Banksy JR

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 30 octobre 2018 - 816 mots

Banksy -  Faut-il revenir ici sur l’épisode Banksy ? Vendredi 5 octobre 2018, Sotheby’s Londres organisait une vente aux enchères composée d’une sélection d’œuvres « exceptionnelles » et « remarquables » de maîtres de l’après-guerre et d’artistes contemporains, dont Banksy. « Exceptionnel », le dessin du pochoiriste mis à l’encan l’était par sa rareté : cultivant l’anonymat – on ne connaît pas l’identité de Banksy – et l’indépendance – l’artiste n’est diffusé par aucune galerie –, Banksy continue d’échapper, en partie du moins, au circuit traditionnel du marché de l’art. « Remarquable », l’œuvre l’était également par son sujet : Girl with Balloon, une fillette dont le ballon en forme de cœur est emporté par le vent, est l’un des motifs les plus populaires du street artist. Cela expliquerait pourquoi, lors de la vente, la fillette a largement dépassé son estimation haute de 300 000 livres pour s’envoler à 1,04 million de livres (près de 1,2 million d’euros). Mais voilà, raconte Le Monde,« le dernier coup de marteau frappé, l’affaire a pris un tour inattendu : une alarme s’est déclenchée et l’œuvre est sortie de son cadre par le bas à travers une broyeuse à papier, se découpant pour moitié en lamelles. » Selon la vidéo mise en ligne sur le site de Banksy, celui-ci aurait en effet placé dans le cadre, il y a plusieurs années, un destructeur de documents qu’il pourrait déclencher le jour où l’œuvre passerait sur le second marché. Ce qui s’est produit le 5 octobre… Rocambolesque, ce canular s’apparente à une formidable opération de communication pour Banksy et pour Sotheby’s. Car, à moins d’habiter sur la Lune, impossible de ne pas avoir entendu parler de cet épisode dans les jours qui ont suivi la vente. Pour Banksy, qui est l’un des artistes les plus intéressants aujourd’hui, cette opération a permis d’augmenter considérablement la valeur de l’œuvre, tout en faisant entrer l’artiste dans l’histoire de l’art. Pour Sotheby’s, qui se défend d’avoir été de mèche avec l’artiste, elle a permis de bénéficier de retombées médiatiques planétaires à moindres frais. Si la maison de ventes n’a pas souhaité réagir après cet épisode inédit, sauf pour confirmer l’acquisition de Girl with Balloon par une collectionneuse européenne, elle a ensuite organisé la présentation du tableau dans ses locaux pour les centaines de curieux venus défiler devant la dernière icône de l’art contemporain. Mais toute médaille a son revers. Si la maison de ventes britannique se cache derrière le droit moral pour expliquer que l’artiste lui avait interdit d’ouvrir le cadre, qui fait partie intégrante de l’œuvre, comment peut-elle justifier, à défaut d’avoir été dans la combine, n’avoir pas été dupée, voire ridiculisée, par Banksy ? Les experts se sont-ils inquiétés du poids excessif et de l’épaisseur anormale de l’œuvre ? Ont-ils été alarmés par l’ouverture inhabituelle taillée au dos du cadre ? Ont-ils seulement vu la fente, ou la trappe, destinée à évacuer par le bas le dessin détruit ? Plusieurs questions demeurent sans réponse : comment l’opération a-t-elle été organisée ? Qui en était informé ? Et à qui profite-t-elle ? Autant d’interrogations qui ne rassureront peut-être pas les clients de Sotheby’s. Quant à Banksy, ne lui en déplaise : il a bel et bien été récupéré par le marché de L’art.

JR -  En novembre, la Maison européenne de la photographie rouvre ses portes au public et donne, à cette occasion, carte blanche à JR. C’est la raison pour laquelle nous consacrons, ce mois-ci, notre grand portrait d’ouverture à ce dernier. Ce portrait, nous l’avons appréhendé avec la distance critique qui est la nôtre, et qui nous avait déjà guidés dans l’écriture du portrait de Banksy publié dans L’Œil en 2015. Ni portrait flatteur, ni procès à charge, cette enquête sans concession veut comprendre, après Banksy, le phénomène JR. Car les deux artistes partagent plusieurs points communs : ils viennent de la rue, du street art, mais refusent d’y rester cantonnés. L’un comme l’autre cultivent cet anonymat qui leur offre, paradoxalement, une grande notoriété. Les deux revendiquent un engagement politique certes sincère, mais consensuel. Séduits par le cinéma (Faites le mur ! de Banksy et Visages, villages de JR et Agnès Varda), ils savent également plaire aux médias. Surtout, Banksy et JR connaissent parfaitement les codes du Web 2.0 et des réseaux sociaux, dont ils usent et abusent avec beaucoup d’intuition, pour Banksy, et d’opportunisme, pour JR. Mais tous les deux se retrouvent sur un autre point : s’exprimer par une esthétique limitée, pour ne pas dire figée (le pochoir chez Banksy et le selfie chez JR). Problème, l’histoire de l’art repose aussi sur des œuvres. Que restera-t-il de celles de Banksy et de JR quand le système médiatique ne fonctionnera plus ? Un dessin à moitié détruit dans un cadre pour l’un et un compte Instagram pour l’autre ? L’histoire de l’art jugera les siens. Il est probable que, le jour venu, leurs stratégies de communication ne leur soient plus d’une grande utilité.
 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°717 du 1 novembre 2018, avec le titre suivant : Banksy JR

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