoine cultuel du XXe siècle, longtemps mal aimé, mais qu’il est aujourd’hui urgent de restaurer.

Construite sur une parcelle étroite, contrainte par une mitoyenneté qui interdit tout percement en façade sud, Sainte-Odile est l’une des plus remarquables de ces églises. Son plan basilical asymétrique, conjugué à l’usage du béton, a permis à l’architecte de dégager un vaste volume central, couvert de trois coupoles en voile de béton, et resserré au niveau du chœur par une élégante colonnade. Là où d’autres architectes de l’époque, notamment son maître, Paul Tournon, ont privilégié l’historicisme pur appliqué au béton, Barge associe ce matériau novateur à de sobres éléments décoratifs plus traditionnels, comme les parements de pierre et de brique ou les grandes verrières polychromes, dues à François Décorchemont. Cette écriture austère est par ailleurs tempérée par un décor soigné, dû à des artistes issus des ateliers d’art sacré comme la sculptrice Anne-Marie Roux-Colas, l’émailleur Robert Barriot ou le verrier Auguste Labouret, créateur d’un étonnant autel constitué d’un coffre en tôle et d’un parement en béton avec incrustations de verre rétroéclairées.

Les maux du béton
Inscrite à l’inventaire des monuments historiques depuis 2001, l’église attendait d’importants travaux de restauration, des plaques de béton s’étant détachées de ses parties hautes. D’un coût de 1 million d’euros, financés par l’État, la Ville de Paris et le diocèse, les travaux ont été menés par l’architecte Hervé Montauffier. Ils ont permis d’expérimenter de nouvelles techniques de nettoyage des bétons, mises au point par le Laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) avec le Cercle des partenaires du patrimoine. Depuis 1993, ce dernier associe le laboratoire public à des entreprises privées du secteur du bâtiment dans le cadre de programmes de recherche thématiques. Dans le cas des bétons anciens, le groupe industriel Ciments Calcia a soutenu les études destinées à traiter les maux principaux du béton : salissures noires, « des suies cimentées par le gypse » selon Élisabeth Marie-Victoire, responsable du pôle béton au LRMH, mais aussi recouvrements biologiques (lichens, mousses…). Présentée le 1er décembre à l’occasion de la publication d’un guide de nettoyage destiné aux professionnels (1), la palette de techniques s’avère assez large (nettoyage à l’eau, abrasion, laser…). À Sainte-Odile, un procédé novateur à base de produits pelables a ainsi été mis en œuvre pour le nettoyage intérieur des murs de béton. Il s’inspire directement des peelings de l’industrie cosmétique…

Le Sacré-Coeur du périphérique
Outre la construction de nouvelles églises, les Chantiers du cardinal – toujours actifs aujourd’hui – ont également pour mission d’entretenir le patrimoine existant. Parmi les chantiers de restauration en cours, celui du Sacré-Cœur de Gentilly est emblématique du mauvais sort fait à certaines des églises construites en béton dans les années 1930. Coincé entre l’A6 et le boulevard périphérique, ce petit édifice de style néobyzantin, édifié entre 1933 et 1936 par les architectes Paquet, père et fils, est devenu un triste symbole de l’urbanisation anarchique de la région parisienne. Sa vocation première était d’être la chapelle de la Cité universitaire de Paris, dont elle a été coupée par la construction du boulevard périphérique dans les années 1960. Devenue paroisse des Portugais de Paris, elle a été inscrite sur l’inventaire des monuments historiques en 2000, marquant ainsi le début d’un long processus de reconnaissance de sa valeur patrimoniale.

(1) Le Nettoyage des bétons anciens, guide des techniques et aide à la décision, Les cahiers techniques du Cercle des partenaires du patrimoine, décembre 2009

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°315 du 11 décembre 2009, avec le titre suivant : Au chevet du béton

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