Samedi 15 décembre 2018

Passerelle pour des trésors

La nouvelle galerie des Bijoux de l’Ucad

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 1739 mots

L’ouverture de la galerie des Bijoux au musée des Arts décoratifs ne peut que réjouir les habitués et les curieux. Elle sera à n’en pas douter un grand succès, car la passion publique pour la joaillerie et la bijouterie se dément rarement, surtout si elle est servie par une muséographie réussie.

Une passerelle de verre et de métal jetée sur le vide du grand escalier relie les deux salles d’exposition, et l’harmonie du lieu tient peut-être au simple jeu des proportions, la plus grande, consacrée aux collections historiques, faisant le double de la plus petite, toute dévolue à la création contemporaine. D’une architecture idéalement sobre, signée Roberto Ostinelli, ces deux « cavernes » ménagent un effet visuel fort : du chaos de la nuit naît la beauté des joyaux, flottant sur un fond indistinct, astéroïdes élégants et précieux. Chacune des quelque mille deux cents pièces exposées a reçu, grâce à l’imagination de l’atelier Marc Jeanclos, une monture individuelle qui épouse au mieux la forme et sait se faire oublier, gage de réussite. Les murs ne forment qu’une immense vitrine aux parois de verre. Rien de trivial n’arrête le regard, libre d’aller d’un bijou à l’autre en des rapprochements séduisants. Surtout, ne jamais abdiquer cette liberté totale de la curiosité, laisser l’œil avide récolter les pierreries et les éclats d’or et d’argent, et l’esprit recréer des vies, des identités, des histoires. Car – et ce n’est pas le moins merveilleux – chacun de ses trésors a son histoire, des propriétaires glorieux ou anonymes, des anecdotes, des heures de prestige et d’autres de néant dans le creux des écrins, voire dans les profondeurs des coffres-forts. Le visiteur peut tout imaginer de ce destin des objets d’art cher à Philippe Jullian...
Si la présentation et la sélection font preuve d’intelligence et de goût, révélant les tours de force artistiques et les espiègleries esthétiques, elles ont le grand mérite de préserver cette part du mystère, oscillant entre magie et désir, qui fait de l’histoire du bijou une épopée. Se déploient la poésie naturelle des matières, les rites de création : le grand mur des matériaux constitué de dix-sept colonnes – une par matériau retenu – aborde avec originalité ce cheminement vers la beauté. En bas, les gangues minérales, les pépites, les coraux, puis, en remontant, les modes d’extraction, de création, d’embellissement.
Dans le schéma de réaménagement du musée des Arts décoratifs, la galerie des Bijoux est appelée à être la seule enclave thématique au sein d’un parcours chronologique. Elle vient rappeler que dans ce domaine les Arts déco n’ont pas failli, avec les grandes expositions dédiées notamment à Lalique, Fouquet, Schlumberger, Fabergé. Des quatre mille pièces conservées, près d’un tiers est exposé, fruit d’une sélection menée par les deux conservatrices responsables du projet, Évelyne Possémé et Dominique Forest ; il est enrichi de dépôts notables du Fnac, du MNAM, ainsi que du musée des Arts et Métiers – dont on oublie souvent qu’il possède une remarquable collection d’arts décoratifs – et du Muséum d’histoire naturelle, mais aussi de dons des grandes maisons parisiennes, Chanel, Cartier, Boucheron, Jar, Mellerio, Van Cleef and Arpels, et de créateurs. Comme toujours à l’Union centrale des arts décoratifs, le mécénat s’est révélé essentiel : Rolex a apporté une contribution exceptionnelle, avec générosité et désintéressement, puisque très peu de pièces d’horlogerie sont exposées (et aucune signée Rolex en l’occurrence). La fondation Sackler, quant à elle, a soutenu le projet architectural de la passerelle. Le bonheur serait complet si un jour prochain était publié le catalogue des collections de bijoux du musée des Arts décoratifs.

