Marc Couturier

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 14 février 2008

En utilisant les matériaux les plus inattendus, l’inventeur du concept de « redressement » poursuit son œuvre entre le rudimentaire et le mystique. Il investit ce mois-ci le Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie.

Dans ce quartier populaire de Paris, quelque part entre la place Clichy et la rue Ordener, vous risquez de le croiser un jour. C’est par là qu’il habite. Peut-être même le surprendrez-vous à cet instant où, s’étant soudainement arrêté devant un tas d’objets abandonnés sur le trottoir, Marc Couturier aura eu une véritable illumination. Vous ne comprendrez alors pas pourquoi il s’intéresse à cette vieille planche de bois toute auréolée de taches qui dépasse d’une poubelle. Pourquoi il la prend, la tourne dans tous les sens et, ravi, s’en empare subrepticement comme il le ferait d’un trésor caché. C’est cela le secret de l’artiste. Là où vous n’auriez vu que saleté et pourriture, là où vous auriez fait un écart, de peur que le contact de cette planche ne vous souille, l’artiste, lui, a vu l’innommable, l’indicible : un incroyable paysage de montagnes aux cimes plus ou moins crénelées, leurs pentes douces et recouvertes d’une abondante végétation, le creux d’un torrent asséché.
A sa façon, Marc Couturier est un magicien, l’un de ces fameux Magiciens de la terre, comme les a nommés Jean-Hubert Martin, dont le pouvoir est de redresser le monde. S’il a participé en 1989 à l’exposition organisée par ce dernier, Marc Couturier n’avait pas encore établi en ce temps-là le concept de « redressement » qui a fait sa notoriété. C’est au début des années 90 que l’idée lui en est venue, suivant une modalité qui n’aurait certes pas déplue à André Breton. On sait comment le père du surréalisme recommandait à ses troupes d’aller pêcher des images trouvées jusque dans les coins les plus inattendus. Sous ce label de « redressement », Marc Couturier a constitué ainsi un ensemble d’objets présentant la forme d’une figure facilement identifiable. Il faut dire que l’artiste n’a pas son pareil pour jouer du subtil, voire du sublime. Il fit jadis de l’hostie l’un de ses matériaux privilégiés en confectionnant d’immenses figures circulaires enchâssées dans les montants d’une fenêtre. Il a joué de l’immatérialité et de la lévitation en réalisant de magnifiques lames dorées mystérieusement fichées aux murs. Il s’est approprié la transparence végétale de la feuille d’aucuba pour en fabriquer de grands lais de plastique autocollant dont il a recouvert les vitres des différents lieux où il a exposé. Invité par Yves Le Fur, le directeur du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, il vient d’en transformer les salles d’expositions temporaires en un lieu surprenant. En écho à ses travaux de lames en lévitation, il a orchestré la présentation de ces objets rituels appelés Churinga dont les aborigènes ont le secret et qui sont les réceptacles de dessins abstraits mystérieux. Si, dans les deux rotondes latérales, il a pris soin de les présenter sur la tranche, pour n’en rien dévoiler, il a par ailleurs vidé la grande salle centrale et recouvert les sept verrières qui la parcourent d’une peinture couleur terre aux figures cosmogoniques qui fait basculer le terrestre dans le céleste. Le subtil, le sublime, le renversement, Marc Couturier les a aussi expérimentés dans le contexte de certaines commandes publiques d’art sacré. Non qu’il soit particulièrement dévot mais il affectionne l’ampleur, la lumière et la quiétude des bâtiments religieux. Le petit autel qu’il a conçu pour l’église Saint-Denis du Saint Sacrement dans le Marais le dispute haut la main à l’immense croix magnifiquement auréolée qu’il a dressée en plein chœur de la nef centrale de Notre-Dame de Paris. L’air de ne pas y toucher, la parole toujours délicate et une attitude qui passe parfois pour maniérée, Marc Couturier avance à pas feutrés dans son œuvre, entre le rudimentaire et le mystique, entre le passe-passe et l’émerveillement. Un vrai magicien, mais plus du ciel, sinon de l’esprit, que de la terre !

- PARIS, Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, 293, av. Daumesnil, tél. 01 44 74 84 80, 25 avril-16 juillet et AMIENS, Frac Picardie, 45, rue Pointin, tél. 03 22 91 66 00, 12 avril-23 juin.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°526 du 1 mai 2001, avec le titre suivant : Marc Couturier

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