Mallet-Stevens vu par Mocafico

Chroniques d’une villa abandonnée

L'ŒIL

Le 1 mai 2002

Lorsque l’un des plus talentueux photographes de mode enregistre les ruines d’une villa conçue par l’un des grands architectes français, cela donne un ensemble incomparable d’images. Réalisées spécialement pour le Festival de Hyères en 1999, ces photographies célèbrent la beauté et l’abandon d’un exemple unique de l’architecture de
Mallet-Stevens.

Lorsque vous arrivez sur place, votre toute première impression est que vous vous retrouvez face à un paquebot, un paquebot abandonné où tout à été saccagé. » tels sont les souvenirs que garde Guido Mocafico de la villa Cavroix de Robert Mallet-Stevens. Il est vrai que la comparaison se tient. L’architecture géométrique et épurée de cette gigantesque villa n’est en effet pas sans évoquer un gigantesque et luxueux transatlantique. Mais de celui-ci, il ne reste que des ruines. Sa fière carcasse gît dans un vaste terrain que l’on devine avoir été un merveilleux jardin. Fenêtres et baies ne sont plus que des trous sombres qui ponctuent une silhouette de briques et de béton encore imposante. La vaste structure domine Croix, petite ville du Nord de la France. Pourtant autrefois, c’est-à-dire au début des années 30, ce monument unique était une luxueuse demeure que venait de se faire construire un riche industriel de la région. Cet homme, nommons le C par convenance, avait alors eu la géniale intuition de confier la réalisation des plans à Robert Mallet-Stevens. Lorsque l’architecte dessine les premières esquisses, il est déjà un personnage connu du milieu artistique français. Depuis quelques années, il publie, construit et défend une architecture sans concession entièrement tournée vers les formes les plus avancées de la modernité. Quelques années auparavant, il venait déjà de construire pour le vicomte de Noailles une étonnante villa à Hyères en profitant des caprices d’un terrain tourmenté. Ses réalisations suivantes, encore placées sous l’influence d’Adolf Loos ou de Théo van Doesburg, sont longuement commentées et admirées par toute l’intelligentsia française, au premier rang de laquelle on doit placer Le Corbusier qui découvre chez cet homme né en 1886 des préoccupations proches des siennes.

