Jeudi 12 décembre 2019

Patrimoine

Repentance Renaissance

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 20 décembre 2018 - 829 mots

PARIS

Repentance -  Rarement le patrimoine aura connu une telle séquence politique et médiatique. Après la « Mission Stéphane Bern », qui inaugurait la rentrée 2018 par un débat national sur l’état de conservation du patrimoine en France, c’est au tour du patrimoine africain conservé par les musées français d’être l’objet de vifs échanges. À la suite d’un discours prononcé à Ouagadougou en novembre 2017, dans lequel il appelait de ses vœux à « des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique », le président de la République confiait à l’économiste sénégalais Felwine Sarr et à l’historienne de l’art française Bénédicte Savoy la rédaction d’un rapport sur les restitutions à l’Afrique. Remis le 23 novembre 2018, ce dernier, intitulé « Restituer le patrimoine africain : vers une nouvelle éthique relationnelle », n’est pas au goût de tout le monde. Et pour cause, le rapport propose d’organiser le retour définitif et sans conditions du patrimoine africain arrivé sur le sol français durant la colonisation, issu de pillages, de prises de guerre, de missions coloniales, etc. En France, cela pourrait concerner quelque 90 000 pièces. À la lecture de ce texte, certains ont feint de tomber de leur chaise, d’autres de s’étrangler. Pourtant, la position de Bénédicte Savoy sur le sujet était connue. Il suffit de réécouter, pour s’en souvenir, sa leçon inaugurale donnée au Collège de France en mars 2017. Cependant, personne, il est vrai, n’imaginait que le rapport irait aussi loin dans ses recommandations. Certes, le sujet est complexe et sensible, et possède plusieurs portes d’entrée, éthique, juridique, politique ou historique. Sur le plan éthique, tout bien mal acquis devrait pouvoir être rendu. Selon les rapporteurs, la quasi-totalité du patrimoine matériel des pays d’Afrique situés au sud du Sahara se trouvant conservée hors du continent africain, il en va d’un enjeu de mémoire et de construction pour la jeunesse africaine. Sur le plan juridique, le Code du patrimoine ne permet en revanche pas de restituer des œuvres appartenant aux collections nationales françaises en raison de leur inaliénabilité et de leur imprescriptibilité. Sur le plan politique, il est clair que le projet du président Macron dépasse la seule philanthropie pour des ambitions diplomatiques et économiques. Depuis les travaux réalisés par l’Unesco dans les années 1970, les demandes de restitution se font en effet partout dans le monde de plus en plus pressantes. Et il n’est plus rare de voir un projet de partenariat économique entre deux pays assorti d’une demande de restitution, à l’instar des manuscrits royaux « rendus » à la Corée en 2011. Par ailleurs, l’histoire est en marche, et la question n’est plus de savoir s’il faut restituer son patrimoine à l’Afrique, mais si l’on a encore vraiment le choix. Sur le plan historique, enfin, si tout n’a pas été « pillé » et si le marché des arts premiers s’est structuré après la colonisation, le sujet devrait aussi prendre en compte la constitution de l’histoire de l’art africain comme celui du goût et des musées : de l’intérêt de Derain et des cubistes pour les objets « primitifs » au début du XXe siècle au formidable travail accompli par les institutions, au premier rang desquelles le Quai Branly, dans l’étude et la patrimonialisation – un concept, certes, européen – des arts de l’Afrique. Mais voilà, sur ce point, la France accuse un certain retard. L’étude de la provenance des pièces y reste partielle, et l’histoire des arts de l’Afrique compte encore trop peu d’enseignants-chercheurs. Dans ce contexte, comment « bien » restituer ? Comment faire pour que les restitutions ne soient pas seulement le prix de la repentance, par le politique, de la colonisation ? Ne faudrait-il pas commencer par instaurer un climat de partage et d’échange qui bénéficierait autant à l’Afrique qu’à l’Europe, pour une meilleure connaissance de ce patrimoine, si riche et si merveilleux ?

Renaissance - « Macron n’est plus un problème pour moi. Il est un problème pour les Français. » Le président de la République appréciera la pique de Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien, qui a commenté ainsi le mouvement des Gilets jaunes. Pour les Français, le problème pourrait bien être aussi Lucia Borgonzoni, la sous-secrétaire d’État à la Culture, qui a remis en cause les prêts consentis par l’Italie au Musée du Louvre. Ce dernier programme en effet, en octobre 2019, une exposition « Léonard de Vinci » pour les 500 ans de la disparition du maître de la Renaissance. « Les Français ne peuvent pas tout avoir », a déclaré Mme Borgonzoni, qui surfe sur le sentiment de spoliation du patrimoine italien par les campagnes napoléoniennes. Cette affaire n’a rien à voir avec le débat sur le patrimoine africain, la provenance des cinq peintures et des vingt-deux dessins de Léonard du Louvre étant indiscutable. Mais elle est, aussi, révélatrice de la dimension diplomatique que revêt la culture, comme de sa fonction dans la (re)construction – ou l’exacerbation – des sentiments nationaux. Gageons que les conservateurs français et italiens sauront faire aboutir cet événement. En attendant, je vous souhaite, chères lectrices, chers lecteurs, une bonne année en compagnie de L’Œil.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°719 du 1 janvier 2019, avec le titre suivant : Repentance Renaissance

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