1|Bracelet/vers 1840
De l’intime au politique, le bijou possède une valeur de commémoration et de souvenir. Sur le bras laiteux de la duchesse de Montebello, on imagine sans peine briller les camées-coquilles représentant le duc son époux, fils du maréchal Lannes, et leurs quatre enfants. Voilà un bracelet qui n’incite guère au marivaudage, tout comme la châtelaine anonyme (ill. 4) toute pétrie du souvenir de la famille royale, ornée des portraits peints sur émail de Louis XVI et des siens. Un tel bijou, légitimiste et nostalgique, manifeste de fidélité aux Bourbons, s’appuie, du point de vue du style, sur un usage renouvelé des formes classiques Louis XVI, avec le recours aux perles.

3/4|Châtelaine Bianca Capello, châtelaine anonyme/XIXe
L’histoire, fantasmée, est une source inépuisable d’inspiration pour la bijouterie française. Les grandes figures d’amoureuses n’échappent pas à la règle : quoi de plus romantique que Bianca Capello, vénitienne, maîtresse puis épouse de François Ier de Médicis, qu’elle ne quitte pas même dans la mort, puisqu’elle meurt quelques heures après lui ? Alphonse Fouquet le sait qui s’empare avec brio du sujet. Soutenu par deux griffons hautains, le portrait de Bianca est un émail peint dû à Béranger et Grandhomme, sans doute d’après le buste de marbre de la même héroïne par Marcello, alias Adèle d’Affry, duchesse de Castiglione-Colonna – la « laide », comme elle se différenciait elle-même de la dame de cœur de Napoléon III. Cette châtelaine est bien dans la veine historiciste qui connaît le succès à l’Exposition universelle de Paris en 1878. La seconde châtelaine dont l’auteur n’est pas connu date, quant à elle, du début du xixe siècle et s’agrémente d’or, de perles et d’émail peint.
5|Pendants d’oreilles/2e moitié du XIXe
Dans la veine néo-antique, Castellani le Romain rivalise avec Fontenay le Parisien en une époustouflante débauche de motifs néo-grecs, néo-étrusques et néo-romains. Aux boucles d’oreilles en forme d’amphores de jade du second répondent les pendants d’oreilles d’or rehaussé de grenats et d’émail du premier, parfaits pour une émule de Rachel. Fort de sa passion pour le style « archéologique » (puriste, il ne travaille que l’or et les pierres anciennes, refusant les diamants), Castellani n’hésite pas à copier les bijoux mis à jour dans les fouilles d’Italie ou de Crimée, et à les vendre dans sa boutique de Rome au milieu des vases et objets antiques qu’il collectionne et restaure. Chanté par Robert Browning dans un de ses poèmes, il ouvre avec ses deux fils des succursales à Paris, Londres et Naples. Le style Castellani a été très admiré pour son érudition créative, beaucoup copié, jamais dépassé.
6|Peigne Gui/1900
Créateur et collectionneur, Henri Vever fut un grand historien, dont le monumental ouvrage La Bijouterie française au xixe siècle reste la source de référence près d’un siècle après sa publication. Grâce à sa donation au musée des Arts décoratifs en 1924, il permet aujourd’hui d’évoquer exhaustivement la joaillerie française du xixe siècle : Marret frères, les Falize, Eugène Fontenay, Frédéric Boucheron… Vever connut aussi le succès comme joaillier, ses créations embrassant tous les champs de la parure et de la tabletterie de grand luxe. Créé en 1900, le peigne Gui émeut par l’extrême cohérence de la forme et des matières : la corne, l’or, l’émail et les perles ne semblent faire qu’un. Le mouvement des feuilles s’épanouit dans un naturalisme frappant ; pour un peu, on sentirait presque le frémissement de l’air entre les branches et les battements de la sève.
7|Collier Noisette/1900
