Saint Neil existe

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 21 avril 2015 - 631 mots

À ceux qui seraient persuadés, qu’à l’ère du diktat de l’attractivité, du tourisme culturel et de la rentabilité, il suffirait de nommer un bon gestionnaire à la tête d’une grande institution culturelle, le bilan exceptionnel de Neil MacGregor – qui vient d’annoncer son départ du British Museum – apporte un démenti cinglant (lire aussi page 6).

À ceux qui défendent, bec et ongles, la nomination d’un historien de l’art, au mérite de sa spécialisation aiguë dans cette discipline, rappelons que Neil MacGregor est également juriste, polyglotte, a étudié la philosophie rue d’Ulm… et que ce bilan prouve la nécessité d’une large vision, de fortes convictions et d’un projet au fait du monde d’aujourd’hui.

En 2002, le British Museum ne savait plus quel sens donner à sa vaste collection, issue largement du défunt Empire britannique. Le parcours était erratique, la programmation des expositions confuse. Neil MacGregor a décidé d’en faire un musée ressource du monde pour comprendre le monde. Ne plus exposer les trésors archéologiques seulement pour illustrer les splendeurs d’une époque révolue, mais pour permettre de lire l’histoire de l’humanité et apporter un peu de lumière à l’époque contemporaine. En 2010, il a sélectionné cent objets du musée pour retracer une histoire du monde, la pierre de Rosette, un disque de jade Bi, une gravure de David Hockney… Comment faire partager cette épopée au plus grand nombre ? Par la radio, BBC 4, une série d’émissions d’un quart d’heure, vivantes, alliant humour et connaissance rigoureuse, diffusée à une heure de grande écoute. Comment mettre les nouvelles technologies au service de cette mission éducative ? En permettant au public de les télécharger gratuitement. Plus de 40 millions de téléchargements dans le monde entier ! Car Neil MacGregor est habité par une foi inébranlable dans la gratuité de l’accès aux collections, rassemblées pour le public.

L’exploit radiophonique et numérique est devenu ensuite un livre, traduit aujourd’hui dans plusieurs langues (sauf en français…). L’an dernier, à l’occasion de l’exposition « Germany, Memories of a Nation », Neil MacGregor réenregistrait trente émissions, selon le même principe. L’objectif n’était pas d’attirer davantage de public, mais d’élargir sa connaissance sur une histoire complexe et de renouveler le débat sur l’histoire allemande, vint-cinq ans après la réunification. Quant à l’exposition, elle se limitait à 200 « numéros » pour relater 600 ans d’histoire, des œuvres d’art ou des objets ordinaires, mais tous porteurs d’une mémoire et de sens, toujours pour tenter de comprendre.
Envisager l’œuvre d’art au-delà de son apport à l’histoire de l’art, telle était déjà la vision de Neil MacGregor à la National Gallery. En ouvrant une aile supplémentaire au bâtiment de Trafalgar Square, la Sainsbury Wing, en 1991, il brisait l’accrochage traditionnel des peintures par École pour présenter un parcours chronologique. Au visiteur de constater les échanges, déjà fréquents, dans l’Europe d’alors, de voir les rapprochements et les différences plutôt que d’enfermer son regard dans une école italienne, flamande ou espagnole… Pour marquer l’an 2000, le directeur osait organiser une exposition sur l’image du Christ (« Seeing Salvation »). Puis, il invitait vingt-quatre artistes vivants (Balthus, Lucian Freud, Anselm Kiefer, Bill Viola…) à choisir et interpréter une œuvre de la collection (« The Encounters »). Donner un sens à une grande collection d’art ancien, la faire parler aux visiteurs d’aujourd’hui en n’enchaînant pas seulement des monographies prestigieuses ou en se focalisant sur un Rembrandt tardif. Notre confrère, le Guardian était récemment critique sur les années post-MacGregor, relevant un recul du nombre de visiteurs britanniques au profit des touristes.

Jonathan Jones encourageait le nouveau directeur de la National Gallery, Gabriele Finaldi, à avoir un programme visionnaire et imaginatif. Et pourquoi pas une exposition sur l’image de Satan, suggérait-il ? Diablement ironique pour rendre hommage à celui que ses collègues ont affectueusement surnommé « Saint Neil ».

Légende photo

Neil MacGregor © Photo PaweÅ‚MM - 2010 - Licence CC BY-SA 2.0 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°434 du 24 avril 2015, avec le titre suivant : Saint Neil existe

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