Mercredi 19 février 2020

Architecture

Armée du salut, Le Corbusier retrouve des couleurs

Par Francine Guillou · Le Journal des Arts

Le 1 mars 2016 - 721 mots

À Paris, la Cité de Refuge, conçue par Le Corbusier en 1933, a bénéficié d’une réhabilitation complexe pour répondre aux enjeux patrimoniaux et fonctionnels du bâtiment.

PARIS - Rue Cantagrel, dans le 13e arrondissement de Paris : le béton défraîchi aux couleurs délavées a laissé place à une polychromie franche et lumineuse, sur une façade qu’enfin on identifie être l’œuvre du Corbusier. L’année où la France retente un classement des œuvres de l’architecte pour le patrimoine de l’Unesco, on redécouvre à Paris sa première réalisation d’importance, une « Usine à guérir » (1).

Propriété de l’Armée du salut depuis son inauguration en 1933, la Cité de Refuge était censée être un lieu où « toutes les misères, où l’errant, le chemineau, le fatigué, le désespéré, le meurt-de-faim, le sans taudis, le sans-foi, le sans-Dieu, pourra venir, avec la certitude d’être accueilli », selon Albin Peyron, directeur de l’Armée du salut en 1933. Depuis quatre-vingt ans, sa mission est restée la même, avec l’adjonction en 1978 du Centre Espoir, de taille identique, construit « à la manière de », visible rue Chevaleret.

Adaptation aux normes actuelles
En 2006, la Cité de Refuge est dans un état très dégradé et ses installations obsolètes, à l’image des grands dortoirs dessinés par Le Corbusier, et qui ne correspondent plus aux normes d’accueil et de dignité pour les résidents au XXIe siècle. Il faut donc moderniser en respectant l’œuvre du maître. En effet, si la Cité n’est pas classée (seuls sa façade, ses couvertures, son hall et ses escaliers sont inscrits depuis 1975), la Fondation Le Corbusier, qui détient les droits moraux de l’œuvre, est vigilante. Pour restructurer et restaurer la Cité, François Chatillon, architecte en chef des Monuments historiques, est choisi, associé à Opéra architectes, mandataire de l’ensemble de l’opération Centre Espoir-Cité de Refuge. Un chantier de 12 000 m2 au total, pour 31 millions d’euros TTC (comprenant les deux phases Espoir et Refuge).

Outre des modernisations nécessaires, la restauration patrimoniale s’avère complexe, tant sur le plan technique qu’historique. « Il n’y a pas d’état de référence pour cette restauration », explique l’architecte François Chatillon. « On a une connaissance pointue des archives de 1933. Mais en 1952, Le Corbusier revient sur son projet et corrige ses erreurs, sans pour autant être satisfait de la polychromie de la façade, raison pour laquelle il quitte le chantier. » Depuis 1952, la façade est donc « inachevée » : il s’agissait donc de construire un projet d’architecture autour de l’existant et des archives successives de la Fondation Le Corbusier, selon l’architecte.

Comité pluridisciplinaire
Pour cela, un comité de suivi archéologique, scientifique et technique (CSAST) est créé, réunissant l’Armée du salut, le service territorial de l’Architecture et du Patrimoine, la Fondation Le Corbusier, la Commission du Vieux Paris, les différents architectes (sécurité, voyer) et le maître d’ouvrage, le bailleur Résidences Sociales de France. Ce CSAST a pour but de faire dialoguer des points de vue parfois contradictoires, entre visée sociale et éléments patrimoniaux, mais aussi entre normes contemporaines et esthétiques de l’épure. Le Comité décide très vite de faire du Centre Espoir, à la valeur patrimoniale bien moindre, le lieu des contraintes techniques : locaux techniques, cuisines, traitement de l’air et des fluides… La Cité de Refuge est donc dégagée de ces fonctions, pour simplifier la sienne. La polychromie de la façade « brise-soleil » en béton rappelant la Cité radieuse à Marseille a fait l’objet d’âpres discussions du Comité, car il ne restait aucune strate des couleurs de 1952. Au final, brun, gris, bleu, jaune et rouge se succèdent par étage pour un rendu très « pop ».
À l’intérieur, le hall a retrouvé ses couleurs d’origine des années 1930 après des études stratigraphiques et ses volumes élégants, et si une porte coupe-feu isole dorénavant les escaliers montant vers les chambres et le hall, le beau mouvement de la rampe d’accès aux salons est resté intact, après négociations. Luminaires, briques de verres ou carrelages ont été contretypés, là où ils ne pouvaient être réutilisés.

Dernier lien entre patrimoine et social : en avril, des plages horaires fixes seront dédiées à la visite de la Cité de Refuge, jusque-là uniquement visitable sur rendez-vous, dont les résidents de la Cité, formés avec l’aide de la Fondation Le Corbusier et les services de la Ville de Paris seront les guides.

Note

(1) À cette occasion, les Éditions du patrimoine publient une monographie du bâtiment et de sa restauration : La Cité de Refuge, Le Corbusier et Pierre Jeanneret, L’usine à guérir, 208 p., 35 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°452 du 4 mars 2016, avec le titre suivant : Armée du salut, Le Corbusier retrouve des couleurs

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