Société

Le « devoir de mémoire », spontané, formaté…

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 2021 - 586 mots

Avec un ouvrage, épais comme une brique, Enfants de Paris 1939-1945 (Gallimard, 2018), qui l’avait mobilisé pendant cinq années, nous pouvions croire que Philippe Apeloig avait achevé son grand œuvre.

Au fil du recensement de plus de mille plaques commémoratives, l’artiste, célèbre graphiste, typographe, créateur de logos et de livres avait voulu conjuguer mémoire et création typographique. Mais des plaques avaient échappé à son œil pourtant aguerri, même à deux pas de chez lui. Il s’en est voulu. Comme aucun inventaire n’en existait, avec son équipe, il a donc repris sa quête dans les rues de Paris, dans les bâtiments officiels, au troisième étage de la tour Eiffel, comme dans les égouts de la capitale… Un deuxième ouvrage, Ces murs qui nous font signe, à la sobriété élégante, la mise en page impeccable et accompagné d’un texte émouvant d’Apeloig, est le fruit de ce regret. Édité par l’association Les Enfants de Paris, il est destiné, cette fois, aux soutiens de ce vaste projet qui trouvera une consécration publique lors des Journées européennes du patrimoine avec une projection sur les murs extérieurs du Panthéon. Pendant trois nuits (du 16 au 18 septembre), les passants pourront lever les yeux et voir les images de ces plaques apparaître, puis s’effacer. Ultérieurement peut-être, les remarqueront-ils davantage dans une ville saturée d’images, de signes d’orientation, de publicité, de tags…

Dans son nouveau livre, Philippe Apeloig nous invite à aimer et admirer ces objets visuels. Il est enchanté par leur polyphonie esthétique, relève la diversité des matériaux – marbre, granit, métal, bois plus rarement –, la qualité du travail des tailleurs de pierre, probablement des ouvriers des pompes funèbres, celle des graveurs, la variété des compositions typographiques, du choix des lettrages (antique, onciale, moderne, Art déco…). Parfois, des maladresses soulignent la spontanéité de l’hommage, renforcent sa charge émotive.

La lecture de ces messages commémoratifs participe aussi et surtout au « devoir de mémoire », qui a conduit à reconsidérer la responsabilité du gouvernement français installé à Vichy, durant l’occupation nazie. Le récit national a été réécrit, en particulier au sujet de l’extermination des Juifs. Ce « devoir de mémoire » s’est exercé aussi en Europe, en Allemagne notamment. Mais là, il a pris une forme visuelle formatée, totalement opposée à la polyphonie spontanée recensée par Apeloig. Il est devenu une sorte d’injonction bien-pensante, mécanique et standardisée. Ce sont les Stolpersteine (pierres pour trébucher), créées par Gunter Demnig, des petits pavés en béton identiques recouverts d’une plaque en laiton sur laquelle sont gravés, dans la même typographie, le nom et le sort d’une victime du nazisme. « Ici habitait… » : le pavé est destiné à être encastré dans le trottoir devant le dernier domicile du disparu. Chacun peut en commander à l’artiste (120 € en Allemagne, 132 € hors de ce pays). Depuis 1997, plus de 85 000 Stolpersteine ont été installées en Allemagne et en Europe, dont des villes françaises comme Bordeaux, Caen, Rouen, Strasbourg… Mais des municipalités, comme Paris, se sont opposées à leur déploiement.

À juste titre, Philippe Apeloig déplore l’appauvrissement, le conformisme esthétique des plaques contemporaines conçues au moyen d’applications numériques graphiques. « Au fil des décennies, le message politique s’est imposé et a fini par l’emporter sur l’art de fabriquer l’objet. » Les officiels ont oublié le geste créatif, ne font pas appel à des designers et finalement n’encouragent pas le public à regarder ces plaques, une fois passée leur inauguration. Leurs maladresses donnent raison à Apeloig : « Quand “le devoir de mémoire” est vidé d’émotion et de beauté, quelle part de vérité reste-t-il ? »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°572 du 3 septembre 2021, avec le titre suivant : Le « devoir de mémoire », spontané, formaté…

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