Samedi 24 février 2018

Irina Antonova : la restitution des biens culturels

La Russie ne doit rien à personne

Le Journal des Arts

Le 2 juin 2010

Moscou - En tant que directrice du Musée Pouchkine, je suis évidemment particulièrement touchée par les problèmes qui le concernent. En 1945, jeune diplômée de l’université, j’ai commencé à travailler au Musée des beaux-arts, et j’ai participé à la réception des collections allemandes qui nous ont été confiées.

Nous n’avons pas confisqué ces collections, nous ne les avons pas volées : nous avons été chargés d’en assurer la conservation, et nous avons accompli ce devoir à l’égard de ces biens culturels qui se trouvaient chez nous.

Si vous me demandez quel est le vrai problème de la restitution des biens culturels, je vous répondrais qu’à mon avis, c’est la définition de leur statut juridique, quel que soit le qualificatif dont on les gratifie : volées, confisquées, prises à l’ennemi. Et ce ne sont pas les bibliothèques, les musées ou les archives qui doivent déterminer ce statut juridique, mais le gouvernement. Le gouvernement doit dire clairement à qui elles appartiennent aujourd’hui. C’est un problème que je tente d’élucider depuis de nombreuses années. Ce travail n’a pas été effectué au niveau des organisations juridiques. Il existe actuellement un document, rédigé par l’Institut de droit d’État. Ce texte précise que tous les biens culturels qui se trouvent en Russie sont la propriété de la Fédération de la Russie. Il faut l’annoncer publiquement et ne pas en faire mystère.

J’ai une opinion personnelle sur cette question. C’est un point de vue que l’on peut discuter ou contester, mais c’est le mien. Je fais appel au sentiment de la justice : le pays qui a perdu pendant la guerre une quantité aussi considérable de biens culturels – je ne parle même pas des pertes humaines – a le droit d’être dédommagé de ce préjudice. Souvenez-vous du siège de Léningrad, de la destruction des environs de la ville, du sort de la Chambre d’Ambre, des intérieurs saccagés et des musées sauvagement pillés. Souvenez-vous de toutes ces œuvres précieuses qui ont disparu sans laisser de traces. Un pan entier de notre culture a été irrémédiablement détruit. Je considère que le pays qui a subi toutes ces pertes a droit à une certaine compensation. Nous n’avons pas voulu cette guerre, mais c’est nous qui en avons le plus souffert. Cette compensation ne doit pas être donnée sous forme de biens de consommation, ni même d’usines, mais de biens culturels du pays qui a déclenché la guerre.

Les œuvres conservées nous portent préjudice
Notre droit réside dans le fait que la remise de ces biens culturels à nos musées a été effectuée sur ordre – des armées alliées ou du gouvernement –, c’est-à-dire par voie officielle. Ces documents étaient authentifiés par des cachets officiels, et un grand nombre d’entre eux porte la mention "En dédommagement du préjudice causé". On nous dit aujourd’hui : "Pourquoi ne réclamez-vous pas, pourquoi ne présentez-vous pas des listes des biens culturels russes perdus ?" Mais d’après quels documents pourrions-nous les constituer ? Ils ont tous été détruits pendant les pillages. Ces œuvres d’art sont tombées entre les mains de personnes qui les revendaient par la suite. On dit que de nombreuses œuvres provenant des musées russes sont aujourd’hui aux États-Unis. Les Allemands ne trompent personne lorsqu’ils disent qu’ils n’ont rien. C’est exact : tout a été vendu. Cela donne une situation terrible : les œuvres que nous avons conservées et préservées avec tant de soin nous portent préjudice.

Nous avons sans doute eu tort d’essayer de cacher, pendant une longue période, que les collections allemandes se trouvaient dans notre musée. L’habitude de tout passer sous silence nous a été préjudiciable. Mais c’était l’époque qui le voulait. Je m’étais adressée à nos ministres – ils ne me démentiront pas – en leur proposant de déclarer officiellement que ces collections étaient conservées au musée. C’est vrai, nous ne les avons pas exposées pendant cinquante ans. Mais pendant toutes ces années, nous les avons soigneusement conservées, confiées aux meilleurs restaurateurs, et elles sont en parfait état. Pour nous, l’essentiel était de les conserver, de ne pas les abîmer, les vendre ou les perdre. Ce ne sont pas de simples restaurateurs qui ont restauré ces tableaux, mais des artistes tels que Pavel Korki, par exemple.

Nous ne sommes pas coupables
Le problème de la restitution des biens culturels ne date pas d’aujourd’hui. Des biens ont été restitués dans les années cinquante et soixante, mais ce furent des décisions politiques et non juridiques. Je sais qu’alors de nombreux historiens d’art – Ikcher, Lazarev –, n’étaient pas d’accord. Les collections de tout musée contiennent des œuvres d’autres pays, saisies pendant les guerres. Comment s’est constituée la collection du Louvre ? Qu’en est-il des œuvres saisies en Italie pendant les guerres napo­léoniennes ? Et les collections indiennes des musées américains, comment ont-elles été constituées ? Je ne veux juger personne. Je parle de faits. Bien sûr, nous entrons actuellement dans une nouvelle époque où l’on prend conscience de ce problème. Peut-être devrait-il être traité par l’Unesco ? Je suis certaine que l’on doit donner la priorité à la jurisprudence pour résoudre les litiges entre nos pays. Je pense que nous ne devons plus être accusés. Nous ne sommes pas coupables.

Il existe un accord entre la Russie et l’Allemagne sur la restitution mutuelle des biens culturels saisis illégalement mais, jusqu’à présent, il est resté lettre morte. L’Allemagne soutient qu’il n’y a pas de biens culturels nous appartenant, qu’ils ont été vendus à des collections privées. Puis, dans un second temps, elle nous propose tantôt d’en restituer 10 % et d’en garder 90 %, tantôt d’équilibrer restitution et conservation ; on nous a même offert de payer le préjudice en argent. Tout cela n’est pas réaliste ! Si l’on adopte la loi sur la propriété fédérale aux tableaux et à tous les biens artistiques actuellement conservés dans nos musées, ils seront considérés comme propriété de la Russie, et il me semble que cette décision serait approuvée internationalement. Je ne suis pas juriste et je ne peux donc pas prendre une telle responsabilité. Il s’agit simplement de mon opinion personnelle. Actuellement, restituer n’importe quel tableau de cette collection serait aussi grave que de donner La boiara Morozova (le tableau de Vasilij Surikov, exposé à la Galerie Tretyakov, la "Joconde" du Musée moscovite, NDLR). On peut rendre ces œuvres, mais je voudrais bien voir l’homme qui oserait signer une telle décision, même avec les motivations les plus nobles, ou en échange de la prospérité financière du pays.

Mais je considère qu’il faut absolument exposer ces œuvres, parce qu’elles appartiennent au patrimoine culturel de l’humanité. Je viens d’obtenir l’accord du ministre de la Culture pour organiser une exposition des tableaux conservés au Musée Pouchkine. Nous ne cacherons pas leur origine. Le public pourra voir ces œuvres aussi longtemps que le problème de leur appartenance n’aura pas été résolu.

Autrefois, dans un article pour la Literatournaïa gazeta, j’ai écrit : "Nous ne devons rien à personne". Je suis prête à le répéter aujourd’hui.

Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Irina Antonova : la restitution des biens culturels

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