Vendredi 18 octobre 2019

Le mystère Gourdon

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 octobre 2003 - 1119 mots

Une collection époustouflante de huit cents pièces Art déco nichée dans un castel provençal, un cercle de collectionneurs très confidentiel, un amateur et marchand discret : le château de Gourdon cultive décidément le mystère. Quand derrière l’idée de musée se profile celle du show room.

Perché sur les hauteurs des gorges du Loup, le paisible château médiéval de Gourdon s’est jeté cet été dans une grande opération de charme médiatique. Gazettes locales et journaux nationaux se sont repus de la métamorphose du lieu en « havre de la modernité ». De Gourdon, les amateurs d’art naïf connaissaient la collection forgée par Laurent Negro, fondateur de la première société de travail intérim en France. Ce self-made man avait acheté en 1970 le château où sa mère officiait en tant que cuisinière. Récemment, l’héritier, Laurent Negro junior, galeriste spécialisé dans les arts décoratifs près de Londres, a fait table rase de l’ancienne décoration et a transformé le lieu en musée dédié aux arts décoratifs de 1900 à 1935. Ce, au prix d’un long bras de fer avec les architectes des bâtiments de France qui pendant deux ans ont gelé le projet.
Seuls 20 % des huit cents œuvres présentées proviennent de la collection personnelle de Laurent Negro. Le reste ? Des dépôts d’une quinzaine de grands collectionneurs, membres d’une très confidentielle Société des amis de l’Art déco fondée en Suisse.
« La société m’a proposé de choisir sur une liste de mille cinq cents pièces. On me les prêtait à condition que les volumes soient augmentés et une vingtaine de chambres dégagées, que la collection d’art naïf, avec laquelle je n’avais pas d’affinités soit vendue », explique l’amateur. La découverte au pas de charge du château s’accompagne d’un laïus métronomique du maître des lieux sur l’évolution des styles et matériaux, de l’Art nouveau au modernisme pur et dur des salles suivantes. Ruhlmann, Chareau, Eileen Gray : les grands noms de ces décennies sont au rendez-vous. Certaines des plus belles enchères de ces dernières années aussi, comme cette coiffeuse à colonnettes de Ruhlmann, issue de la collection Pierre Hebey (3,8 millions de francs en 1999, Millon-Camard), ou le bureau Tardieu du même ébéniste (1,8 million de dollars en 2000 Christie’s). Toujours de Ruhlmann, on ne peut éviter la chaise longue Maharadjah adjugée 2,1 millions de francs lors de la vente Hebey au marchand Alain Lesieutre puis cédée à Laurent Negro pour une somme vraisemblablement conséquente. Morceau de bravoure, les panneaux de Jean Dunand, vendus pour 305 000 euros par François de Ricqlès en 1997.
Le gourmand Laurent Negro les a achetés pour 1,5 million d’euros sur le stand de Jean-Jacques Dutko à la Biennale des antiquaires de 2000. L’inventaire serait incomplet sans citer le nombre impressionnant de pièces de Pierre Chareau, notamment des meubles conçus pour la chambre d’enfant de la Maison de verre. De cet ensemble insigne, le grand ordonnateur a éludé Jean-Michel Frank, trop « bourgeois » à son goût. Si Laurent Negro collectionneur dénigre le créateur, Laurent Negro marchand semble l’apprécier. Sa galerie baptisée Hartmann von Gambs avait acheté en 2000 chez Christie’s un cabinet en galuchat ivoire de ce « dandy triste » pour la coquette somme de 487 500 livres.
Grand pourfendeur de certaines préciosités de l’Art déco, Laurent Negro préfère le modernisme inspiré du maharadjah d’Indore, dont il possède douze pièces.
Il est, avec le cheikh al Thani du Qatar, l’amateur le plus inconditionnel de la production métallique conçue pour l’esthète indien. En décembre 2002 chez Sotheby’s, son ardeur l’a poussé à enchérir jusqu’à 313 750 euros pour souffler à la barbe du Qatar une paire d’appliques dessinée par Eckart Muthesius pour le maharadjah. Parmi ses dernières emplettes, on compte aussi, lors de la vente de la maison Camard en juin dernier, plusieurs pièces de Robert Mallet-Stevens pour la Villa Cavroix, notamment une coiffeuse (330 000 euros), une travailleuse de boudoir (220 000 euros) et une paire de chenets (90 000 euros) qu’il installera prochainement à Gourdon. « J’aime l’esprit UAM (Union des artistes modernes, 1928). Le château était meublé autrefois de meubles Haute Époque et xviiie aux formes ostentatoires et inutiles. Pour moi, la forme doit se limiter à la fonction de l’objet », insiste l’amateur. On s’étonne dès lors qu’il ait acheté au cours de la vente Hebey la coiffeuse à colonnettes plutôt que la chaise longue de maharadjah qu’il a dû payer au prix fort par la suite.
De même, pourquoi son instinct de marchand ne l’a-t-il pas orienté vers les panneaux de Dunand chez Ricqlès plutôt qu’à la Biennale. « J’avais d’abord imaginé installer des panneaux que Fernand Léger avait réalisés pour un film de Marcel L’Herbier. Il y a des tâtonnements, des choix qu’on ne fait pas tout de suite. Au début je ne voulais que du verre et du métal, mais on m’a dit de faire des concessions, qu’on ne pouvait imaginer ce lieu sans Ruhlmann. J’ai donc acheté la coiffeuse à colonnettes », précise Laurent Negro.
Souvent évasif, Laurent Negro se montre prolixe sur son contentieux avec les Musées de France autour de la chaise longue du maharadjah dont le refus de sortie avait été donné en 1999 et les panneaux de Dunand frappés du même veto en 2000. L’État propose environ 1,5 million d’euros pour la chaise longue et 2,2 millions d’euros pour les panneaux. « Je ne suis pas vendeur. Si je vends ces pièces phares, le musée est décapité et le prestige de la collection s’en trouve amoindri. Ces pièces sont les fers de lance qui me permettent d’obtenir des prêts », tonne le propriétaire. Les pièces sont aujourd’hui classées trésor national, soit. Mais est-ce vraiment un problème, puisque Laurent Negro en a fait le cœur de sa collection ? Aurait-il des velléités de vente à des amateurs étrangers ? « Pour l’instant ces pièces sont des éléments importants de ma collection. On ne sait jamais ce qui peut arriver à l’avenir », concède tout juste le propriétaire.
La question en amène une autre : Pourquoi les membres de cette Société des amis de l’Art déco ont-ils consenti à déposer pendant cinq ans les œuvres dans un château qui n’est pas le site touristique le plus couru ? « Les prêteurs montrent ce qu’ils ont plutôt que de les mettre dans des garde-meubles. Ils peuvent aussi trouver des acheteurs. Certains visiteurs m’ont déjà demandé si les pièces étaient à vendre », reconnaît le maître des lieux. « Qui sait d’ailleurs si Laurent Negro ne souhaitera pas acheter quelques-uns de ces meubles ? », espère Alain Schaer, président de cette société. Gourdon ne serait-il alors qu’un grand show room ? Difficile à dire, mais on ne peut s’empêcher de sentir dans cette histoire des relents de martingale.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°551 du 1 octobre 2003, avec le titre suivant : Le mystère Gourdon

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