Féerie de fleurs, chrysanthèmes et ombelles, trèfles et lierre, la joaillerie de René Lalique forme un ensemble exemplaire au musée des Arts décoratifs. Le collier Noisette est le fruit d’une intense observation de la nature, transcendée par une poétique de la forme et de la couleur, à l’instar des œuvres plébiscitées lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900. Les motifs y prennent un relief particulier grâce au mariage du verre, de l’émail translucide, des péridots, des diamants et de l’or, qui confère une singulière présence à ces charmants fruits secs.
8|Pectoral/1970
Torun crée avec une liberté infrangible, n’hésitant pas à épurer le collier jusqu’à en obtenir une simple sinuosité d’argent d’où glisse une goutte de quartz. La suggestion est magistrale, le bijou devient signe, ponctuation, d’une rigueur justement atténuée par l’agrément de minéraux sans apprêt. Mais ce collier en point d’interrogation annonce déjà, par l’énergie du geste, les pectoraux dessinés par Costanza et Momiron dans les années 1970, forts de réminiscences antiques et d’accents barbares.
9|Bague/2000
Graine de Ségou gainée d’argent, la bague de Gilles Jonneman évoque une forme météorique, ou une pensée de Jean Arp. L’œuvre joue des effets paradoxaux du métal et du végétal, à la manière de ces noix de coco à montures d’argent conservées dans les cabinets de curiosité. Mais il faut prendre garde à voir trop de références, c’est une graine, voilà tout. Ironie du bijou : après s’être inspiré longtemps des formes florales et végétales, il devient organique lui-même, épousant intimement le doigt et la main.
10/11|Broche pendentif/1933-1934,Collier cinq anneaux/1927
Dans les années de l’entre-deux-guerres, la femme à bijoux se pare à outrance, bras encombrés de Nancy Cunard, bagues énormes d’Edith Sitwell, sous les objectifs de Man Ray et de Cecil Beaton. Au-delà, l’Art déco stimule de nouvelles expériences formelles, les couleurs se font plus audacieuses, on juxtapose les matités et les brillances. Des pièces aussi différentes que la broche de Raymond Templier et le collier cinq anneaux en laque de Jean Dunand en témoignent. Le bijou reste le champ des aventures esthétiques. Dunand use de motifs géométriques simplifiés et alternés – triangles, carrés, rectangles – sur la bande étroite de chacun des cinq anneaux. La joaillerie n’est jamais à l’écart des enjeux de la modernité, Templier, membre de l’Union des artistes modernes – comme son confrère Jean Fouquet – ose une construction complexe d’imbrication dynamique des plans et des matières, sans jamais se départir d’un extrême raffinement.
12|Torque Mains/1994
Mains gantées de dentelle d’argent, le torque de Jacomijn Van der Donk s’apprête à enserrer sa proie. Pour la caresser ou l’étrangler, nul ne sait. Avec ces doigts qui semblent se rapprocher inexorablement, l’œuvre, menaçante au premier regard, n’est cependant pas dénuée d’humour. On peut y relever un clin d’œil historique, évocation des collerettes de dentelles des belles Hollandaises, de celles peintes par Rembrandt, de celles qui, ironie du sort, portaient rarement des bijoux. Ambigu et sensuel, ce torque l’est aussi : des mains de femme sur le cou d’une femme, écho à un autre des trésors de la Galerie, le superbe bracelet de cheville Chauve-souris (or, émail, diamants et opales) créé par Lalique et offert par Renée Vivien à Natalie Clifford Barney. La femme à bijoux est parfois aussi une amazone.

Le lieu

La galerie des Bijoux est ouverte tous les jours de 10 h à 19 h. Tarfis : 6 et 4,5 euros. PARIS, Ucad (Union centrale des arts décoratifs), 107-111 rue de Rivoli, Ier, tél. 01 44 55 57 50, www.ucad.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Passerelle pour des trésors

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