Pont-Aven, le retour

Bernard, Denis et Sérusier réveillent Drouot

Par Jacques Dodeman · Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996

Eugène Boch, surtout présenté comme \" le frère d’Anna \", et l’un des mécènes de Van Gogh, a eu, le 18 mars à Paris, sa revanche posthume de peintre – ses tableaux se sont vendus aux enchères, pour la première fois sans doute, dix fois au-dessus de leur estimation – et sa consécration de collectionneur.

En dépit d’une publicité très modeste et d’une organisation matérielle plus qu’insuffisante (voir notre encadré), la vente de "Tableaux de l’École de Pont-Aven et modernes", qui rassemblait 45 tableaux et dessins qu’il avait légués à "Madame X" a été un grand succès. Tous les lots ont été vendus, le plus souvent très au-dessus de leur estimation, pour un produit total hors frais frisant les 11 millions de francs.

Dès le départ, le ton était donné. Un dessin de 1895 d’Anquetin, estimé 5 000 francs, s’envolait à 23 000 francs (tous nos prix sont hors frais). La gravure sur bois colorée La lessive, d’Émile Bernard, estimée 15 000 francs et attendue à 30 000, assurait la transition avec les tableaux et cotait 60 000 francs. La Bibliothèque nationale, qui n’en possède semble-t-il qu’un tirage posthume, exerçait aussitôt son droit de préemption. Quelques contribuables chagrins regretteront peut-être qu’elle n’ait pu le faire lors de la vente Loudmer de 1994, où une épreuve voisine était passée à 25 000 francs.
 
Suivaient des toiles d’Eugène Boch, Makowski, Jourdain, Laprade, Manguin, toutes 2 à 8 fois au-dessus de leur estimation, un superbe Marquet, Le port de Marseille, de 1916, à 995 000 francs, avant d’arriver à la pièce de résistance, Pouldu : vaches au pâturage, peint en 1888 par Paul Sérusier – un tableau parfaitement représentatif de la "période Gauguin" –, estimé 500 à 600 000 francs et vendu 1 810 000. Un remarquable Émile Bernard de la même année, Bretonnes étendant leur linge, plus abîmé que ne le laissait entendre le catalogue mais tout à fait "récupérable" (une photo le montre au-dessus d’une baignoire et, si bref qu’y ait été son séjour, ceci peut expliquer cela), estimé 300 000 francs, atteignait 1 220 000 francs. Un deuxième tableau de Marquet – il y en avait 5 en tout –, Marseille sous la pluie (1916), partait à 1 055 000 francs.

La surprise la plus nette vint avec les Maurice Denis, dont La plage au petit temple (1906) fut adjugée 1 110 000 francs, La plage à l’épagneul (1903) 620 000 francs, et Plage, enfant au bonnet rouge (1909) 660 000 francs – deux d’entre eux achetés par le Musée cantonal de Genève. Les quatre autres tableaux du même peintre doublaient ou triplaient leur estimation.

Peut-on tirer des conclusions plus générales de ces résultats particulièrement réconfortants ? La première, mais elle n’est pas nouvelle, est que le problème majeur du marché est avant tout celui de l’offre. Lorsqu’apparaît une "marchandise" franche, de bonne source – et en l’occurrence, pour la plupart des œuvres, on disposait des numéros d’inventaire de la galerie Druet –, les acheteurs sont présents. A fortiori quand il s’agit d’œuvres non vues : les tableaux de Maurice Denis, déjà dans des coffres, n’avaient pu être montrés lors de sa dernière exposition. Et les estimations volontairement "raisonnables" étaient indéniablement incitatives.

L’effet de groupe a joué favorablement. L’homogénéité d’une collection, l’œil d’un collectionneur, le reflet d’une époque précise, autant de facteurs qui ont joué pour faire apprécier des tableaux qui, isolés, n’auraient pas été "vus".
 
Le succès du tableau d’Émile Bernard ne surprendra pas. Les œuvres de la "bonne période" sont rares sur le marché. Mais, et c’est peut-être la note la plus encourageante pour celui-ci, cette vente montre – si nécessaire – qu’il y a une vie pour Maurice Denis après l’époque Nabi. Des œuvres assez souvent considérées un peu péjorativement comme "tardives" se sont imposées. Il faut se méfier des idées reçues.

Une vente un peu trop publique

Une salle et une mise en scène réussies font aussi partie des éléments clés du succès d’une vente. Nos grands commissaires-priseurs y excellent, chacun a sa manière – feutrée, dynamique, théâtrale ou apparemment bonhomme.

C’est peut-être la manière espiègle qu’a voulu lancer Me Dominique Bondu lors de sa vente du 18 mars. Ceci expliquerait les " hou hou " au téléphone lorsque le client se tait, ou les lazzi du style " Si vous insistez pour que j’aille plus vite, Monsieur, je ralentirai encore plus ma vente ".

À vrai dire, il faut parler plutôt d’impréparation évidente. La salle 2 de l’Hôtel Drouot était notoirement insuffisante pour accueillir une vacation de cet intérêt et, lorsque les portes se sont ouvertes, avec un quart d’heure de retard, un vent d’émeute a projeté à l’intérieur une partie des assistants. Les autres ont dû se contenter du hall ouvert à tous vents du premier étage, où une vidéo installée in extremis permettait d’enchérir.

" Vous connaissez les problèmes de Drouot, dit l’un des experts. Nous n’avons pu changer de salle et n’avons obtenu que 6 lignes de téléphone alors que nous avions 15 demandes d’appel pour le Sérusier ". C’est sans doute vrai, mais on a vu des transmissions par satellite à partir de Drouot, préparées probablement plus longtemps à l’avance. Il en est résulté pratiquement une pause téléphone entre chaque lot et un record de lenteur : 45 lots vendus en deux heures et demie. On en avait de la peine pour la pléiade d’experts réunis pour l’occasion, habitués visiblement à des vacations mieux maîtrisées. Le public souffrait plus encore.

Beaucoup plus grave à nos yeux – et à dire vrai inacceptable –, la publicité donnée aux appels téléphoniques. Toute la salle a pu entendre : " Appelez-moi M. Malingue, la galerie Matignon, la Fiduciaire à Genève ", et suivre les enchères sur les postes correspondants. Après tout, les marchands sont connus. Il en va différemment des numéros de téléphone des acheteurs privés, épelés chiffre à chiffre – " Faites-moi le... " – devant une salle médusée. Nous ne croyons pas que ce soit là le type de transparence que Drouot souhaite établir. Le statut d’officier ministériel n’implique-t-il plus une absolue confidentialité ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Pont-Aven, le retour

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