Un sentiment de grandeur disparue
Ses façades, notamment pour l’ensemble de maisons qu’il réalise à Paris, se présentent comme des surfaces lisses, unies, structurées par de longues bandes de fenêtres. Toute décoration inutile à la structure est désormais bannie. Les volumes s’organisent à partir d’un bloc horizontal qui ensuite permet de répartir les divers décrochements, les arêtes vives et les toits terrasses. Pourtant, avec la réalisation de la villa à Croix, achevée en 1932, Mallet-Stevens change soudain de registre pour atteindre une certaine plénitude dans l’utilisation des masses et des ouvertures. Avec cette œuvre monumentale, fruit d’une commande exceptionnelle pour l’époque, Mallet-Stevens intègre soudain plusieurs des principes directeurs alors prônés par l’architecte américain Frank Lloyd Wright, notamment dans la distribution des vastes pièces qui différencient très nettement les parties réservées aux parents, aux enfants, aux domestiques, aux réceptions fastueuses et aux activités sportives.  Briques réalisées spécialement pour l’occasion, structure en béton et éléments en fer exécutés avec le plus grand soin, revêtement nouveau pour la vaste piscine extérieure, tout concourt à donner à cet ensemble l’élégance d’un château placé sous le signe de la modernité la plus achevée. Conçue comme une véritable sculpture qui se joue de la lumière tout au long de la journée, la villa avec ses deux étages, ses larges ouvertures et sa façade de près de 200 mètres permet aussi au meilleur de la création française de s’exercer. Bas-relief polychrome de J.-J. Martel, porte d’ascenseur de Jean Prouvé. Quant aux matériaux, ils attestent d’un luxe discret : boiseries de zingana, banquette de cuir vermillon, acajou de Cuba, cuivre chromé pour les montants, marbre vert de Suède pour le sol et les murs de la salle de réception, bureau lambrissé de poirier verni. Les meubles, très épurés, sont également l’œuvre du maître qui retrouve là l’occasion de renouer avec l’architecture d’intérieur dans lequel il avait excellé durant les premières années de son activité.
Avec un certain dépit, Guido Mocafico ajoute : « De tout cela il ne reste rien. Lorsque tu te promènes de pièce en pièce, tu découvres combien cette demeure n’est plus que l’ombre d’elle même à force de pillages et de vandalisme. Malgré l’absence de tous les matériaux nobles, les volumes restent sublimes. Ce qui m’a frappé, c’est ce sentiment de grandeur disparue qui, d’une certaine manière, invite à la rêverie afin de comprendre comment une famille peut en l’espace de 50 ans faire réaliser un tel chef-d’œuvre pour l’abandonner ensuite. » Lorsque l’on s’étonne devant lui de voir un photographe plus habitué à travailler sur de luxueuses campagnes de publicité se préoccuper soudain d’architecture en péril, Guido Mocafico ne peut s’empêcher de s’emporter : « Je pense que la démarcation entre photographe de mode et artiste-photographe est totalement obsolète. Il n’y a pas d’un côté le monde de l’art et de l’autre le monde de la publicité même si, bien évidemment, je trace une démarcation stricte entre les images publicitaires, destinées aux magazines, et celles que j’imagine voir dans une galerie. » Il est vrai que depuis une quinzaine d’années, Guido Mocafico poursuit en marge d’un travail purement commercial une recherche d’une rare exigence et pourtant d’une grande liberté. Il avait notamment surpris le monde feutré de la photographie en présentant dernièrement deux séries d’images consacrées respectivement à Brasilia et à Beyrouth. Dans les deux cas, il repérait avec justesse combien construire et détruire constituaient les actes fondateurs d’une communauté, ou d’une nation, en mal d’identité. Les photographies de la villa Cavroix résultent, quant à elles, d’une commande ou pour être plus exact, d’une connivence entre Guido Mocafico et Michel Mallard, le talentueux directeur artistique du Festival de Hyères. « Il se trouve que le festival se déroule dans la villa Noailles. L’idée consistait donc à faire un parallèle entre ses deux villas, l’une réhabilitée et lieu de culture, l’autre, au contraire, abandonnée et proche de la destruction. Ces images, je les ai faites de façon assez intuitive, en l’espace d’une journée. Elles constituent donc une sorte d’état des lieux. Lorsque je les contemple à nouveau, toutes me font penser à ces natures mortes du XVIIe et du XVIIIe siècle qui évoquent le temps qui passe, la mort. On peut aussi les considérer comme des photographies de paysage. »
C’est en 1986 que les héritiers de la famille propriétaire de la villa Cavroix décident de se séparer de la villa. Dans un premier temps, ils vendent à Monte-Carlo l’ensemble du mobilier. Quelques années plus tard, ce magnifique terrain situé dans la banlieue résidentielle de Lille attire les promoteurs. L’un d’entre eux achète l’ensemble et s’apprête à détruire la villa au profit de six immeubles d’habitations. Devant les réactions outrées que soulève le projet, terrain et bâti sont inscrits à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques. Aujourd’hui, la villa menace de disparaître faute d’entretien. L’eau s’infiltre par les terrasses, les murs se lézardent. L’Etat, la Région tentent bien de trouver une solution et une destination à ce bâtiment hors norme. Pourtant, l’énorme coût des travaux de réhabilitation risque d’être fatal à cet exemple unique de l’architecture moderniste des années 30. Quant à Guido Mocafico, il ne cesse de parler de la nécessité de préserver la villa Cavroix  au point de poursuivre son travail d’enregistrement : « Dès que les travaux débutent, je débute une nouvelle série, juste pour accompagner la restauration de ce qui me semble être l’un des grands monuments de notre pays.

Guide pratique

- Qui est Guido Mocafico ? Italien, né en Suisse en 1962, Guido Mocafico a étudié la photographie pendant deux ans à l’Ecole de Vevey en Suisse, dans un registre qui était loin d’être celui de la mode, considérée comme triviale. Il devient néanmoins en quelques années un partenaire recherché des grands de la mode (Gucci, Issey Miyake, Christian Dior, Armani...) et se spécialise dans les natures mortes. Son travail paraît dans Harper’s Bazaar, The Face, Big...). Il contribue régulièrement à Numéro et Vogue France pour les fiches cuisine. Il s’oriente bientôt vers une recherche plus personnelle sur l’architecture et le paysage et photographie les bâtiments sinistrés de Sarajevo et Beyrouth, les utopies de béton et de verre de Brasilia comme s’il s’agissait de natures mortes : lumières choisies jusqu’au bleu nuit, béances de grands monolithes éventrés, façades martelées à l’arme lourde dans une nudité urbaine fantomatique. Un catalogue de ces clichés a été édité en 2000, par Marion de Beaupré, galerie 213, 213, bd Raspail, 75014 Paris.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°536 du 1 mai 2002, avec le titre suivant : Mallet-Stevens vu par Mocafico

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