Dimanche 21 juillet 2019

Des brutes, de l’art brut, brutes !

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 17 mars 2015 - 822 mots

Des brutes
C’est donc aussi à une guerre d’image menée par l’État islamique à laquelle nous devons faire face. La vidéo publiée sur Internet le 26 février ne montre pas seulement le saccage du Musée de Mossoul, mais aussi la mise en scène sciemment orchestrée de la destruction de ce que nos sociétés sacralisent tant : le musée, l’art, l’histoire. Cette vidéo a les mêmes objectifs que les scènes de décapitation : émouvoir les opinions publiques, déstabiliser les gouvernements et exciter les esprits faibles dans le but de les recruter pour le djihad. Malheureusement pour nous, cette stratégie de communication fonctionne.
Le saccage du Musée de Mossoul a tellement ému la communauté internationale qu’il a été suivi par  la destruction au bulldozer des antiques cités de Nimroud, de Hatra… Il y en aura d’autres, la seule région de Mossoul comptant plusieurs milliers de sites archéologiques.
Et peu importe que certaines sculptures à Mossoul soient des copies, les originaux ayant été évacués à Bagdad. « Plâtre ou pierre ? Quelle serait la différence ? Le simulacre est presque pire en symbole », analyse le directeur du Musée des arts décoratifs à Paris sur son compte Twitter.  Le symbole, oui. Car ces vidéos ne filment pas tout. Elles ne montrent pas les milliers de pièces archéologiques que les soi-disant iconoclastes de Daech ont pris soin de « sauver », évacuées par camions des musées et des sites condamnés, avant de démarrer leurs bulldozers. Ces pièces ne sont pas épargnées pour leur histoire, encore moins pour leur beauté, mais pour leur valeur sur le marché noir qui finance en partie l’organisation terroriste. En Irak, l’Unesco évalue ainsi le trafic archéologique à 7 milliards d’euros. C’est donc l’un des nombreux défis que Daech pose à nos sociétés : les maisons de ventes, galeries, musées et collectionneurs doivent plus que jamais s’assurer de ne pas jouer le jeu du trafic mondial d’antiquités. De ne pas jouer le jeu de ces brutes, de ces bandits qui tuent, qui pillent et détruisent, sous nos yeux, le patrimoine mondial de l’humanité.

Du but
« Si vous vous proposez de nettoyer une peinture de Léonard de Vinci, prévient Luke Syson, spécialiste du génie italien, vous devez être sûr de le faire correctement, car le monde entier vous regarde. » C’est pour cela que l’on n’ose pas (trop) toucher aux vernis vieillissants et aux repeints désaccordés des tableaux de Léonard depuis plus de cent ans. Mais ce qui était vrai hier l’est encore plus aujourd’hui où les œuvres ont acquis le statut d’objets « sacrés » par le phénomène que le sociologue Bernard Lahire nomme « la magie » sociale (Ceci n’est pas qu’un tableau, La Découverte, 25 €). C’est pourquoi, lorsqu’un musée choisit de restaurer une icône, comme actuellement le Louvre avec La Belle Ferronnière, il prend des gants : études approfondies, réunions d’experts internationaux, points à la presse sont autant de précautions qui doivent garantir l’intégrité des œuvres restaurées. En théorie. Car, dans la pratique, les musées sont soumis à d’importantes pressions extérieures : les expositions toujours plus nombreuses, les découvertes toujours plus pressantes, le goût du public qui réclame des tableaux toujours « plus frais », sans oublier les enjeux économiques et politiques, sinon diplomatiques, toujours plus grands représentent des dangers potentiels pour les œuvres. La Belle Ferronnière ne devait-elle pas se refaire une beauté avant son départ pour le Louvre Abou Dhabi ? Or, ce qui se passe à Mossoul et ailleurs doit nous inciter à la plus grande prudence : quand restaurer et dans quel but ? Nous rappeler que si l’on ne doit peut-être pas « sacraliser » les œuvres d’art, nous ne devrions jamais les mettre en péril.

De l’art brut
Le donjon dans lequel Dubuffet avait enfermé l’Art brut vacille. Les cloisons qui protégeaient ce pan de la création des instances officielles de l’art moderne et contemporain sont de plus en plus fragiles. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris s’apprête à ouvrir une exposition Henry Darger avec les quarante-cinq œuvres qu’il a récemment acquises (par donation). Le LaM présente actuellement les dessins d’Aloïse Corbaz « en constellation », c’est-à-dire à côté d’œuvres de Picasso, Chagall, Léger, Matisse, François Dufrêne, Étienne Martin… Si cela n’est pas du goût de tout le monde, les musées n’ont sans doute plus le choix d’intégrer l’Art brut, au risque sinon de passer à côté de l’histoire. Mais avec l’intérêt grandissant pour l’Art brut, certaines questions méritent d’être posées : quels sont les réseaux, et leurs motivations, qui œuvrent à la reconnaissance de l’Art brut ? Les artistes vivants de l’Art brut ne risquent-ils pas d’être exploités par ce phénomène ? Certaines structures spécialisées ne sont-elles d’ailleurs pas devenues des fabriques à artistes ? Quant aux musées, comment peuvent-ils se prémunir des dérives du marché ? Et la première de toutes : l’Art brut, une fois qu’il est entré au musée, est-il encore un art « brut » ?

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°678 du 1 avril 2015, avec le titre suivant : Des brutes, de l’art brut, brutes !

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